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lundi 19 octobre 2026

La Bête qui criait amour au coeur du monde (notule éphémère 3)


Vieux-Goitreux, mon harceleur attitré, as known as Tony le ténia, est pas content. Il fouille, trifouille les entrailles de mon blog, en vue d'exhiber - une fois encore -, triomphalement, la 1539è preuve irréfutable que je comprends rien à tout. 

Cette fois, il l'a excavée dans un textule de 2009, drôlatique comme jaja (en tout cas moi je me marre toujours) consacré à Isabelle Stengers à l'occasion de la sortie de son Au temps des catastrophes. 

Hypermnésique comme il en fut toujours, je me souviens qu'il avait pas aimé du tout. Il pestait, le brave homme: comment ose-t-il, torchon abject, imbécilité profonde, blabla, manque de respect envers une grande penseuse de l'ULB. Déjà la haine des femmes, pour sûr, et des femmes qui travaillent - bon sang, et c'est vrai que je m'en étais pris aussi à Véronique Bergen...-. Et donc ça le travaillait, cette sombre affaire. Et quand Ténia fâché, Ténia chicote l'intestin grêle, mesure, calcule, et trouve:

(Gontrand-de-la-Mirandole, Vous et votre intelligence artificielle, 9 septembre 2026, 17h08, Film-de-Culte forum): 

" en elle même l'IA n'a pas de corps et n'est pas spontanément reliée à des sorties. Le principal problème incontournable est d'ordre écologique, lié à leur consommation en resources, qui sont finalement au même plan que données entrantes (on peut considérer l'eau qui refroidit le hardware comme une donnée, ou en tout cas un type de contrainte uniforme et "normalisé" qui constitue l'environnement au sens large du modèle, c'est plus ou moins les idées de Bruno Latour, il n'y a qu'un Jerzy qui l'ouvre en grand comme la carrière d'Hambach mais qui ne comprend rien à que dalle pour l'attaquer comme un défenseur de "Maman Gaïa", alors que c'est l'inverse). [...] "

 

En trente secondes chrono, que nous dit le passage incriminé, au sujet des quasi défunts "empêcheurs de penser en rond" ? 

 

 [...] David Lapoujade, Isabelle Stengers, Bruno Latour, faut les voir et les entendre se faire mousser dans des séminaires, avec le petit doigt en l'air et se distribuant des satisfecit onctueux autour de William James (Whitehead, à l'occasion). Le truc lapoujadien, par exemple, c'est de montrer que tout Deleuze est annoncé dans William James. Pourquoi pas... C'est un truc typique de l'académie, ça: le retour en grâce de petits maîtres de la psychologie pragmatique. Et histoire de justifier le créneau et les crédits, on fait main-basse sur les stocks-options: ça fait beaucoup de plaquettes à éditer pour établir, en une savante rétrospectivité, que tout Deleuze était contenu dans William James plutôt que Hume, Spinoza, ou Nietzsche. Ou que toute la sociologie vient de Jean-Gabriel Tarde. Ou que tout Nietzsche se déduit d'Aristippe de Cyrène. [...]  Bref, non seulement ils empêchent de penser en rond, mais ils ont tellement bien réussi à empêcher en rond de penser en rond que plus personne ne pense désormais en dehors d'eux, vu qu'ils règnent en maîtres absolus et souverains sur l'ensemble du carré de l'hypoténuse de la pensée unie-vers-Cythère, Urbi et Orbi.

 

Feu Bruno Latour est donc juste mentionné en passant, comme membre des "empêcheurs de tourner en rond", avec une allusion fugace à sa réhabilitation de Tarde comme précurseur de son indispensable et très utile "théorie de l'acteur-réseau" (ANT) a-socialisée, anhistorique et dépolitisante.

Est-ce qu'à un seul moment, je "l'attaque comme un défenseur de Maman Gaïa alors que c'est l'inverse" ?

Non. Keutchi. Peau de zob. Sur les crédences, au salon vide, nul ptyx. 

Mais le plus drôle est à venir, comme dirait Maurice. Figurez-vous que grâce à hyper-Goule, je découvre en 2026 que j'avais sans doute formulé en 2009 une critique prophétique d'un livre que Latour écrirait 6 ans plus tard ! Cherchant à saisir le lien qui m'avait échappé entre Latour et Gaïa alors qu'il m'est imputé de l'avoir dénoncé, j'apprends en effet très/trop tardivement que Latour a semble-t-il effectivement repris à son compte ultérieurement (Latour, Face à Gaïa, 2015) l'utilisation pragmatiste-nominaliste [et donc bien chûr totalement éloignée de quelque animisme new-age fergusonien post-jungo-steinerien] par Stengers de "Gaïa". (Et que c'est en quelque sorte son grand tournant "réaliste" ou "politique" après avoir congédié ANT, jugée par lui trop conceptuelle et amorale.)

Aah Tony-le-ténia, une Pensée, une Méthode, une Vie. Ses anachronismes, sa mémoire flageolante, ses inlassables rétro-projections que personne - sauf moi - ne relève jamais, parce que personne au monde ne le lit sinon moi.  

Ainsi donc, Bruno Latour (un de nos grands phares multi et trans-disciplinaires *** pour comprendre le monde, l'univers, papa, maman, la bonne & moi, à l'instar d'Edgar Morin), suite à ses agapes téléphoniques (télé-phonikè) jusqu'à pas d'heure avec Isabelle Stengers, avec qui il aimait tant refaire le monde et ne pas le penser en rond entre eux, embrassa ce geste audacieux et parfaitement vain de remplacer lui aussi l'entité maman par le mot de "maman". Ce qui l'amena à redonder à son tour et faire tourner les rotatives en déboisant l'Amazonie pour des prunes. Mais outre que je découvre trop tard cette avancée épistémologique décisive et très (bio)dynamisante en tentant de démêler le nième sac de nœuds sémantique né du réseau neural défectueux de super-goître, je n'en ai hélas pour moi cure. Estimant à tort ou à raison qu'on peut mener une vie intellectuelle à peu près honnête et respectueuse de la vie, de l'environnement, des éléments, sans jamais croiser les modélisations de Stengers, Latour ou Vieux-Gontrand. Ce qui je le concède dénote une arrogance et un manque d'humilité extrêmes, et bien entendu une forte dilection fasciste pour toutes les déclinaisons possibles de mères-patries, pères-matries, terres-patries et autres vertiges analogiques de pères truqués, comme eût dit Philip K Dick.

 

PS: Je noterai cependant pour mémoire le savoureux et contre-sensuel qui ne comprend rien à que dalle - car "ne rien comprendre à que dalle" c'est en toute logique syntaxique déjà comprendre quelque chose. (Peut-être une tentative de symétrie, là, avec mon "vous n'entravez que couic" de la notule précédente).

 



 *** Oui, enfin, faut l'dire vite. Pour le philosophe-anthropologue-théologien-sociologue-dramaturge-épistémologue-et-ontologiste Bruno Latour, une réévaluation de l'ontologie des modernes s'impose et passe par un dépassement des dualismes traditionnels, comme matière/esprit, chose/signification, corps/âme, immanence/transcendance. 

ça, d'accord, ça ne mange pas de pain. Mais là où ça devient bizarre et paradoxal (mais un dépassement du principe de non-contradiction ou des dualismes cohérence/incohérence et possible/impossible est sans doute exigé), c'est qu'après avoir dûment observé la vie dans ses multiples manifestations, Bruno Latour est parvenu à dégager non pas 11, non pas 15, mais "12 ou 14" modes d'être ou d'existence spécifiques, cad, d'après ce que nous semblons comprendre, menant leur existence propre et autonome sans aucune forme de rapport ou de relation les uns avec les autres. Alors ça, c'est plus fort que du Roquefort. Ainsi, pour ne nous attarder ici que sur 2 modes d'existence: "la science" (sic) a son mode d'existence et produit son mode de réalité qui lui est propre. Qui n'a aucun rapport avec "la religion" (sic), qui elle aussi a son mode d'existence propre et produit son mode de réalité propre. Aussi "la science" n'a rien à dire de pertinent ou de sensé au sujet de "la religion", et "la religion" n'a rien à dire de pertinent ou sensé au sujet de "la science": elles ont chacune leur pré-carré sans se soucier l'une de l'autre, sans s'emmerder l'une l'autre, menant chacune leur existence propre et n'ayant rien à se dire. L'épistémologie très nouvelle et très ancienne de Bruno Latour, attention, c'est du sérieux, du lourd. C'est un truc qui ne s'aborde pas à la légère, à la va-vite. ça exige au préalable un certain travail de "déconstruction", oserais-je dire, et dans un sens non-derridien, s'il vous plaît. 

Aussi, selon l'adage latourien qui résulte de cette observation aussi fine que précise: on ne peut parler que scientifiquement de science et religieusement de religion. Nous avons là une sorte de "différentialisme" ontologique autant qu'épistémologique très radical, et on peut dire sans grand risque de se tromper qu'en effet, il n'est pas du tout "moderne". Il est d'avant toute modernité possible. Il est même d'avant tout relativisme possible autant qu'il est d'avant tout principe de non-contradiction énoncé par Aristote ou ma grand-mère. Mais prenons bien garde ici à ne point nous moquer, car nous ne pouvons parler sérieusement que de choses sérieuses et nous ne pouvons rire que de choses rigolotes.

Aussi, par pudeur, nous ne poserons pas cette première question élémentaire de savoir depuis quel mode d'existence spécifique Bruno Latour parvient à énoncer la description de chacun de ces modes d'existence originairement distincts. Nous sommes obligés de postuler qu'il jouit d'une position d'observateur privilégié, à tout le moins en surplomb sur les autres modes d'existence, lui permettant de dire qui est quoi et qui fait quoi. Déjà, cela nous enchante, du point du vue du sérieux épistémologique de l'entreprise. Nul dilettantisme ici, nulle vaticination en roue libre, nul foutage de gueule: nous nous basons sur l'empirie des observations de Bruno Latour. Et sur sa profonde connaissance de l'histoire et des concepts de la philosophie.  Les compétences en philo de Bruno Latour, c'est pas de la blague et c'est pas de la petite bière. Faut bien suivre les démonstrations sans sauter une seule étape, et ça demande de bons bagages et une formation solide, sinon on en est vite rendu à ne plus rien capter à que dalle. Là-dessus ne peuvent être pris en défaut celles et ceux qui ont réfléchi, œuvré et révolutionné la pensée en sa compagnie, en mobilisant leurs compétences remarquables dans cette discipline ingrate. Une discipline dont ils ont su briser la grise monotonie par leur besoin de fantaisie et goût de la facétie, l'un expliquant l'autre et l'autre renforçant l'un. Nous n'en dirons pas plus. 

 Nous passerons donc par pudeur sous silence une simple remarque du type: cette seule observation implique la possibilité d'un mode d'existence qui se tient au dessus de la multiplicité sans rapport des modes d'existence pour simplement les décrire et les juxtaposer, ou encore:  cette seule observation-affirmation implique nécessairement d'être émise d'un point de vue de Sirius parfaitement inexistant;  ou encore: cette seule observation - selon les réquisits de n'importe quelle phénoménologie kantienne ou subséquente - est fondée sur le présupposé ou la pré-compréhension non empirique ou a-empirique, cad a priori, de ce que signifient les concepts généraux d'observation, expérience, etc, qui sont les conditions qui rendent ces dernières possibles empiriquement. Non non, on est dans un truc nouveau, ici, un truc qui dérange, qui secoue, qui bouscule les vieilles habitudes, les momies mortifiantes de l'académisme universitaire, dirais-je.

Par pudeur également, - cette humilité ou politesse sociale qui s'impose à nous lorsque nous nous trouvons simplement en présence d'un penseur qui de manière manifeste, miracle des mains vides, porte l'humble chasuble d'un théologien, d'un messager de Dieu, et qui nous enseigne des choses évidentes, lumineuses, qui ne peuvent et ne doivent se comprendre qu'avec le cœur -,  par pudeur et politesse donc, nous tairons la seconde question élémentaire surgissant dans notre pauvre moltête trop formatée par les académismes, et qui est de savoir comment, depuis quel mode d'existence spécifique transcendant, en surplomb, il accède à cette vérité ontologique à nous énoncée et révélée. Nous avons déjà, en effet, la réponse, et chipoter serait ratiociner, nous fonder sur des chaines de traduction qui nous entrainent sur la voie de l'infélicité, cad qui nous égarent loin des conditions de félicité où la vérité nous est délivrée : seul le mode d'existence de la religion, seule une modalité de pensée qui est religieuse, autorisent ce type de surplomb. 

Et comme une vérité révélée par la religion ne peut être discutée, pensée, vécue, appréhendée, que religieusement, nous nous interdirons aussi spontanément qu'originairement de nous demander comment - troisième question élémentaire qui surgirait aussitôt si nous ne prenions garde qu'elle se meut dans un autre mode d'existence que celui de la vérité qui nous est révélée et à ce titre n'est pas "relevante" comme disent les angliches: comment, si l'on ne peut parler de science que de façon scientifique, de religion que de manière religieuse, de raison que de manière rationnelle, d'affectivité que de manière affective, etc, etc, comment, donc, chacun de ces modes d'existence produisant son mode de discours et d'intelligibilité qui n'appartient qu'à lui, nous pouvons, pour en rester donc à ces 2 seuls modes, penser, intuitionner, concevoir, expérimenter, etc, un mode scientifique depuis le mode religieux, et un mode religieux depuis le mode scientifique? Sommes-nous là, cher maitre, en face d'une épistémologie authentiquement trans-disciplinaire très hardie et très anciennement antique dont les conditions de possibilité dépassent notre pauvre entendement moderne tenté par un dépassement du dualisme alors même que vous nous expliquez que nous sommes prisonniers des dualismes des modernes? J'en perds mon latin, maitre... La pensée ne procéderait donc pas, comme l'aurait naïvement cru Deleuze, selon trois dimensions coexistantes à divers degrés, et qui sont le continuum percept-affect-concept? Kant n'y voyait goutte en prétendant qu'un concept sans intuition est vide et une intuition sans concept aveugle? Le dépassement des pernicieux dualismes légués par les modernes nous enjoint-il de considérer des modes d'existence originairement scindés les uns des autres exactement comme le seraient la matière et l'esprit, l'âme et le corps, et... et... le dépassement de ces dualismes consiste-t-il à finalement redécouvrir que Platon et Descartes avaient raison?

 ... Tant de questions se bousculent dans ma pauvre tête, cher Maitre. Pourtant, comme me le faisait encore remarquer hier encore Ténia-le-sage,  pourquoi diable l'ouvrir en grand comme la carrière d'Hambach quand on ne comprend rien à que dalle? Pourquoi au fond ne pas se contenter d'ouvrir grand sa bouche pour accueillir la pensée hardie et lumineuse de Bruno Latour, avec l'humilité des braves gens qui veulent simplement apprendre à penser, si possible, et qui ne veulent pas manquer le train de la Science nouvelle? Pourquoi ne pas l'ouvrir bien grande, avec félicité, et goûter l'hostie des saintes révélations qui nous empêchent de penser en rond, et qui nous initient aux arcanes secrets de la quadrature du cercle, de la noosphère de Theilard de Chardin nous révélant le point oméga vers lequel tend nécessairement l'évolution, et nous permettant enfin d'accéder, non seulement au sens profond de l'hypothèse Gaïa, mais encore au véritable contenu théologique de l'écologie intégrale énoncé par le pape François dans son encyclique Laudato si' ? Pourquoi bon sang? Est-ce qu'on est autorisé à s'initier un peu à une philosophie des sciences novatrice, sérieuse et authentiquement chrétienne expliquée par un authentique spécialiste de la science et de l'exégèse biblique, le dernier disciple sérieux du grand Rudolf Bultmann, un dimanche paisible à la fraiche, au son de l'ave maria, sans être importunés par des bonimenteurs, des imposteurs et des Jean Foutre qui ne percutent rien à que dalle? C'est trop demander, peut-être? Et pourquoi on ne se la jouerait pas Pic-de-la-Mirandole si au moins on a cette chance unique dans notre existence de passer pour un gros malin en débitant quotidiennement et sempiternellement des conneries grosses comme des baraques à frites au fond d'un terrain vague abandonné, où campent encore malgré tout 5 cinéphiles dont 3 nous ont shadow-ban, ce qui secrètement nous déprime et pave silencieusement notre chemin de Damas vers une merveilleuse nouvelle? Pourquoi? Mais pourquoi, bordel? Miséricorde pour les damnés de la terre, seigneur.

mercredi 7 octobre 2009

Quand Gaïa fâchée...

 

Gaïa s'rebelle. Mère nature n'est pas contente et le fait savoir, nous informe Isabelle Stengers dans un brûlot où l'allégresse du dire se le dispute à l'urgence du faire: " Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient ".

Les Inuits savaient, eux. Il est encore temps de faire le remake des "enfants du verseau" de Ferguson. Allez, hop, un nouveau "nouveau paradigme": tous au macramé et au scoubidou, piétinons hardiment les plants de maïs transgéniques, mettons-nous en phase avec Gaïa, considérons les problèmes humains sous un angle supra-holistique bio-naturaliste, une nouvelle conscience éco-planétaire, voilà ce dont nous avons besoin, chanter avec les baleines, prenons un peu de hauteur dans la macro-noosphère, c'est la meilleure résistance possible contre la sauvagerie du néo-libéralisme, contre l'exploitation de l'homme par l'homme à une échelle planétaire.

Enfin un diagnostic authentiquement marxiste, à la hauteur de la Catastrophe, à la hauteur de Final Fantazy l'anime.



Ah oui mais attention, qu'on ne se méprenne pas, nous prévient Stengers: s'agit en rien d'un retour à mère Nature, non non, c'est une geste de nomination pragmatique,  performative: « Nommer Gaïa et caractériser en tant qu'intrusion les désastres qui s'annoncent relèvent, il est crucial ici de le souligner, d'une opération pragmatique. Nommer n'est pas dire le vrai, mais conférer à ce qui est nommé le pouvoir de nous faire sentir et penser sur le mode qu'appelle le nom. » […] « Gaïa n’est donc, dans cet essai, ni la Terre « concrète » ni non plus Celle qui est nommée et invoquée lorsqu’il s’agit d’affirmer et de faire sentir notre connexion à cette Terre, de susciter un sens de l’appartenance des ressources de vie, de lutte et de pensée. Ce qu’il s’agit de penser ici est l’intrusion, non l’appartenance » (p.49)



Certes, certes, mais cette ductile rhétorique très tendance mêlée à un lacanisme vieillot chassé par la porte et revenu par la fenêtre à l'insu de son plein gré (l'intrusion du nom de "maman" a remplacé ma maman), ça ne change finalement pas grand chose; et les gymnopédies sémantiques se succédant de manière d'ailleurs fort répétitive, recyclant ad libitum un matériau déjà ancien, c'est quand-même un peu ronger le même gros os graphopathique usé pour faire tourner les rotatives et déboiser l'Amazonie.

Ce qui est formidable, dans le "marxisme" prétendu de Stengers, c'est à quel point, selon les préceptes de la "deep ecology", fût-elle obliquement convoquée, la problématique des bio-pouvoirs se voit chez elle "dégraissée" de tout substrat anthropologique (ce dernier se trouvant renvoyé aux antiquités poussives des vieilles badernes rationalistes ou "destinales").

 

L'empêcheuse de penser en rond danse et tourne en rond avec le club des sorcières louves néo-païennes de Starhawk, très dérangeantes pour nos vieux modèles phallogo-scientistes parce que directement branchées sur les ondes telluriques féminines de maman gaïa la redoutable. La Femme terrienne du côté des forces archaïques: une énorme révolution paradigmatique opérée par Stengers, qui retrouve Jung le misogyne derrière Freud le phallocrate, un grand pas (en arrière) pour l'humanité avant de redevenir poussière, ce dont on se doutait un peu aussi mais bon.

 

J'aime assez ce mélange de Fantasia, de Al Gore et de Wall-E, saupoudré de Olaf Stapledon (sans pour autant minimiser l'évidence du constat, bien entendu, mais je tuerais ma mère pour un bon mot):



" Gaïa est désormais, plus que jamais, la bien nommée, car si elle fut honorée dans le passé, c’est plutôt comme la redoutable, celle à qui s’adressaient les peuples paysans parce qu’ils savaient que les humains dépendent de quelque chose de plus grand qu’eux, de quelque chose qui les tolère, mais d’une tolérance dont il s’agit de ne pas abuser. Elle était d’avant le culte de l’amour maternel, qui pardonne tout. Une mère, peut-être, mais irritable, qu’il s’agit de ne pas offenser. Et elle était d’avant que les Grecs confèrent à leurs Dieux le sens du juste et de l’injuste, avant qu’ils leur attribuent un intérêt particulier envers leurs propres destinées. Il s’agissait plutôt de faire attention à ne pas les offenser, à ne pas abuser de leur tolérance.

Imprudemment, une marge de tolérance a bel et bien été franchie, c’est ce que disent de plus en plus précisément les modèles, c’est ce qu’observent les satellites, et c’est ce que savent les Inuits. Et la réponse que Gaïa risque de donner pourrait bien être sans mesure par rapport à ce que nous avons fait, un peu comme un haussement d’épaule suscité par l’effleurement d’un moucheron. Gaïa est chatouilleuse, et c’est pourquoi elle doit être nommée comme un être. Nous n’avons plus affaire à une nature sauvage et menaçante, ni à une nature fragile, à protéger, ni à une nature exploitable à merci. Le cas de figure est nouveau. Gaïa, celle qui fait intrusion, ne nous demande rien, même pas une réponse à la question qu’elle impose. Offensée, Gaïa est indifférente à la question « qui est responsable ? » et n’agit pas en justicière – il semble bien que les régions de la Terre qui seront d’abord touchées seront les plus pauvres de la planète, sans parler de tous ces vivants qui ne sont pour rien dans l’affaire. Ce qui ne signifie pas, surtout pas, la justification d’une quelconque indifférence envers les menaces qui pèsent sur les vivants qui habitent avec nous cette Terre. Simplement, ce n’est pas l’affaire de Gaïa."



L'ensemble du texte - consultable ici s'assimile à une véritable scie musicale phrastique censée congédier au sniper tous les concepts "frigides", avec accessoirement les trucs de passe-passe les plus convenus, comme sur le transcendantal ici, empiricisé aux dimensions d'la planète. Stengers s'imagine ainsi prolonger l'empirisme transcendantal de Deleuze, sans doute, mais las, c'est dans les vieux chaudrons de l'organicisme spiritueux theilardo-jungien qu'elle mitonne, en trimbalant à l'insu de son plein gré, là encore, toutes les casseroles du "matérialisme dialectique", eût-il les apparences d'une cosmogonie non dialectique de la "Substance" aux allures spinozistes), et qui s'avancent sous les habits neufs d'une fausse néo-épistémologie aussi hardie que brouillonne.



Bref, notre subversive sorcière mélange ses mimétologiques ingrédients habituels avec un aplomb certes fascinant, et comme les apprentis-philosophes se désirent avant-tout des "praxiologues", ils ne maîtrisent plus suffisamment l'histoire des concepts pour distinguer dans cette soupasse faussement "agitative" ce qui relève de la vaticination en roue libre (évidemment, ça sonne "dépoussiérage" des vieux-barbons de l'académie, ça attire les ptits djeunz très pressés d'en découdre, et vivre enfin la vraie vie revigorante, qui est ailleurs, ou absente, de l'alma mater, pour qui en douterait encore).

Cependant, ça surfe plus qu'assez bien au bord de l'imposture. Bruno Latour and c° me stupéfient littéralement. Ils ont bien géré leur petite entreprise, c'est autre chose. Attention, je ne parle pas au nom de Sokal et Bricmont (qui ont droit ailleurs à une petite rétro-bavasserie non salariée): Deleuze, Derrida et Badiou sont pour moi de vrais philosophes sérieux. Badiou, je ne crois juste pas en son efficacité politique, c'est tout.  Et j'ai pas besoin du gloubiboulga stengersien pour identifier l'ennemi.

D'ailleurs, je vais pas me priver de citer Badiou à propos d'un certain "nouveau paradigme" très archaïque, holo-vitaliste-animiste, de la Substance, dont Stengers n'en finit pas de décliner les attributs):

 

" L’énoncé " philosophique " selon quoi les mathématiques sont l’ontologie - la science de l’être en-tant-qu’être - est le trait de lumière dont s’éclaira la scène spéculative que, dans ma Théorie du sujet, j’avais limitée, en présupposant purement qu’il " y avait " de la subjectivation. La compatibilité de cette thèse avec une ontologie possible me préoccupait, car la force - et l’absolue faiblesse - du " vieux marxisme ", du matérialisme dialectique, avait été de postuler une telle compatibilité sous les espèces de la généralité des lois de la dialectique, c’est-à-dire, au bout du compte, de l’isomorphie entre la dialectique de la nature et la dialectique de l’histoire. Certes, cette isomorphie (hégélienne) était mort-née. Quand on ferraille aujourd’hui encore du côté de Prigogine et de la physique atomique pour y trouver des corpuscules dialectiques, on n’est que le survivant d’une bataille qui n’a jamais sérieusement eu lieu que sous les injonctions un peu brutales de l’Etat stalinien. La nature et sa dialectique n’ont rien à voir là dedans. " (L’Être et l’événement, Introduction, p. 10-11)



Un truc parmi les plus agaçants, chez Stengers, c'est qu'elle ne connaît hélas pas grand chose, conceptuellement parlant, à toute une tradition de la philosophie dite continentale allant en très gros de Descartes à Husserl-Heidegger puis Derrida, en passant par Kant, Hegel, et la métapsychologie de type freudien: ok, c'est évidemment son droit, mais ce qu'elle en "synthétise" ou "condense" généralement pour la congédier d'un revers de main expéditif, ça relève même pas de la polémique instructive, c'est de la bouillie de caricature (donc je vais pas me priver): LE "Rationalisme", LA "Raison", "L'Anthropocentrisme", tout est réduit à des clichés massifs et paresseux dignes des compilations de citations d'un Comte-Sponville (dans le registre opposé).

 

Mutatis mutandis, elle opère comme Michel Onfray, qui a fait son beurre avec de grosses ficelles de soft-pensée médiatique en distribuant les cartes d'un western-péplum se jouant entre d'un côté les grands systèmes rationalistes-dogmatiques frigides, les momies célébrées par l'académisme universitaire (= idéalisme judéo-chrétien mortifiant se consacrant dans la prêtrise psychanalytique, etc) et, de l'autre, les penseurs "rebelles", "subversifs" refoulés par l'Ordre et la pensée dominante (= empiristes, penseurs du corps et de la jouissance).

 

Résultat: Onfray est kiffé à donf par les masseurs libertins quinquagénaires,  les centres d'action laïque à la belche où on célèbre la messe de l'homme-dieu de Luc Ferry (son concurrent déjà ringardisé) dans des salles de patronage clairsemées plus déprimantes qu'une soirée tupperware, et les fans de folklore anticlérical (alors qu'il a l'air d'un curé costumé pour le remake de Don Camillo); ça fait un chouette créneau, de passionnants plateaux télé chez FOG certes, mais ça fait pas une pensée.

 

Deleuze, sans cesse annexé par Onfray autant que par Stengers, n'a, lui, cessé d'élaborer un "empirisme transcendantal" (et après tout, qu'est-ce qu'un champ transcendantal sinon un champ empirique qui se pense ou tente de se penser, et pour cela se pense et se tient dans un écart - constructiviste - avec lui-même - et c'est ce champ que j'appelle, moi, "anthropologie"), et pour cela n'a jamais donné dans le réductionnisme plat ou aplatissant. Il pensait en philosophe rigoureux, avec Spinoza, Nietzsche, Leibniz, Hume, etc

 

Ces thuriféraires s'auto-proclamant empêcheurs de penser en rond ne retiennent rien, bien sûr, du "transcendantal", et leur "plan d'immanence", ce sont juste les processus naturels, en gros. On ne peut pas s'opposer à un processus naturel, on ne conteste pas un processus naturel (par exemple la "société" comme macro-organisme), on l'entérine, surtout posé sui-generis, et surtout si on "oublie" ou "dénie" contradictoirement qu'on s'en arrache de toute façon, et de quelque manière, par le seul fait qu'on en propose ou produit le concept, lequel est toujours-déjà un régime de "différance" dirait Derrida, la scène d'une inadéquation insurmontable entre le "réel" et le "discours" qui en constitue la trace, par excès, supplément, toujours trop tôt-trop tard.

Deleuze en ressort complètement soit science-durisé soit réduit, à l'autre extrême à des vaticinations honteuses et crapoteuses (du côté de l'exilé politique Dantec, représentant en raybanes), mais de sa pensée, de son effort, ne subsistent dès lors que des imitations, sous forme de bidules et gadgets hard-science "appliqués" à tout ce qui bouge ou ne bouge pas. La philosophie, si on tient encore à son non-lieu, y perd presque tout. Le complot des imitateurs, Deleuze en parlait, non? Se dire "deleuzien", ce n'est pas forcément (croire) "appliquer" Deleuze.

 

Le manichéisme opportuniste d'un Onfray, pour revenir brièvement à son cas, consiste ainsi en une instrumentalisation appauvrissante et binarisante de Deleuze (qui n'a jamais valorisé les dualismes grossiers).

Et légèrement (?) démago: la pensée dominante est plus facilement du côté de l'empirisme pragmatique et de la célébration de la "jouissance", et on ne se fait guère trop suer en vérité dans les universités à étudier l'idéalisme transcendantal de Kant; la "rationalité" n'y a pas si bonne presse, ou alors c'est bon pour les "ringards" aveugles au "post-modernisme" et nostalgiques de la "philosophie d'empire": aucun rapport sérieux avec la déconstruction rigoureuse menée par Derrida, faut-il le dire.

Derrida n'est pas aimé dans l'université, on le respecte, mais on aime à en rigoler en coin: "allez, franchement, entre nous, c'est un peu de la masturbation intellectuelle, le Jacques. Et toutes ces histoires de deuil, de tombes, de spectres, houlà c'est pas trop jojo hein", on le lit généralement pas, et ce qu'on en retient, c'est surtout une certaine caricature de sa pensée partie des "french studies" et revenue en boomerang sous forme de clichés-gadgets.

[Le philosophe universitaire salarié classique ou "académique" (cad beaucoup moins rebelle qu'une Stengers ou un Onfray, faut le concéder, et chacun dans leur style spécifique  drainant un public de rebelles spécifiques), notons le en passant, est généralement plutôt quelqu'un qui aime et célèbre "la Vie" en général parce qu'il est plutôt assez content de sa vie en particulier. Il est plutôt versé dans l'écologie, roule à vélo, construit sa villa à la campagne, considère d'ailleurs qu'il faudrait bâtir des villes à la campagne car l'air y est plus doux, préfère Merleau-Ponty à Sartre, Bergson à Heidegger, la gentillesse à la méchanceté, la douceur à la violence. Il est plutôt naturellement bon, assez cool, peu enclin à la mélancolie, et considère que les "passions tristes" de ceux qui ne sont pas aussi heureux que lui proviennent surtout de leur "ressentiment" et de leur "jalousie" de ne pas jouir des mêmes privilèges, ce en quoi il n'a pas tout à fait tort. Mais bon, c'est une autre histoire, ok.]

 

Stengers procédait déjà comme Onfray avant Onfray, sous l'égide revendiquée de Deleuze, mais dans un registre opposé (l'hédonisme volcanique en définitive très conformiste  et normatif d'Onfray semble peu pétri d'holisme écologique, mais ça veut pas dire "fontaine", pas négliger les fluctuations boursières au marché de la vente à la criée des softs-concepts médiatico-philosophiques in the mood), mais dans le champ de la "philosophie des sciences" (parent pauvre, à l'époque, dans l'université, c'est vrai, mais la tendance s'est inversée), et dans cette veine typique de la tradition "libre-penseuse" "subversive" régnant à l'ULB (tous les petits maîtres d'un proto-nietzschéisme frelaté s'y étaient faits les maîtres en chaire, selon l'antienne belge du partage des tâches dans les seventies, entre curés louvanistes décryptant Husserl dans des caves et parfois sensibles au  vent coulis jazzistique de Saint-Germain des prés, et laïques grands-vivants bruxellois étreignant à bras l'corps la beauté convulsive de la vie tout en se préoccupant du droit d'l'homme)

 

Stengers est hyper-tendance, et la résistance à l'académisme avait d'emblée beau jeu, car l'académisme en question, ça n'avait de toute façon, dans le dispositif du "savoir" universitaire tel qu'il s'est conjoncturellement et historiquement constitué, déjà plus grand-chose à voir avec le "rationalisme" dit "des Lumières".

Donc, pour les "caricatures", ça va. Ils peuvent le faire, c'est "soppible" comme on disait à la SNCF, donc on peut s'y livrer également. De toute façon, ça ébranlera autant les  nouveaux Clercs de l'institution dominante parés des vertus de la "subversion" qu'une moulinette à vent soufflant sur un bloc de béton armé. C'est juste pour le "fun". Qu'y se débrouillent entre eux, et c'est ce qu'y font. En ce qui me concerne, ça fait bien longtemps que j'ai été rayé de la carte, comme le mec sur la photo derrière Staline, dont on ne voit plus qu'un bout de chaussure.

 

David Lapoujade, Isabelle Stengers, Bruno Latour, faut les voir et les entendre se faire mousser dans des séminaires, avec le petit doigt en l'air et se distribuant des satisfecit onctueux autour de William James (Whitehead, à l'occasion). Le truc lapoujadien, par exemple, c'est de montrer que tout Deleuze est annoncé dans William James. Pourquoi pas... C'est un truc typique de l'académie, ça: le retour en grâce de petits maîtres de la psychologie pragmatique. Et histoire de justifier le créneau et les crédits, on fait main-basse sur les stocks-options: ça fait beaucoup de plaquettes à éditer pour établir, en une savante rétrospectivité, que tout Deleuze était contenu dans William James plutôt que Hume, Spinoza, ou Nietzsche. Ou que toute la sociologie vient de Jean-Gabriel de Tarde. Ou que tout Nietzsche se déduit d'Aristippe de Cyrène.

Ils ont mis la main sur Deleuze, se le sont approprié de la façon la plus dilettante (entendons par-là: à titre de "professionnels de la profession"). Bref, non seulement ils empêchent de penser en rond, mais ils ont tellement bien réussi à empêcher en rond de penser en rond que plus personne ne pense désormais en dehors d'eux, vu qu'ils règnent en maîtres absolus et souverains sur l'ensemble du carré de l'hypoténuse de la pensée unie-vers-Cythère, Urbi et Orbi.

 

Pour ce qui est du politique, je crédite ce détachement d'opérette du crédit de bricoleurs-pieds nickelés jouissant dans les décombres de l'académisme avec des pauses de guérilleros interfacultaires, de vrais épouvantails à bourgeois qui font très peur aux capitaux flottants.

 

Lapoujade s'habille très cintré, tout en noir, genre moine-soldat raffiné et griffé chez Dior, faut voir les yeux brillants des snappies écolochic des amphis, qui lui offriraient sans confession une racine de pili-pili achetée 45 euros à la boutique bio la plus hype du coin, y fait un tabac partout où il passe vendre ses légumineuses williamjamesiennes.

 

Stengers, quant à elle, enfile juste une toile de tipi directement importée du Dakota pour qu'on puisse voir ses mamelles de sorcière néo-païenne défiant la rationalité scientiste et pointant dans la direction de Gaïa la redoutaaable, et non seulement ça choque les freudo-phallocrates de la haute-bourgeoisie mandarinale, mais encore ça représente un symbole d'espoir et d'émancipation radicale par rapport aux canons de la haute-couture, et Lapoujade en est vert de jalousie.



6 mars 2009