samedi 25 avril 2026

Le derniers cours d'athéisme de Belgique (2019))

 

 

Il me semble assez manifeste que je ne suis pas encore tout à fait mort. Je suis obligé , contraint, de constater que je rajeunis chaque année, comme dans Jonathan à perte de temps de Vincent Goffart. Je sens même que bientôt, je vais pouvoir naitre. Alors, seulement alors, je pourrai proclamer, comme d'aucun, que je suis né pour être en vie. J'aime assez cette chanson, et plus encore cet extrait vhs aux couleurs baveuses d'un dance world contest.

 


Mais c'est pas la question. La question est: est-il en quelque manière intéressant de poster en cet espace privé (de tout, sauf de moi-même), une nouvelle archive de la mère Docu et du père Pétuel? Alors que, tout le monde en conviendra, le monde va bientôt être transformé en terrain vague caillouteux. Comme la Palestine. Grâce aux deux criminels-escrocs in chief, la dyade infernale, le top deux fusionné de l'immondice humain réalisé en la synthèse longtemps redoutée de Benjamin Trump et Donald  Netanyahu, et l'immense club international des complices qui se couchent devant eux, par peur, intérêt, cynisme, messianisme ou débilité profonde, ou tout ça en même temps.

Et en Belgique, comment ça va? Apparemment, elle est conforme à ce que souhaitait son électorat lassé des paresseux, des fraudeurs et des faux-malades qui dévalisent sans vergogne les finances publiques: elle est enfin d'extrême droite & flamingande. Je le dis toute honte bue, gageant que radié du chômage comme une centaine de milliers de belges depuis janvier 2026, et avec mes 466 euros nets par mois du CPAS, conditionnés à un contrôle persistant de mon comportement d'activation de recherche de mon emploi, il est encore possible, au train d'enfer que nous menons, que j'attrape par devers moi un deuxième trou de cul. Oui, je deviens vulgaire en rajeunissant, c'est un problème?

 Bon, venons-en plutôt à ce qui nous intéresse ici. Je prends quelques minutes pour poster ce vieux cours machiné à la va-vite en 2019 dans un intérim de merde dans une école de merde où je remplaçais une enseignante de merde en burning out. Et je me suis cassé le fion à faire un cours de philosophie avec un programme et des concepts merdiques imposés et torchés par des handicapés de la pensée et du réel qui officient comme laborantins dans des pôles de didactologie qui fabriquent les programmes des cours de "philosophie et éducation à la citoyenneté".

Là encore c'est pas la question. Ce cours, qui avait bien marché, m'avait mis sur les rotules, mais heureusement je n'avais plus que trois jours à tirer. Or on m'apprend que la prof que je remplaçais était toujours en burnout et que donc - heureux homme ! - mon contrat allait être renouvelé. J'ai alors encouragé mon corps à produire une crise d'épuisement et de pleurs dans le bureau de la direction. Je me suis à peine forcé, c'était donc plus que convaincant et il fut conclu assez vite par les deux parties (dont une atterrée) que je devais peut-être reconsidérer ce que je croyais être ma vocation.

Ce résumé torché quasiment en une nuit est la trace de cette ultime et sacrificielle aventure pédagogique. Il m'arriva, quelques années plus tard encore, d'être convoqué par quelque inspection provinciale pour un entretien, en vue d'un remplacement dans un établissement d’équarrissage pour tous réputé difficile. Mais j'avais appris l'art et la manière. Faire montre dans ce contexte d'un état d'agitation nerveuse au bord du breakdown et arrosée de larmes suffit à ce que deux inspectrices chevronnées roulent de gros yeux effarés et vous déclarent inapte pour le service, persuadées que vous êtes mûr pour La Volière. 

Avec quelques développements supplémentaires (Sartre, Kojève, Deleuze), c'eût été un cours complet de philosophie sous le prétexte imposé d'un cours de "philosophie et histoire des religions". Comme dit précédemment, l’œcuménisme et la bienveillance entendent que ce qu'on appelle la philosophie accompagne humblement les religions sans se prononcer sur leur pertinence. Il semble acquis d'ailleurs que la question de la pertinence des religions, de la religiosité, du phénomène religieux, soit obsolète ou le vestige d'un surplomb malséant. Le surplomb du rationaliste athée, nécessairement arrogant, suffisant, jugeant. Alors que bien entendu, de quel droit, postcolonial ou nihiliste, on veut interdire aux gens de croire? Laissez les gens croire en dieu, laissez les gens être religieux, vous-même qui êtes religieux mais ne voulez point l'assumer. Car vous croyez. Que dieu n'existe pas. Vous avez le droit, vous avez ce droit, il vous est concédé (car l'homo religiosus est un homo tolerans autant qu'un homo liberalis) de croire en l'inexistence de dieu. Depuis la générosité pas du tout en surplomb de l'homo religiosus, il est conçu et entendu que tout homme a besoin de croire pour vivre. Le principe espérance, tout le saint foin, sans quoi, bien sûr, tout s'écroule, et le nihilisme règne, boule de parfaite noirceur sur l'amour plat et platiste de la vie si vivante, croissante et multipliante.

 

Je ne m’appesantirai pas plus, je dis ce que j'ai à dire là-dessus dans ce cours assez copieux (une trentaine de pages, quand-même). On trouvera dans ce texte des illustrations, exemples, noms qui ne sont plus trop d'actualité. Ce n'est pas grave. On verra aussi, éventuellement, que je prêche le faux pour dire le vrai, en gardant à l'esprit que "même si c'est vrai, c'est faux", comme disait Michaux. A plusieurs reprises, et fort consciemment, je force, je procède par coups de force. Et je pense que c'est la bonne façon de procéder. C'est comme ça qu'on fait un bon cours. 

Ne jamais hésiter à simplifier, à modifier, faire dire au texte autre chose que ce qu'il dit ou est censé dire, si c'est plus éclairant que d'essayer laborieusement d'expliquer un truc qui au fond ne vous intéresse pas ou ne vous convainc pas. Foin de l'humble respect du texte, s'il vous plait, c'est pas comme ça qu'on pense malgré ce qu'on voudrait nous faire croire. Si telle modulation traitresse permet de dire de manière plus percutante, cad pédagogiquement plus audible et intelligible, ce qui est dit d'une manière qui n'est plus trop audible, parce qu'inscrite dans un espace-temps dont la familiarité s'est peu ou prou perdue. 

Ainsi, quand je présente Nietzsche et son Antéchrist ou son Zarathoustra, je transforme quelque peu sa critique du christianisme, de la religion en général. Parce que je le trouve encore trop religieux, trop théiste. Je lui substitue sans grand scrupule une autre compréhension du nihilisme, qui on le verra simplifie le problème et va droit au but: le nihilisme c'est la religion. Faisons simple et clair. Et pour le reste, je le dis très humblement (non), Nietzsche, bof, "en soi", c'est pas si terrible. C'est génial lu PAR truc, machin, mis en situation, en perspective. Mais en soi, n'est-ce point, tout bien considéré, proprement imbitable? Je veux dire ses concepts: son maitre, là, avec sa puissance, sa force, qui écrase les faibles; ses faibles, ses esclaves qui ont inventé la morale pour empêcher le maitre de les dominer et d'en être heureux parce qu'il est born to be alive et to be une grösse saloperie? Non, c'est pénible, ça ne se défend pas. On est obligé de transformer les concepts de Nietzsche, de les raccorder à Spinoza, à une forme de générosité, de bonté, en gros à une Ethique générale ou fondamentale, ou vitalité (qu'on ne trouve point chez Nietzsche en dépit ce que nous dit la légende) pour susciter l'enthousiasme. Car Nietzsche, je ne le sens ni généreux ni bon ni sympa. 

On voudrait nous faire croire que son éthos aristocratique c'est un style, pour nous apprendre à danser, à être léger. Qu'il ne faut pas le prendre au pied de la lettre quand il parle de races, de supériorité, d'infériorité, de hiérarchie naturelle, quand il célèbre et se réjouit de toute inégalité parce que fondée "en nature", etc. Or il pense vraiment ça. Avec une grande satisfaction. C'est un aristocrate qui se sent aristocrate, qui est du côté des riches, des salauds et des Trump qui dominent le monde, qui pense que leur ploutocratie prédatrice et racialiste est la résultante heureuse d'une hiérarchie naturelle qui est bonne, et qui chie à tombeau ouvert sur les esclaves qui voudraient donner à ces Hommes Forts mauvaise conscience, qui voudraient limiter leur volonté de puissance par cette invention grotesque et hideuse qu'on appelle la morale. Et c'est vraiment, sans aucune espèce de second degré, de supplément de sens caché, de subtilité parabolique, ce que pense Nietzsche. Peut-être en raison de la syphilis qui mine son entendement. On sait pas.

Et je ne doute pas que pensant ça et le disant au pied de la lettre, avec toute l'arrogance du type qui se sent supérieur parce que c'est inscrit dans je ne sais quel ordre naturel, il ne veuille pas être sympa et souhaite même se rendre extrêmement antipathique à tous ceux qui pour lui ne sont rien en fait, comme disait Macron, et pour cela inventent piteusement le Droit. Mais ne pas vouloir être sympathique et effectivement ne pas l'être, eh bien figurez-vous ça ne vous rendra pas sympathique à la postérité, sauf aux yeux de cyniques et de nihilistes qui vous citeront comme antidote au marxisme. 

Longtemps, j'ai entendu dire, par des clercs qui lisent Nietzsche et se définissaient comme nietzschéiens et recommandaient d'avoir un "grand rire nietzschéien" quand on envoie valdinguer la culpabilité sans cause d'un Kafka, qu'il ne faut surtout pas confondre les concepts formidables de Maître et d'Esclave de Nietzsche avec les piteux et chrétiens concepts de Maitre et Esclave chez Hegel. Et en effet, on ne saurait les confondre. Le maitre et l'esclave nietzchéiens sont des concepts si grotesques, si littéralement grotesques dans leur inversion fantasmatique du réel qu'on ne peut que leur opposer, pour percevoir à nouveau le réel à l'endroit, la version marxiste du Maitre et de l'Esclave hégéliens.

 George Luis Borges, dans lequel je butine ces temps-ci, ne semble pas trouver Nietzsche formidable du tout, et c'est assez amusant. Il le trouve incroyablement surcoté et surtout il le trouve misérable. Grand passionné d'infini et d'éternité, Borges trouve en gros que Nietzsche, qui se prévaut d'avoir fait à l'humanité ingrate le don sublime de sa création géniale du concept d'éternel retour que les anciens grecs lui ont inspiré, en a surtout fait la pire des choses, le programme le plus méprisable et déprimant, une triste escroquerie, une sorte d'alchimie de l'inversion où toutes les conditions proposées et réunies par lui pour être authentiquement malheureux sont retournées en conditions du bonheur. Je crois que Borges voit en Nietzsche un dégénéré véritable et nuisible à l'humanité. Mais je m'avance peut-être un peu. Pourquoi je parlais de tout ça? Ah oui, par rapport à mon cours. Je disais que je déforme la pensée de Nietzsche pour expliquer la transmutation des valeurs. Je garde la compréhension deleuzienne de Nietzsche, je laisse le texte de Nietzsche de côté, et je donne ma version du nihilisme. Et je pense que c'est convaincant, pédagogiquement ET philosophiquement. Et qu'avec ça on a un bon argument pour défendre l'athéisme. Avec les autres bien sûr, dont je parle dans ce cours. 

Donc voilà. Une fois encore, dans une oblation bouleversante et sans cure de l'ingrate humanité des trois pelés et des quatre tondues qui resteront sourds et aveugles à ce don gratuit, désœuvré et désintéressé. Le meilleur et le dernier cours d'athéisme de Belgique. En feront leur bien et leurs petits icelle et icelui qui couveront avec amour et humilité ces œufs merveilleux.

 

 

PHILOSOPHIE ET HISTOIRE DES RELIGIONS.

 

 

[Les parties signalées par un " *** " de début et de fin ont été vues avec certaines classes, pas avec d'autres]

[socle commun au cours de Philo éthique] [En guise d'introduction, définition de la philosophie et quelques repères historiques concernant son origine.

Discipline mobilisant la raison (faculté de penser, analyser, juger, etc, de manière autonome, cad sans se référer à un principe transcendant) et proposant des outils pour un questionnement critique permanent. Insistance sur la notion de "questionnement": philosopher c'est d'une certaine façon tout mettre en question, interroger toutes les certitudes et mettre davantage l'accent sur les questions que sur les réponses. Se poser, au sujet de n'importe quel domaine pris en charge par le discours et le savoir, la question du "pourquoi" ("qu'est-ce que c'est?") plutôt que du "comment". Questionner, en ce sens, est inséparable du fait de douter en permanence des évidences et des certitudes acquises. Il s'agit bien, selon l'expression, de s'essayer à "penser par soi-même", mais "penser par soi-même", cela n'est ni immédiat, ni spontané, ni évident, c'est un processus toujours en cours et semé d'embûches. Que signifie en effet "penser par soi-même", si "penser", "soi-même", sont le fruit d'habitudes, de conditionnements, légués par la famille, le milieu, l'éducation, les médias, etc?

 Aussi bien dans l'opinion ("je pense, moi, que...") que dans la majorité des disciplines, l'objet du discours est censé déjà compris, constitué, défini, une fois pour toutes : on a une pré-compréhension (compréhension préalable) de ce sur quoi on parle, et il s'agit de développer sur l'objet de son discours un savoir "positif" (fonctionnel, opératoire, efficace, maîtrisable...). La plupart des disciplines pré-comprennent l'objet de leur étude comme une réalité suffisamment claire et distincte pour ne pas avoir à l'interroger et la redéfinir en permanence. Le sociologue parlera du "social", le psychologue parlera de "comportement", de "sujet", l'anthropologue parlera "d'homme", le linguiste parlera de "langage", etc, etc, et tous ont une idée claire et distincte du sens de ces notions, qu'elles font fonctionner comme des vérités ou des réalités déjà données. L'attitude philosophique - y compris au cœur de chaque discipline (car on peut développer un questionnement philosophique sur sa propre discipline, ce n'est pas la propriété du "philosophe") - consisterait plutôt à se demander: mais qu'est-ce que c'est, au fond, le "social", le "comportement", le "sujet", "l'homme", le "langage", etc. Du point de vue philosophique, le sens des concepts n'est jamais décidé une fois pour toutes, il doit sans cesse être ré-interrogé.

La philosophie peut donc être définie secondairement comme la discipline qui s'interroge sur le sens des concepts qu'elle - et les autres disciplines - produisent, et qui se pose sans cesse la question de sa propre définition. Pour le dire encore autrement, la philosophie est cette discipline qui se demande perpétuellement en quoi elle consiste elle-même, là où les autres disciplines ont une réponse ou une pré-compréhension de leur objet à partir de laquelle elles peuvent déployer des contenus positifs, fonctionnels, opératoires, maîtrisables...

Dans une société toujours plus "gestionnaire" et "utilitariste", où les maîtres-mots sont: efficacité, rentabilité, fonctionnement, le questionnement philosophique a de moins en moins sa place. Les écoles tendent à devenir de plus en plus des "entreprises", et les étudiants qui s'inscrivent dans ces écoles tendent à devenir de plus en plus des "clients" qui attendent de ces "entreprises" qu'elles leur fournissent des réponses clef-en-main, faites d'objectifs et de savoirs opérationnels, de socles de compétences, brefs d'outils qui permettront d'exercer un métier où les réponses et les certitudes priment sur les questions et le doute. Dans un univers de plus en plus quadrillé par la "raison calculante", la "communication", la maîtrise, les "objectifs opérationnels", les schémas, formules, la "pensée powerpoint", des questions sans réponse (du moins évidente ou immédiate) comme: "qu'est-ce que l'être?", "l'existence a-t-elle un sens?" "Qui suis-je?", etc, ont de moins en moins de chances de se faire entendre. Sauf lorsqu'on y donne une réponse clef-en-main, à travers des concepts posés comme des vérités en soi. Exemple: une tendance de la psycho-pédagogie dominante: chacun devrait être au clair avec son "projet" personnel, son "identité", son "foyer" de valeurs, qui sont en fait l'objet d'un savoir de maîtrise - un savoir-pouvoir dirait le philosophe Michel Foucault, ici celui de la psycho-pédagogie. Un "savoir" indissociable du pouvoir de contraindre le réel et les sujets.

En ce sens, on peut dire par provocation que la philosophie, qui ne se pense pas comme "utilitaire", est la discipline la plus "inutile": elle ne sert à rien qui soit immédiatement rentable, gérable, opérationnel ou utile, pas plus qu'elle n'entend disposer du moindre "pouvoir" d'agir sur le réel et les personnes. Même si les questions qu'elle pose sont peut-être les plus importantes dans la vie de chacun d'entre-nous.

*** Citation:

" La philosophie [...] n'est pas une Puissance. Les religions, les Etats, le capitalisme, la science, le droit, l'opinion, la télévision sont des puissances, mais pas la philosophie. La philosophie peut avoir de grandes batailles intérieures (idéalisme - réalisme, etc.), mais ce sont des batailles pour rire. N'étant pas une puissance, la philosophie ne peut pas engager de bataille avec les puissances, elle mène en revanche une guerre sans bataille, une guérilla contre elles. Et elle ne peut pas parler avec elles, elle n'a rien à leur dire, rien à communiquer, et mène seulement des pourparlers. Comme les puissances ne se contentent pas d'être extérieures, mais aussi passent en chacun de nous, c'est chacun de nous qui se trouve sans cesse en pourparlers et en guérilla avec lui-même, grâce à la philosophie" (Gilles Deleuze, Pourparlers, Ed. de Minuit, 1990) ***

   Ainsi, la philosophie est cette discipline étrange qui consiste, non pas à faire surgir spontanément des réponses, des certitudes rassurantes, propres et ordonnées, mais bien plutôt à susciter des interrogations, à provoquer une distance, un soupçon, vis à vis de tout savoir ou modèle acquis. Cette idée de « distance critique » à l’égard des savoirs, représentations, croyances, est fondamentale, car elle seule nous permet de nous « arracher » aux visions préétablies du monde et de soi-même ( sociales, familiales, politiques, religieuses, scientifiques, etc... ) qui pèsent sur chacun d’entre nous, dans notre vie de tous les jours. C’est à partir de cette distance, autrement dit, que peut s’ouvrir la possibilité pour nous de la liberté.

   *** A vrai dire, nous n’avons pas même le choix: même si nous ne désirons pas nous occuper de philosophie, la philosophie nous concerne. Je veux dire par là que quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser, d’être conscients d’exister. La philosophie commence avec le simple fait d’imaginer, à n’importe quel moment, une autre situation que celle que nous vivons à ce moment précis, avec le simple fait de nous détacher du présent, vers un projet, quel qu’il soit. En ce sens, tout le monde est philosophe, puisque chacun d’entre nous se projette sans cesse au devant de lui-même, et éprouve donc sans cesse la sensation de ne pas coïncider avec les choses inertes. Quoi que nous fassions, nous ne nous réduisons pas à une chose, il nous manque la « paix », le « repos » des objets. C’est pourquoi nous ne pouvons pas ne pas nous poser de questions, nous ne pouvons pas nous contenter de réponses et de modèles tout faits, nous ne pouvons pas nous contenter de « fonctionner », comme des machines, quelle que soit notre orientation professionnelle ou notre métier. Pour reprendre une expression célèbre de Jean-Paul Sartre, « nous sommes condamnés à la liberté ». Notre liberté nous engage. Nous avons à choisir notre vie, notre vie n’est pas choisie pour nous, sauf si nous refusons de regarder en face ce vide angoissant qu’ouvre notre liberté, et que nous préférons, devant cette indétermination de notre existence, nous comporter comme des choses, prendre les choses comme elles viennent, croire, autrement dit, que nous correspondons à une nature déterminée, et que l’ordre du monde est établi une fois pour toutes.   *** ]


[Socle commun au cours de Philosophie éthique]. [ Autonomie/Hétéronomie. La philosophie propose des outils pour "penser/agir par soi-même", de façon libre, ce qui suppose, voir supra, que ce n'est ni spontané ni évident. Sur le plan des Valeurs, il faudrait distinguer entre la "morale" au sens de l'ensemble des valeurs et normes qui ne dépendent pas de nous, de notre libre-arbitre (valeurs et normes apprises: héritées, acquises, transmises par la société, la famille, l'éducation, les croyances, etc), de "l'éthique", qui serait la capacité personnelle de construire ou de se réapproprier ces valeurs de façon libre et responsable.

Auto (du grec "soi-même") - nomos (du grec "loi") = en simplifiant, qui trouve sa loi, ou règle, en soi-même ou par soi-même. Nous opposerons l'auto-nomie à l'hétéro (du grec "autre")-nomie = qui trouve sa règle hors de soi, en autre chose que soi. Le but de la philosophie, dans le champ des valeurs, est que le sujet conquiert de plus en plus d'autonomie, de responsabilité et de liberté créatrice dans sa façon d'agir, de juger, de se comporter. Ce processus de création "éthique" de soi implique de pouvoir réduire la part d'hétéronomie (ensemble des règles, normes, valeurs apprises) en nous, qui est grande. Ce qui implique aussi de remettre en question, contester, les règles, valeurs, normes morales héritées, quand elles deviennent l'objet d'une obéissance aveugle, vide, purement formelle.

 

Emmanuel Kant (1724-1804) se demandait: quelles sont les conditions pour que notre conduite puisse être considérée comme 'morale' (au sens ici d'éthique: responsable et autonome), ou encore, à quelles conditions peut-on dire qu'on est un 'sujet moral'? Pour lui, on n'est pas un sujet moral (au sens donc d'éthique) si on suit un commandement moral (exemple: tu ne tueras pas) uniquement par obéissance ou conformité à une loi prescrite (par le droit, une doctrine religieuse, ...), par crainte de la sanction ("peur du gendarme"). On devient un sujet moral si notre conduite est dictée par le sentiment intérieur qu'elle est juste. Pour Kant, le comportement moral (ou éthique) dépend de ce qu'il appelle un "impératif catégorique", qui pourrait se définir par le fait que la norme de notre comportement à la fois ne dépend pas de nous (s'impose à nous de façon catégorique: ce n'est pas nous qui décidons subjectivement qu'il faut ou qu'il ne faut pas tuer son voisin) et dépend cependant de notre conviction interne que cette norme est juste. "Agis de telle sorte que le principe de ton action puisse faire l'objet d'une maxime universelle" : c'est-à-dire, agis de telle sorte que le principe qui guide ton action soit à tes propres yeux, pour toi-même, une règle à laquelle tous les autres pourraient souscrire, pour eux-mêmes, parce qu'il la reconnaîtront, comme tu le fais toi-même, comme valable ou juste pour tous.

Exemple de comportement éthique (au sens de l'impératif kantien éthique) qui peut être amené à désobéir à une norme morale donnée dans une société x à un moment x: sous l'occupation, il était d'une certaine façon "moral" de dénoncer un voisin Juif, mais personne n'osera soutenir qu'un tel comportement était "éthique"...

 

 

Revenons à l'opposition entre autonomie et hétéronomie. Nous disions que la part d'hétéronomie en l'homme est grande. Elle est même si importante qu'une bonne part de l'effort philosophique consiste à essayer d'analyser de façon critique tout ce qui fait obstacle à l'autonomie de l'individu, que ce soit sur le plan éthique ou sur le plan du savoir, en vue de se dégager (se dés-aliéner) de ces obstacles.

L'hétéronomie de l'être humain est en effet si importante qu'on peut presque dire que la part d'autonomie qui lui reste est d'autant plus précieuse qu'elle est fort limitée.

Toute l'histoire de la philosophie (qui englobe aussi celle de la psychologie et de la sociologie, lesquelles à la base faisaient partie de la philosophie avant de devenir des disciplines autonomes) a d'une certaine façon consisté à mettre en évidence que là où l'être humain se pensait libre et autonome, il dépendait de lois, processus objectifs, indépendants de son libre-arbitre, lois et processus sur lesquels qu'il le veuille ou non il a bien peu de prises.

 

Nous sommes cernés par l'hétéronomie, à tous les niveaux de la construction de notre personnalité, de notre perception et de notre savoir du monde. C'est ce que nombre de philosophes mais aussi psychanalystes (comme Jacques Lacan, disciple de Freud qui créa la psychanalyse) appellent "l'aliénation constitutive" du sujet.

Considérons simplement le langage: nous ne créons pas nous-même notre langage, nous apprenons à parler avec les mots que nous entendons des autres, nous n'avons pas choisi le sens des mots du langage: ils nous préexistent. Or notre pensée, notre rapport à nous-même, aux autres, au monde, n'existent pas hors de cette structure qu'on appelle le langage. Cette condition est le premier obstacle fondamental à l'idée que nous puissions être totalement autonomes: nous vivons, agissons et pensons à travers le langage, qui nous vient des autres. ]

 

*** [socle commun avec cours de Philo éthique] [Dans le même ordre d'idées, Jacques Lacan, à la suite d'autres psychanalystes, mit en évidence un obstacle majeur à l'autonomie du sujet humain que l'on nomme "le stade du miroir". La forme linguistique "je", ou "moi", n'est pas donnée d'emblée.

Dans les premiers âges de la vie (de 6 à 18 mois en général), l’enfant ne reconnaît pas son reflet dans un miroir.

Tout enfant qui commence à parler commence par parler de lui-même à la ‘troisième personne’ : Lucien est content, Lucien a peur, Lucien a faim, Lucien a fait popo, etc...

 

Cela veut déjà dire que la ‘conscience de soi’ est dès l'origine rattachée à une image (par définition originairement extérieure à "soi") qu’est notre reflet dans un miroir. Et c'est une opération fort complexe, quand on y réfléchit bien, que d’identifier une image comme étant un « reflet », cad quelque chose qui n’existe pas dans le miroir lui-même. Tout comme c’est complexe de comprendre, tout petit, ce que veut dire le concept de « miroir ».

L’enfant s’approprie par la suite cette image/reflet de lui (identification à l’image, appelée aussi dépendance imaginaire) lorsqu’une personne de son entourage familial (mère, père...) lui désigne du doigt cette image et lui dit quelque chose comme : « tu vois, lui, c’est toi, toi c’est lui. Lucien, c’est lui... Etc ».

 

Ce stade constitue d’ailleurs une des différences fondamentales entre l’être humain et les autres animaux. Il est observé qu’aucun animal ne s’identifie à l’image de lui que reflète un miroir. Avant ou après l’âge de 18 mois, il y voit et y verra toujours un autre, qui veut l’attaquer (quand il réagit à l’image en montrant les dents), et part le chercher derrière le miroir. Soit ça ne l’intéresse pas du tout. Etc.

 

L’enseignement le plus important que nous pouvons retirer de cette notion de ‘stade du miroir’, c’est ceci : notre image de nous-même dépend, dès l’origine, du regard des autres sur nous-même. Ou du regard que nous pensons que les autres ont sur nous-même. Nous nous voyons à travers les yeux des autres. L’image que j’ai de moi-même est, dès le départ, l’image de moi vue par un autre. Un autre dont je dépends (d'où ce concept de "dépendance imaginaire, cad à une "image"). Je n’obtiens donc jamais véritablement ce qu’on appelle une pure autonomie.

C’est même à cause de ce phénomène que toute notre vie nous avons besoin d’être rassurés, reconnus, aimés, etc. Nous dépendons constamment des autres, et l’amour lui-même est une dépendance, un besoin : nous ne parvenons pas (en général) à concevoir l’existence indépendamment d’un autre dont notre image dépend.

 

Celles et ceux qui doutent encore que l’image de soi est le fruit d’un processus (autrement dit n’est pas une chose donnée spontanément dès le départ) n’ont qu’à se souvenir de toutes les fois où ils se sont vus sur une vidéo, ou entendu sur une bande magnétique : spontanément, quasiment tout le monde rejette son image ou sa voix : ce n’est pas moi, ce n’est pas possible, je ne suis pas comme ça ! Ou : je n’ai pas cette voix-là, c’est horrible ! ] ***

 

 

Philosophie et religion.

 

 

L'histoire de la philosophie est d'une certaine façon inséparable de son émancipation de la religion, du moins dans l'histoire de l'Occident. Nous caractérisions plus haut la raison comme faculté mobilisée par la philosophie au sens de capacité de penser sans se référer à un principe ou une entité transcendantes, cad au delà de notre monde (ce que Nietzsche, nous le verrons plus loin, appelle un "arrière-monde"). Le développement de la philosophie depuis sa naissance en Grèce plusieurs siècle avant J.C. peut ainsi se décrire aussi comme le développement de la Raison, ou son autonomisation progressive par rapport à cette hétéronomie radicale qu'est le modèle théologique, lequel a prévalu dans notre histoire comme principe explicatif de l'existence de l'univers, de la vie et de l'être humain.

 

Foi et Savoir.

A cet égard, nous le verrons plus loin, la Foi (en l'existence d'un Dieu créateur de l'univers et de l'homme comme créature à son image, quoique déchue) et le Savoir ont longtemps été liés, avant de suivre des chemins séparés: des siècles de théologie chrétienne furent consacrés à "prouver" l'existence de dieu, par les moyens de la "raison" mise au service de la foi. La religion chrétienne a ainsi longtemps eu comme vocation de contenir une Connaissance de la nature du Monde et de l'Homme.

René Descartes représente la fine pointe de l'union de la théologie et de la philosophie, ce qui ne manque pas de piquant lorsque l'on sait que dans l'opinion commune, par l'épithète de "cartésien" et le succès de son "discours de la méthode", Descartes représente par excellence le penseur de la Raison méthodique et rigoureuse. L'obsession de Descartes, le cœur de sa pensée, de son système, étaient en fait de "prouver" l'existence de dieu par sa nécessité (la nécessité de son concept: nous y reviendrons). Son "doute" méthodique, qu'il appliqua à tous les savoirs appris (par les scolastiques, ses maîtres dont il fit "table rase") est un moment dans un processus global qui est la conquête de cette preuve...

 

 

*** Avec l'avènement de théologiens mystiques comme Maître Eckhart, le domaine de la Foi (croyance) et du Savoir (connaissance) tendront à se séparer, par l'idée que Dieu n'est pas objet de savoir, ne peut être défini positivement par des prédicats, ou propriétés (créateur de toutes choses, infini, omnipotent, omniscient, parfait, etc). C'est ce qu'on appelle la théologie négative (dieu n'est plus défini positivement, il est évoqué comme n'étant pas ceci, n'étant pas cela...). La théologie négative allait jusqu'à comparer "Dieu" à "Rien" (de connaissable, de visible, de pensable: on ne peut "rien" en dire, ou ce qu'on peut en dire équivaut à "rien"): en ce sens, elle se rapprochait "dangereusement" (du moins pour la théologie orthodoxe) de l'athéisme: une religion dans laquelle dieu est si absent, manquant, commence à ressembler à une religion sans dieu.

Partant de là, le phénomène de la "foi" se dissocie du phénomène du "savoir": on croit non pas parce que la croyance en l'existence de dieu donne une Raison (finalité, cause finale) au Monde et à l'existence de l'homme, mais parce que l'objet de la croyance se dérobe à toute connaissance au point d'être associé à l'incroyable, à l'impossible même. "Ne me demandez pas pourquoi j'y crois, alors que c'est impossible. J'y crois comme à l'impossible, j'y crois parce que c'est impossible", phrase que j'emprunte au philosophe Jacques Derrida, qui s'interrogea notamment sur le rapport entre Foi et Savoir.

Sous cet angle, on peut analyser le phénomène de la foi religieuse, à l'inverse de l'idée communément reçue, comme étant moins lié au "possible" (celui de la "preuve" qui préoccupait la théologie scolastique) qu'à "l'impossible": pourquoi croit-on? Pourquoi a-t-on "la foi"? Non pas parce que l'objet de notre croyance est une réalité possible ou prouvable, mais parce que justement il paraît loin du possible et du prouvable. Je n'ai pas besoin de "croire" en l'existence de ce bureau, de l'ordinateur devant lequel j'écris ces lignes: la foi intervient à partir du moment où elle n'est plus soutenue par l'évidence de la perception et/ou de la rationalité. Le phénomène de la foi est plutôt analysable en termes d'espérance ("eschatologie"): "j'ai foi en l'avenir"; "j'espère que je vais m'en sortir", etc. ***

 

NB: la volonté d'unifier "religion" et "science" est toujours très vivace. Certains courants dits "scientifiques", en particulier dans le champ de la physique, réactualisent ce vieux projet de "prouver" l'existence de Dieu sous le concept de "design intelligent". Les frères Bogdanov représentent en France la face médiatique de ce courant. Une grande partie du courant dit "new-age" repose sur la remise au goût du jour de l'identité de la matière et de l'esprit (divin), identité entre phusis et logos déjà présente dans l'antiquité grecque (cf. infra: les Stoïciens). Exemple: l'hypothèse Gaïa, dans le courant de la "deep ecology".

Le mixage de spiritualité et de scientisme se retrouve aussi dans une multitude de doctrines para-religieuses sectaires, souvent obsédées de "complotisme" (ou "conspirationnisme") selon lequel règne un ordre secret du monde que veulent nous cacher les puissances dirigeantes. Cela va de l'église de scientologie (créée par Ron Hubbard, au départ écrivain de SF de type heroïc-fantasy), avec sa théorie-méthode fumeuse appelée "dian(o)étique", à base de "programmation neuro-linguistique" (pour se défaire des "conditionnements" masquant la réalité Vraie derrière un monde d'apparences trompeuses), au Raéliens, secte fondée par Raël alias Claude Vorilhon (après avoir échoué dans une brève carrière de chanteur imitant Jacques Brel jusqu'au malaise). Le cas du Raélisme est intéressant en ce qu'il offre un exemple, qui a séduit de nombreuses personnes, de "lecture para-scientifique" de la bible. Pour Raël, nourri comme Hubbard de science fiction (médiocre), particulièrement de type "space opera", les grands récits bibliques s'éclairent dès lors qu'on sait les décoder. Là où il est question de Dieu, des Anges, de miracles, il faut comprendre qu'en réalité est fait allusion à des "Elohim"s - le peuple des "Elus", qui n'est autre qu'une civilisation extra-terrestre ayant créé artificiellement, en laboratoire, l'espèce humaine, avant de la déposer sur terre et étudier sa croissance.

 

Mais sans recourir à ces illustrations aussi frappantes que burlesques de synthèse entre religion et science, force est de reconnaître que du côté des grandes religions monothéistes, la tentation de percevoir dans les textes bibliques des contenus et des vérités "scientifiques" n'est pas en reste: ce sont les courants que l'on nomme "littéralistes". Le littéralisme est un rapport fondamentaliste aux textes sacrés, consistant, comme son nom l'indique, à tout interpréter "au pied de la lettre".

Pour le fondamentaliste littéraliste, on n'a pas du tout affaire dans les récits bibliques à des paraboles, à des constructions allégoriques ou mytho-poétiques. Tout ce qui y est raconté non seulement est la parole divine directement transmise à des prophètes (contre l'idée que ce sont des hommes, situés dans l'espace et le temps, qui ont écrit les textes saints), mais encore tout doit y être compris au pied littéralement. Ainsi, si dans la Genèse il est écrit que Dieu a créé l'univers et la terre en sept jours, puis Adam, le premier homme, avec de l'argile, puis Eve, la première femme, à partir d'une côte d'Adam, c'est bel et bien une vérité qui doit être reçue comme indiscutable et incontestable. C'est le courant dit "créationniste", très présent aussi bien dans le courant chrétien que musulman. Aux Etats-Unis, les mouvements "créationnistes" sont représentés notamment par les tenants d'un de ses avatars d'allure "scientifique": "l'intelligent design" auquel il est fait allusion plus haut.

 

On sait qu'aux Etats-Unis, la religion chrétienne (puritanisme protestant, baptisme, ...) domine amplement la culture, les mœurs, les médias (télévangélisme), jusque dans la sphère politique et juridique. On prête serment au tribunal sur la bible; sur les billets de 1 dollar figure la phrase "in god we trust"; George Bush Jr concluait ses discours par "God bless America", ponctuait ses conférences de presse par de nombreux "God is on our side" et références à un axe du bien (représenté par le Christianisme occidental) contre un axe du mal (représenté par l'Islam), à une croisade spirituelle des représentants de Dieu contre les représentants du Mal (briefé en cela par ses conseillers néo-conservateurs parmi lesquels les théoriciens du "choc des civilisations", lancé par Samuel Huntington, membre du Conseil de sécurité nationale sous la présidence de Jimmy Carter).

 

Les "créationnistes" sont très actifs dans la vie publique américaine et disposent de groupes puissants et organisés, qui militent pour l'interdiction de l'enseignement de la théorie darwinienne de l'évolution dans les Ecoles. Voir le documentaire "Jesus Camp".

Dans certains Etats du Sud, comme le Tennessee, où dominent des membres du mouvement ultra-conservateur "tea-party", un texte de loi a été voté en 2012 par la Chambre basse et le Sénat, qui encourage les professeurs à "critiquer les faiblesses des théories scientifiques existantes", en l'occurrence l'évolutionnisme.

 

 

 

Mais revenons aux liens entre religion et philosophie, et à l'émancipation progressive, dans l'histoire des Idées, de la seconde vis à vis de la première.

 

Quelques courants philosophique en Grèce.

En Grèce, dès l'époque des philosophes pré-socratiques (antérieurs à Socrate, maître de Platon, 5è siècle avant JC), tous les courants étaient représentés, de la croyance aux dieux au matérialisme et à l'athéisme.

Les "atomistes" (Démocrite) avaient développé l'intuition que la réalité était exclusivement constituées de particules matérielles (atomes) et que ces dernières constituaient le principe de toute réalité, ainsi conçue comme exclusivement matérielle.

Les "épicuriens", proches des atomistes, considéraient que le sens de la vie devait être trouvé dans la recherche du plaisir (non pas au sens de jouissance effrénée, mais au sens d'un hédonisme "équilibré") et que dans cette quête du bonheur, l'homme ne devait rendre compte à aucune entité transcendante: les dieux se préoccupent de leurs propres affaires, dans l'Olympe, indifférents au sort des hommes, tout comme l'homme se préoccupe de ses propres affaires sans se soucier des affaires des dieux.

Les "stoïciens" pensaient que l'univers matériel (la "phusis") était régi par des règles ou une logique objectives et implacables (le "logos"), déterminant le destin de l'homme et s'imposant à lui quoi qu'il fasse. Ils tiraient de cette vision du monde que notre existence était écrite à l'avance et qu'il fallait assumer tout ce qui nous arrive comme une nécessité que l'on vient même à désirer, puisqu'on ne peut de toute façon s'y soustraire (aussi une de leur devise était: "libre, même dans les fers").

Les "cyniques" étaient un peu les "punks" de l'époque: ils se targuaient de ne croire en rien, ni aux dieux ni en l'homme, et critiquaient toutes les normes et valeurs de la vie sociale. Ils vivaient en marge de la cité athénienne. Diogène, le plus fameux représentant de ce courant, est resté célèbre pour quelques anecdotes, comme le fait d'habiter dans un tonneau à la périphérie d'Athènes, de se promener dans les rues, une lanterne à la main, en disant "je cherche un homme" (cad un homme libre, ... et ne trouve que des esclaves), ainsi que pour sa réplique au Roi de Macédoine Alexandre venu le visiter et lui demandant s'il pouvait faire quelque chose pour lui: "oui, répondit Diogène, ôte toi de mon soleil".

Les "sophistes" représentaient un autre courant dominant, caractérisé par l'art de la rhétorique ou de l'éloquence. Par cet art (un type d'argumentation que l'on nommera plus tard précisément un "sophisme"), sur l'Agora (place publique à Athènes où se prenaient les grandes décisions politiques), ils étaient capables de défendre de façon convaincante n'importe quelle cause (ne croyant à aucune: ce sont mutatis mutandis les ancêtres de ceux qu'on appelle aujourd'hui des "démagogues"). Type de sophisme, argument fallacieux se présentant sous la forme d'un "syllogisme" vicié, et contre lequel luttèrent successivement Socrate, adversaire des Sophistes, Platon, son disciple (qui le fit parler dans ses "dialogues socratiques", Socrate n'ayant rien écrit), leur ennemi juré, puis Aristote, disciple de Platon qui s'opposera à de nombreux point fondamentaux de sa philosophie (mais nous n'entrerons pas ici dans le détail): "Tout ce qui est rare est cher. Or un Char en or massif à deux sous est rare. Donc un Char en or massif à deux sous est cher".

Socrate, prototype quasi mythique de la figure du philosophe en Grèce et jusqu'à nos jours, se promenait dans les rues d'Athènes et provoquait à la discussion principalement des fils de bonne famille se destinant à de hautes études. Par sa méthode d'argumentation, la "maïeutique" ("accouchement des esprits"), il les poussait, de questions en questions, à finalement découvrir que la vérité échappait toujours, qu'aucune définition établie du juste, du bien, du beau, du vrai, ne résistait à un examen approfondi, bref qu'aucune conclusion ne pouvait être tirée de toute discussion. Tout échange avec Socrate se terminait par une "aporie" (impossibilité de conclure). "Je ne sais qu'une seule chose: que je ne sais rien" résume la pensée et l'attitude provocatrices de Socrate, qui, accusé de "corrompre" les valeurs de la Cité, fut condamné à mort. Il eut le choix entre boire la ciguë et quitter Athènes. Il choisit la mort en déclarant être un "citoyen grec" et ne pas se placer au dessus des lois de la Cité.

 

Platon et la théorie des Idées.

C'est dans ce contexte que Platon (427-347 av. J.C.) arrive. La pensée de Platon a exercé une influence incalculable non seulement sur l'histoire de la philosophe, discipline qu'il a contribué à systématiser, là où ses prédécesseurs, des pré-socratiques à Socrate, soit s'exprimaient par le "fragment" (Héraclite), la forme "poème" (Parménide), soient n'écrivaient pas (les Cyniques, Socrate), mais encore sur l'ensemble de la culture de l'Occident. Tout philosophe qui viendra après Platon aura à se positionner face au Platonisme. Mais pas seulement les philosophes. Nous allons le voir, le système philosophique élaboré par Platon a influencé jusqu'à la naissance des monothéismes, en particulier la théologie chrétienne (par l'entremise de Plotin, nous n'entrerons pas dans le détail). Ce qui, soi dit en passant, suggère que les doctrines religieuses propres au christianisme ne sont pas nées purement et simplement avec les Evangiles, mais trouvent leurs sources chez les philosophes grecs que la tradition chrétienne nomma ensuite "païens"...

Platon s'oppose aux sophistes et à la démocratie athénienne: il voit cette dernière gangrenée par la démagogie des sophistes, et la représente comme une gigantesque foire d'empoigne où tout le monde prétend détenir la vérité en l'absence de tout critère rigoureux pour s'élever à cette vérité. Que ce soit sur le plan des valeurs ou du savoir. L'effort philosophique de Platon sera de proposer un système ordonné et hiérarchisé, dans lequel un savoir du Vrai est possible, par une méthode qu'il appellera la "dialectique". Pour faire passer ses idées, Platon crée des mythes et des allégories puissantes, faisant coexister la tradition mytho-poétique grecque si importante de Hésiode à Homère avec la dimension plus strictement conceptuelle.

 

Contre le gouvernement de la démocratie athénienne (qui n'a que peu de rapport avec notre concept moderne de démocratie parlementaire, et qui était en fait une oligarchie de "citoyens", une grande partie de la population étant constituée d'esclaves "non-citoyens" appelés "métèques"), Platon propose dans son livre majeur La République un modèle de castes hiérarchisées (avec au sommet un philosophe-monarque), souvent considéré comme précurseur des Etats totalitaires.

Nous ne nous étendrons pas ici sur ce modèle politique qui a été souvent (et à juste titre) critiqué (notamment par le philosophe des sciences Karl Popper dans "la société ouverte et ses ennemis", même si la pensée de Platon est plus riche et complexe que la présentation que Popper en donne). Ce qui nous intéressera, sur la question du rapport entre philosophie et religion, c'est sa théorie fameuse des Idées, qui influença comme dit plus haut l'ensemble de la culture occidentale jusqu'à nos jours.

Platon prônait un dualisme (une séparation) entre deux mondes bien distincts: le monde sensible et le monde intelligible. Le monde sensible est pour lui le monde matériel, ici-bas, qu'il décrit comme un monde d'apparences trompeuses: mouvant, mortel, ne contenant aucune vérité fixe, stable, à laquelle se raccrocher. Ce monde sensible est le monde de l'éphémère et du passage: les corps se meuvent et se décomposent, rien n'y demeure.

*** Platon reprend des éléments de la philosophie d'Héraclite, disciple de Parménide: pour Héraclite, "tout passe, rien ne demeure", "on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve": il n'y aucune identité fixe à laquelle se référer qui puisse se définir comme "un fleuve". Le mobilisme de Héraclite visait en fait à renforcer le "fixisme" de Parménide, qui semble son anti-thèse: c'est parce qu'aucune vérité fixe ne peut être trouvée dans le monde sensible mouvant qu'il faut la trouver dans un concept, qui est une idée pure, que Parménide appelle l'Un, ou l'Etre, identique à lui-même, plein, total, inengendré (cad qui a toujours été, qui n'a pas commencé à être: bref "immortel". Propriétés qui seront conférées des siècles plus tard à la notion "Dieu"), et au fondement selon lui de toute chose. Pour Parménide, seul l'Etre, ou l'Un, sont, le reste est du "non-être" et on ne peut ni ne doit "discourir" dessus, puisqu'on n'y trouvera aucune vérité. ***

Platon reprend la notion, chez Parménide, de l'Etre ou Un comme Vérité fixe, identique à elle-même. Il la situe dans le "monde des Idées", ou encore "monde intelligible", auquel il oppose le "monde sensible" mouvant. Pour lui, ce monde intelligible est le monde vrai, qui existe réellement. C'est un monde de vérités pures, qui sont les modèles dont les choses et les êtres du "monde sensible" ne sont eux que les copies ou les apparences. Ces vérités pures, qui existent à l'état de modèle incorruptible, toujours identique à lui-même, sont de l'ordre des "mathèmes" (un trait que Platon hérite des Pythagoriciens). Comme exemple d'Idée pure, prenons la figure d'un triangle. Pour Platon, cette figure existe, purifiée de toute altération sensible, en tant qu'Idée: un triangle sera toujours une figure à trois côtés. C'est le modèle, dont toutes les formes triangulaires, variables, imparfaites, rencontrées dans le "monde sensible" sont des copies dégradées. Pour atteindre à la Vérité, il faut s'élever de la forme sensible à son Idée pure dont elle est la copie dégradée ("analogon").

Le dualisme de Platon a lieu aussi entre le corps, corruptible/mortel, appartenant au monde sensible, et l'âme: cette dernière, parce qu'elle est incorporelle, incorruptible-immortelle, participe du monde intelligible (en "émane"). C'est la part idéelle de l'homme: par une ascèse purificatrice consistant à s'exercer à la contemplation du monde vrai des Idées, l'homme peut réintégrer ce monde dont il est l'émanation ou la copie dégradées dans le sensible. Ce dualisme entre l'âme et le corps sera dominant philosophiquement en occident au moins jusqu'à René Descartes.

 

*** Platon développa aussi une théorie de l'Amour (Eros) selon laquelle l'homme et la femme étaient au départ confondus, fusionnés, en une unique entité "hermaphrodite": la quête de l'amour chez l'un et l'autre s'explique ainsi par le fait que chacun cherche son "âme soeur" dont il a été originairement séparé. Cette conception platonicienne de l'amour a, elle aussi, exercé une influence immense dans notre culture occidentale, et constitue encore une sorte de modèle ou "schème" de la relation amoureuse dite "romantique".***

 

On perçoit dans le dualisme platonicien entre deux mondes - l'un supra-sensible, ,"supra-lunaire" l'autre sensible, "infra-lunaire" -, ainsi que dans la notion d'une "Chute" - d'une "dégradation" du sensible par rapport à son Modèle dont il est déchu -, le modèle théorique qui sera le canevas des religions monothéistes. On retrouve en effet dans les religions monothéistes (juive, chrétienne et musulmane) ce même dualisme entre d'un côté Dieu, identique à lui-même, inengendré, parfait, pur, situé "au delà" du monde sensible et mortel, et ce monde sensible et mortel. On retrouve à la fois l'Idée que le bonheur, l'immortalité, ne sont pas dans ce monde terrestre (qui est un monde d'apparences éphémère autant que de souffrances et de péché), mais dans un "paradis" supra-terrestre; l'Idée que l'existence de l'homme sur Terre est une dégradation, une chute, hors du monde supra-terrestre (le "péché originel" dans la Genèse), ainsi que l'Idée que l'âme est la part immortelle de l'homme qui s'élèvera une fois après la mort corporelle au paradis.

 

*** Parmi les mythes créés par Platon pour faire comprendre sa pensée, un des plus fameux est celui de la Caverne, qui d'une certaine façon illustre la théorie des Idées: des esclaves sont enchaînés depuis leur naissance dans une caverne, de telle façon qu'ils ne puissent jamais tourner la tête derrière eux. Sur la paroi de cette caverne située devant leurs yeux, des ombres sont projetées (arbres, pierres, etc). N'ayant jamais connu autre chose que leur condition [qui représente par analogie le "monde sensible" comme univers du faux, de la copie, de l'illusion, de l'anologon - où les sens sont trompeurs], ils ne peuvent se douter ni comprendre que ces ombres ne sont pas des réalités mais le reflet ou la copie des Choses vraies qui en sont le modèle. Seul un "philosophe" (comme Platon: cad ayant élaboré sa théorie des Idées) peut leur permettre de leur sortir de l'illusion en les délivrant de leurs chaînes et les reconduisant à la surface pour leur permettre de contempler, dans la lumière, l'idée vraie elle-même. ***

 

 

Descartes et la preuve ontologique de l'existence de Dieu.

Nous l'avons vu plus haut, René Descartes (1596-1650) représente dans l'histoire occidentale des Idées la tentative la plus radicale, et même temps qu'une des dernières (du moins dans le champ philosophique proprement dit) d'unifier la croyance en dieu et le savoir de la raison.

Descartes est surtout célèbre, auprès du "grand public", pour son Discours de la méthode, mais c'est son oeuvre principale, la plus riche philosophiquement, qui va retenir ici notre attention: les méditations métaphysiques.

Descartes, remettant en cause tout le savoir qu'il a reçu de la "scolastique" (les savants de la philosophie chrétienne, qui dominaient encore les écoles à son époque), pratique un "doute méthodique" (un doute qui n'est pas simplement passif et valant pour lui-même, mais qui est une décision active lui servant de méthode), qui n'hésite pas à être un "doute hyperbolique" (poussé à l'extrême).

En décidant de douter radicalement et par méthode de toutes les certitudes habituelles de la connaissance enseignée par ses contemporains, Descartes cherche à buter sur un "point fixe", une "base" sûre, une certitude "invariante" résistant même au doute hyperbolique, à partir de laquelle il se proposera de refonder les principes d'un savoir rigoureux.

Pas grand chose ne semble résister à l'acide de ce doute radical: toutes les certitudes habituelles données par le savoir des écoles et de la tradition vacillent. Partant de tout ce qui manifestement douteux (préjugés, croyances, illusions, perceptions fausses, etc), Descartes s'attaque ensuite au témoignage de sa propre raison (les "idées claires et distinctes"). Il en vient à douter: de l'existence même de la réalité matérielle des objets, du monde, et enfin de sa propre existence. Qu'est-ce qui m'assure, se demande-t-il (ou feint-il de se demander) dans le mouvement de ce doute hyperbolique, que je ne suis pas en permanence la proie d'illusions que je prends pour des réalités? Qu'est-ce qui me prouve qu'il n'y a pas un "malin génie" qui me trompe jusqu'à loger dans mon esprit des certitudes entièrement fausses? Même les "vérités mathématiques" pourraient être produites par ce génie maléfique... Qu'est-ce qui me prouve que je ne suis pas dans un monde entièrement construit par ma pure imagination? Que j'ai même un corps?

Descartes bute alors sur cette seule donnée qui lui semble résister à ce doute radical: je doute. Il n'est pas douteux que je doute. Si je doute, je pense, puisque douter est une activité de la pensée. Aucun malin génie ne pourra changer ce fait qu'aussi longtemps que je "pense", je "suis" (c'est le fameux "je pense, [donc] je suis" - Cogito ergo sum). Je suis une substance pensante (une "âme" si l'on veut), et même si je ne suis pas assuré d'avoir un corps, je suis une substance pensante qui imagine des choses autant qu'elle conçoit des Idées.

Examinons maintenant quel genre d'Idées je peux trouver en moi, qui suis une substance pensante. Je trouve en moi la pensée, l'idée de perfection. Je trouve en moi la pensée, l'idée d'infini, d'un être infini (illimité), éternel et possédant toutes les perfections.

Comment, moi qui suis imparfait, incertain, mortel, fini, puis-je trouver en moi de telles pensées, de telles idées? L'idée d'un être parfait et infini ne peut pas venir de moi, qui suis imparfait et limité. L'idée du parfait, de l'illimité, est un "effet" en moi qui ne peut être causé que par l'infini, le parfait, qui produit lui-même sa propre idée (qui est sa propre cause - causa sui, en même temps que la mienne).

Redisons-le autrement. L'idée même du parfait, de l'infini, de l'illimité, enveloppe ou inclut nécessairement sa propre existence: un être parfait ne peut pas ne pas être en soi (hors de moi, qui suis imparfait mais capable de penser à l'idée de perfection), sinon il ne serait pas parfait. L'existence de la perfection, etc, est incluse dans son idée même, sinon elle ne serait pas par définition perfection; une perfection qui n'existerait pas ne serait pas perfection, il manquerait quelque chose à cette perfection.

Et comme, poursuit Descartes, il ne peut pas y avoir plus de réalité objective dans un effet (ces idées en moi) que dans sa cause, ce qui cause ces idées en moi (cad qui produit lui-même sa propre idée), je ne peux avoir de telles idées ou pensées en moi que parce qu'elle existent hors de moi, comme leur cause. Or ce qui correspond à l'idée d'un être parfait, infini, illimité, c'est Dieu. Donc dieu, nécessairement, existe.

En résumé: si je peux trouver en moi, qui suis une créature limitée, finie, imparfaite, l'idée ou la pensée d'un être qui est illimité, infini, et parfait, autrement dit dieu, cela prouve nécessairement que cet être existe, produisant ces idées en moi, cad étant la cause de ces dernières.

Voilà donc la "preuve ontologique" (c'est le nom que lui a donné le philosophe Kant, qui la réfutera un siècle plus tard) de l'existence de Dieu, que Descartes entend administrer. Et à laquelle son fameux Doute à la fois méthodique et hyperbolique l'a conduit, une fois conquis le "point fixe" du Je pense, je suis. Pourquoi "ontologique"? Parce qu'on appelle "ontologie" le "discours sur l'être" (ou qui concerne l'être), et nous avons affaire ici à une "preuve par l'être" (par l'idée de l'être, qui inclut nécessairement l'existence de cet être).

*** En réalité, Descartes n'a pas inventé ce type de raisonnement destiné à "prouver" dieu. Elle a été conçue par un théologien du 12è siècle appelé Saint Anselme. Descartes l'a enrichie et raffinée en introduisant les concepts d'infini et d'illimitation. ***

 

La finalité de la méthode cartésienne du doute radical révèle ainsi sa ruse, la ruse (scolastique, oserait-on dire par provocation: une scolastique chassée par la grande porte mais revenue par la fenêtre...) d'une brillante démonstration (sophisme?) consistant à douter de tout pour mieux donner, par le moyen de la raison, des armes à la notion de divinité de la religion chrétienne; justifier la foi par le savoir. Descartes est bel et bien la fine pointe d'une tendance qui domina jusqu'à lui la théologie: la volonté d'unifier religion et savoir.

La philosophie de Descartes consiste ainsi à une refondation du savoir par cette hétéronomie qu'est la théologie - au service de laquelle ce savoir se place tout en donnant l'apparence de la conquête de l'autonomie de la raison humaine.

Cette refondation n'a cependant pas empêché Descartes de buter sur ce qui resta toujours pour lui, dans les termes mêmes de sa pensée, un problème, une énigme insolubles: l'union de l'âme et du corps dans une créature, qui est l'homme. Pour Descartes, l'"union" de l'âme et du corps en l'homme reste problématique en raison même de son dualisme philosophique entre la "substance pensante", qui est l'effet d'une cause (dieu) qui la précède et la rend possible, et la "substance étendue", qui est corps spatial. Le corps autant que l'espace matérial (étendue) restent une énigme pour Descartes précisément parce qu'il a fondé toute sa démonstration sur ce "point fixe" auquel il aboutit: le "Je pense", en définitive l'âme, à partir desquesl il retrouve "Dieu". Laissant ainsi complètement de côté, en rade, la question du Corps comme étendue matérielle, dont il ne peut que constater qu'il "coexiste" avec une "âme", sans comprendre pourquoi. Le "je pense" étant pour Descartes l'attribut de l'homme, en quelque sorte divin puisque les pensées les plus éminentes que l'homme trouve en lui viennent de dieu, les animaux n'étaient pour lui que des corps sans âme, qu'il nommait des "animaux-machines". Dans le monde physique ou matériel, Descartes ne voit qu'interactions mécaniques et brusques.

*** Il faudra attendre un philosophe comme Spinoza pour déclarer, contre ce dualisme d'une âme disssociée du corps ou du corps dissocié de l'âme: la pensée, c'est la pensée d'un corps. ***

 

Il n'est pas difficile de repérer dans le dualisme cartésien entre infini et fini, perfection et imperfection, créateur et créature, cause et effet, la marque du dualisme de Platon que nous avons résumé plus haut. Descartes s'inscrit de toute évidence dans la philosophie dualiste de Platon. On retrouve dans sa pensée toute l'articulation et les composantes de cette dernière: séparation entre deux régions hétérogènes, l'âme d'un côté, le corps de l'autre, d'un côté l'Idée pure (ici l'infini, dieu) comme modèle, origine, cause, et de l'autre l'ordre du sensible imparfait qui n'en est que la copie, le reflet.

 

De Platon à Descartes, on peut tracer une ligne homogène traversant l'histoire de la pensée occidentale, et reposant sur cette idée majeure, essentielle à la représentation théologique du monde, que l'infini est premier (originaire) et le fini second (dérivé). L'infini (l'Idée pure, parfaite, illimitée, incorruptible, créatrice, etc) est là avant: c'est la seule réalité vraie, le modèle original, la cause. Le fini (le sensible, les créatures, le corps, etc) vient après, comme perte, dégradation, mutilation de l'infini. C'est d'un ordre infini, divin, idéel, supra-terrestre, que se déduisent le fini, l'humain, le sensible, le terrestre. Cette préséance platonico-cartésienne de l'infini-cause sur le fini-effet est fondamentale, car elle a présidé, et préside encore, au modèle de représentation du monde des trois grandes religions monothéistes, comme nous le disions plus haut.

 

Il faudra attendre plus d'un siècle pour que - dans le champ strictement "philosophique" du moins - l'union de la religion et de la connaissance, de la foi et du savoir, soit brisée. Par le philosophe Emmanuel Kant. Qui par la même occasion administra le coup fatal, le coup de grâce, à l'obsession, nourrie par des siècles et des siècles de spéculations philosophico-théologiques, de "prouver" l'existence de dieu par la raison.

 

*** Emmanuel Kant. Réfutation de la "preuve ontologique" et limitation du champ du Savoir.

 

Examinant cette preuve, résumée plus haut, Kant (1724-1804) considère que Descartes développe un sophisme, ou paralogisme, consistant à poser le problème complètement à l'envers et à développer par voie de conséquence un raisonnement totalement faux.

De ce que je peux concevoir l'idée d'un être infini, illimité, parfait, etc, il ne s'ensuit nullement qu'un tel être existe, que cette idée inclut ou enveloppe sa propre existence. Il faut en réalité renverser le problème et sa formulation: c'est bien plutôt parce que je suis à l'origine fini, limité, temporel, mortel, etc, que je peux avoir l'idée d'un être infini, illimité, intemporel, immortel, etc. Pour Kant, les concepts que nous forgeons avec notre entendement sont originairement circonscrits, délimités, par le champ de l'expérience sensible des objets, du monde, de nous-mêmes; et ce champ de l'expérience sensible est circonscrit, délimité, par l'espace et le temps, qu'il appelle "les formes a priori de notre sensibilité". La sensibilité, pour Kant, signifie le fait de recevoir par les sens les objets. Sensibilité est ici synonyme de perception.

Autrement dit, nous connaissons et pensons nécessairement dans le cadre/limite où notre sensibilité ou perception s'exercent, et ce cadre c'est l'espace et le temps. Exemple: si je peux forger le concept de "cube", c'est parce que je fais l'expérience, dans l'espace et le temps, de figures cubiques, toujours imparfaites, jamais "pures". Je perçois nécessairement un cube dans l'espace et le temps. Qu'est-ce que ça signifie? Cela veut dire que je ne peux pas percevoir, à la fois, en même temps, simultanément, l'avant et l'arrière, l'arrête gauche et l'arrête droite, le dedans et le dehors, le haut et le bas, etc. Le cube comme objet de perception se présente nécessairement à moi dans l'espace (je tourne autour, j'en fait le tour) et le temps (tourner autour, en faire le tour, cela prend du temps, ce n'est pas immédiat, instantané - espace et temps sont intrinsèquement liés). Il n'y a pas d'autre façon pour Kant de percevoir et de connaître. Il n'y a pas de perception simultanée de toutes les faces ou profils d'un objet, pas plus qu'il n'y a de pensée possible d'un objet, quel qu'il soit, située hors de l'espace et du temps. Percevoir, sentir, penser, c'est nécessairement percevoir, sentir et penser dans la succession spatio-temporelle (ceci, objet ou pensée, vient avant cela, après ceci, etc).

 

Contrairement à Platon, pour qui les objets sensibles sont des copies imparfaites de modèles parfaits purement intelligibles (le cube pur, le triangle pur, etc), Kant soutient que si nous pouvons conceptualiser, penser un objet quel qu'il soit, avoir l'idée d'une figure géométrique parfaite, par exemple, c'est parce qu'à la base nous faisons l'expérience sensible, dans l'espace et le temps (qui est le cadre où s'exerce notre sensibilité), d'objets, figures, divers et toujours irréguliers. A partir de cette expérience spatio-temporelle des objets et du monde, qui est la base, l'origine, nous élaborons ensuite, secondairement, avec l'entendement et l'imagination, des concepts, des abstracts, des essences pures (par exemple l'essence pure du "cube").

 

Ainsi, pour Kant, notre connaissance des objets, du monde, de nous-même, est nécessairement, que nous le voulions ou non, limitée, finie, située dans le cadre de l'espace et temps. Cette limitation, ou "finitude", ne sont pas un "effet" réclamant une cause première qui en rendrait compte (:l'infini ou l'illimité), mais le contraire! La limite, la finitude, sont originaires, premières, elles sont la cause de la possibilité d'avoir l'idée d'un objet ou être qui ne soit pas fini, limité, mortel... Je peux avoir, parce que je suis fini, limité, mortel, l'idée de quelque chose qui ne l'est pas, mais ça ne veut pas dire que ce quelque chose existe en vertu de sa définition ou essence (perfection, infini, immortalité). La principale erreur de Descartes, pour Kant, est de croire que l'existence est une propriété de (ou est incluse dans) l'essence de ce qu'il désigne comme "parfait", "infini", etc. Autrement dit, Descartes confond essence et existence. Je peux avoir l'idée de l'omniscience, l'omnipotence ou l'omniprésence: l'existence n'est pas une propriété de ces définitions ou essences.

C'est donc bien plutôt parce que notre perception et notre savoir sont fondamentalement "finis", limités, que nous avons l'idée, ou le fantasme, qu'un être, qui lui ne serait pas soumis à l'espace et au temps, détiendrait une vision instantanée, simultanée, totale.

Pour revenir à notre "cube", c'est parce que nous le percevons nécessairement dans l'espace et le temps, dans la succession, en tournant autour - et que cette limitation interne à notre perception nous pèse, nous angoisse (nous aimerions ne faire qu'un avec les choses, fusionner avec la totalité de ce qui est, sans écart ni perte) - que nous fantasmons un être qui, par opposition à notre condition finie, détiendrait une perception toute puissante, débarrassée de l'espace et du temps; capable, lui, de voir le cube sous toutes ses faces en même temps. Soit encore un être omniscient, omnipotent, omniprésent, partout à la fois (ubiquitaire), etc.

Bref c'est parce que notre perception et notre savoir sont originairement finis que, pour compenser la frustration et l'angoisse de cette finitude, nous forgeons l'idée que notre condition est un "effet" qui réclame une "cause" (infinie: dieu).

 

Nous sommes tellement habitués, depuis Platon, à penser la notion de "fini" comme limitation, segmentation, perte, mutilation, d'un infini premier, que nous avons du mal à saisir cette donnée pourtant simple: il y a d'abord la notion "fini" (il n'y a même comme réalité que le "fini": tout, absolument tout ce que nous percevons et pensons est situé dans l'espace et le temps, y compris en nous-même), et ensuite, par dérivation, est construite la notion d'in-fini. (privation du fini: formulation qui nous semble paradoxale). Comprendre le "fini" comme originaire et "l'in-fini" comme secondaire, conceptualisable à partir du "fini", exige une petite gymnastique mentale, tant nous sommes spontanément "platoniciens", cad plaçons à l'origine (comme Idée pure, modèle) l'infini.

 

Kant, dans sa Critique de la raison pure (1781) où figure sa réfutation de la "preuve ontologique" de Descartes, se pose donc cette question: Que puis-je connaître? A quelles conditions le savoir est-il possible? Le projet "critique" kantien sera d'assigner des limites internes au Savoir, fixer des bornes aux prétentions de la "métaphysique dogmatique" (désignant par ce terme la théologie).

Notre savoir est par nature limité, ce qui n'implique nullement l'existence d'un savoir illimité, dont nous avons "l'idée" pour compenser l'angoisse de notre finitude tant sur le plan du savoir que sur le plan existentiel. Nous sommes "finis" épistémologiquement, cad sur le plan du savoir, et existentiellement (nous mourons), et nous devons vivre avec cette double donnée. Pour Kant, c'est une tendance irrépressible, en l'homme, en regard de cette condition, que d'utiliser sa raison pour forger des "Idées" qui tendent à "totaliser" toujours davantage, et qui sortent des limites ou du cadre spatio-temporels de l'expérience possible. Kant appelle ces "Idées" des "antinomies" (ou "illusions") de la raison. Kant en dégage principalement trois: la volonté de penser l'origine, la totalité, et le "moi profond".

 

On peut soutenir que cet examen critique des limites internes du savoir est une forme d'athéisme épistémologique - cad sur le plan du savoir (même si Kant ne se déclare pas athée et ne l'est sans doute pas, la religion ne tient aucune place dans la Critique de la raison pure). Le criticisme kantien constitue une véritable révolution philosophique, par ce fait qu'il impose la première séparation conceptuellement rigoureuse entre le domaine de la religion et le domaine de la raison, entre le domaine de la foi et le domaine du savoir. Le titre d'un de ses essais est d'ailleurs: "la religion dans les limites de la simple raison". Nous pouvons considérer la CRP de Kant comme un moment clé dans l'autonomisation (on peut parler aussi de "laïcisation") de la philosophie par rapport à la "métaphysique dogmatique" (théologie).***

 

La critique de la religion par Nietzsche.

[Socle commun au cours de Philo éthique] [ *** Par certains aspects, la critique qu'adresse Nietzsche (1844-1900) à la religion, et particulièrement au christianisme, sans doute la plus virulente de l'histoire de la philosophie, poursuit (même s'il ne se réclame aucunement du kantisme...) la logique de critique du dualisme spiritualiste de Platon entamée par Kant.

 

La philosophie de Nietzsche constitue en quelque sorte l'aboutissement d'une critique générale de la métaphysique dogmatique (ou théologie) contre laquelle Kant avait élaboré sa Critique de la raison pure. Le fil conducteur de notre propos étant le processus d'autonomisation ou "laïcisation" progressif de la "philosophie" par rapport à la religion, un examen même bref et simplifié de la teneur de la critique nietzschéenne de la religion est une nécessité incontournable: après Nietzsche, le rapport de la pensée occidentale aux notions et valeurs fondamentales de la religion chrétienne ne sera plus jamais le même ***.

 

L'unité conceptuelle profonde de la pensée de Nietzsche peut sembler, à lecture superficielle, difficile à repérer: sa philosophie se présente avant tout comme un Style, une manière d'aborder les problèmes qui retrouve l'élan poétique et la dramatisation des philosophes présocratiques qu'il affectionnait. Sa manière d'écrire, littéraire et imagée, privilégiant le "fragment", "l'aphorisme", les "métaphores", la "narrativité", la création de "personnages" pour représenter les idées, tourne ainsi le dos aux grands Systèmes et Architectoniques épris de "totalisation", qui ont prévalu particulièrement chez ses prédécesseurs Kant et Hegel. Ainsi la lecture de Nietzsche peut sembler plus facile d'accès, mais il faut se méfier de cette fausse apparence de simplicité: il y a bien un projet et un système cohérent qui relie entre eux les textes de Nietzsche, cohérence dont il faut dégager l'unité. Sans quoi les malentendus et les contresens entraînés par la fantaisie interprétative sont innombrables.

 

Le démontage philosophique de la religion auquel Nietzsche se livre se situe davantage sous l'angle d'une critique radicale des Valeurs morales véhiculées par cette dernière. Mais nous allons le voir aussi, en critiquant les Valeurs qui dominent dans la culture de son temps, Nietzsche procède aussi à un renversement "épistémologique" (relatif à des problèmes de Connaissance - comme chez Kant) des fondements théoriques de la religion.

Derrière son attaque du christianisme, le grand ennemi qui est visé, *** on ne s'en étonnera pas au vu de la problématique déroulée dans ce cours ***, ce sont bien entendu Platon et le platonisme, cad le dualisme (entre "monde sensible" et "monde des Idées") qui organise la vision du monde propre à la théologie.

 

Analysant les valeurs qui dominent dans la société et la culture de son temps, Nietzsche en tire le diagnostic que notre "civilisation" est malade de la notion de Transcendance et des "arrière-mondes" que les hommes ont créé, divisant ainsi le monde en deux. Les "arrière-mondes", ce sont ces mondes transcendants que l'homme place dans un au-delà du monde matériel (supra-sensible, supra-terrestre, idéel et idéal, invisible, caché) et qui constituent la cause, le fondement, l'origine du "monde sensible", ce dernier dès lors pensé et vécu comme un "effet" réclamant cette cause. Cause sans laquelle il ne serait que non-sens et absence de valeur.

Pour Nietzsche, notre civilisation occidentale, cernée, hantée par le dualisme du Platonisme et du Christianisme, a divisé le monde en deux mondes distincts, un monde idéel/idéal, qui n'existe pas, dans lequel sont placés le sens et la valeur de la vie terrestre, et le monde sensible/terrestre, qui par voie de conséquence est en soi privé de sens et de valeur - puisque l'homme les place dans le premier qui est la cause du second.

Si le sens, la vérité et la valeur de notre monde sont placés dans un autre monde (idéel ou idéal, au delà ce monde), cela signifie que le sens, la vérité et la valeur ne peuvent être atteints ou réalisés dans ce monde. Cela signifie que les idéaux placés dans cet "autre monde" (on retrouve ici la question de l'hétéronomie) sont inatteignables dans notre monde.

 

Ce que les hommes doivent encore apprendre, nous dit Nietzsche, c'est qu'il n'y a pas de coupure entre un monde sensible, terrestre, et un monde placé derrière ou au-delà de lui, lui donnant sa cause ou sa justification. Il n'y a qu'un seul monde, un seul plan de réalité. Cet unique plan de réalité constitue ce que Nietzsche appelle une immanence: le sens, la vérité et la valeur du monde sont contenus en lui-même. Il n'y a pas à chercher une "cause" externe à ce monde. Le monde est sa propre cause. Le concept d'immanence s'oppose à celui de transcendance, qui signifie que le monde trouve ces derniers dans un principe situé hors de lui-même, au-delà de lui-même. L'immanentisme est un matérialisme.

Les hommes sont obsédés, pour Nietzsche, par la transcendance, obsédés par un principe de finalité qui ne serait pas le monde mais hors du monde. Et en vertu de ce principe (que le philosophe Martin Heidegger appellera le "principe de raison"), le monde ne peut être compris que comme un "effet". Et comme "il n'y a pas d'effet sans cause"... Aussi le programme philosophique que Nietzsche appelle de ses vœux est ce qu'il nomme une "transmutation des valeurs" (ou "transvaluation"): il s'agit de renverser le platonisme, d'en finir avec le dualisme. Il faut cesser d'opposer l'Un au multiple (qui en serait le morcellement, la perte, la mutilation, la chute), cesser d'opposer l'Etre (identique à lui-même, fixe et éternel) au devenir (changeant). La transmutation des valeurs consiste à réhabiliter le multiple et le devenir, à leur restituer leur sens, leur valeur, leur vérité: le devenir, c'est l'être; l'un, c'est le multiple.

 

Si Nietzsche est si violemment critique à l'égard du christianisme, c'est parce que selon lui, ce dernier, en tant que radicalisation du dualisme platonicien entre le sensible et l'intelligible, a pour principale conséquence une dépréciation et même une haine de la vie, du sens, de la vérité et de la valeur, qui sont pourtant contenues dans ce monde, le seul qui soit. En plaçant le sens, les valeurs du monde et de l'existence dans un au-delà inatteignable (sinon après la mort), le christianisme "mutile" la vie, juge la vie terrestre comme une non-valeur. Le monde "ici-bas" n'a aucune valeur, aucun sens, puisque ces derniers sont placés dans des arrières-mondes. Aucun idéal de vie ne peut être réalisé ici-bas, puisque cet idéal est fixé dans un arrière-monde, hors de la vie. C'est ce que Nietzsche nomme le nihilisme.

L'homme, ainsi séparé de lui-même, de sa puissance de vie, puissance d'être (un concept de Spinoza que Nietzsche réactualise par l'expression "volonté de puissance"), séparé de sa puissance de créer activement du sens et des valeurs, se rapporte au monde, à la vie, à lui-même, sur le mode du ressentiment et de la culpabilité. Il juge et mesure la vie, le monde, en fonction d'un Idéal situé hors de cette vie, de ce monde. En conséquence, il en veut à la vie, à lui-même, aux autres, ne peut pas pouvoir réaliser son idéal de bonheur dans cette vie; il méprise le corps, les plaisirs de la vie, la simple joie d'exister, fait de la souffrance une valeur (rédemption, expiation), convertit tout ce qui est bien en mal (mal qu'il voit partout: le péché), transforme tout ce qui réjouit en source de culpabilité, etc.

Les valeurs de la morale chrétienne sont, pour Nietzsche, un renversement de toutes les valeurs que les hommes devraient désirer. Elles sont non pas "actives" mais "réactives": une réaction contre la vie.

La force de la critique nietzschéenne des valeurs de la morale chrétienne tient dans le fait qu'il retourne contre elle-même, comme une gifle, précisément l'accusation qu'elle prononce à l'égard du matérialisme et de l'athéisme. Pour le croyant, celui qui ne croit pas en dieu, en un arrière-monde cause et principe de raison de ce monde, celui-là ne croit en rien, n'a pas de valeur; sans "dieu", qui donne un sens à la "création", le monde est dépourvu de sens, etc.

Or, s'écrie Nietzsche, retournant cette accusation, le véritable Nihilisme doit bien plutôt être trouvé dans la religion chrétienne, ses principes, et chez ceux qui y croient. Ce sont les chrétiens, accuse-t-il, qui n'accordent aucune valeur à ce monde! Ce sont eux les Nihilistes! Il faut en effet être sérieusement désespéré, déçu, par cette vie, ce monde, pour ne leur trouver aucune valeur/sens/idéal en eux-mêmes, et placer le seul sens, les seuls idéaux et les seules valeurs possibles hors de ce monde, dans un autre monde où ils ne pourront être réalisés qu'après la mort...

 

Tout ceci éclaire les mots fameux que, dans son livre Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche place dans la bouche de ce prophète singulier: "dieu est mort" (ce qui ne signifie pas que dieu existait avant de cesser d'exister, mais plutôt que dieu a toujours été "mort", que le sens et les valeurs qui sont associées au concept de "dieu" ont toujours été morts); et "je vous enseigne le sens de la terre... la joie"; "je vous enseigne à devenir enfants" [...] "à jouer, à danser".

 

*** Pour en revenir à la "transmutation des valeurs" (qui est un renversement autant du platonisme que du christianisme saisis comme une même doctrine continue dans l'Histoire), cette dernière ne consiste pas davantage à mettre "l'homme" à la place de "dieu", ou "dieu" à la place de "l'homme" - autrement dit "diviniser" l'homme, bâtir une religion de l'homme. Il s'agit plutôt, pour reprendre l'expression du philosophe Gilles Deleuze, grand analyste de l'œuvre de Nietzsche, de laisser cette place "vide" ou "vacante".

 

Ce que Nietzsche appelle le "sur-homme" désigne plutôt ce qu'il faut comprendre comme un "outre-homme", qui ne se pense et se vit ni comme la "créature" de dieu (pleine de ressentiment, de culpabilité, de péché et de haine de la vie) ni comme prenant la place de "dieu" (en s'attribuant les propriétés qu'il avait mises en dieu: perfection, immortalité, omnipotence, omniscience, etc). La figure de ce "sur-homme" nietzschéen, contre tous les contresens qui ont été faits dans l'interprétation de cette notion, est plutôt celle d'un "devenir", d'une réconciliation avec le sens immanent de la vie et du monde; l'innocence de l'enfant qui joue et crée.

 

Nietzsche parle d'enfance en écho à un fragment d'Héraclite : "le temps est un enfant qui joue". Il faudrait ici au moins effleurer un point central de la philosophie de Nietzsche, qui est sa pensée de "l'éternel retour". Le sens de cette pensée est une invitation à dire "oui" à la vie. Nous pourrions formuler le sens de "l'éternel retour" de la façon suivante: tu seras véritablement réconcilié avec la vie, le monde, si tu es capable d'acquiescer (- sans placer la possibilité d'être heureux dans un arrière-monde, sans pester contre ta vie présente en la mesurant-jugeant à partir d'idéaux inatteignables qui produiront un ressentiment contre cette vie ) - à chacun des moments, même difficiles, même tragiques, qui ont composé ta vie. Dire oui à cette vie, acquiescer pleinement à chacun de ces moments, c'est être capable d'accepter de les revivre tous s'ils devaient se répéter éternellement. Tu ferais alors l'expérience qu'en réalité, ce qui semble se répéter est un "devenir", cad sera à chaque fois vécu comme différent du moment que tu avais vécu. *** ]

 

[Socle commun au cours de Philo éthique]

[La critique de la religion par Karl Marx.

 

Impossible de clôturer notre aperçu du processus d'autonomisation ou laïcisation de la philosophie par rapport à la religion, sans mentionner, fût-ce de manière là-encore trop rapide, l'analyse incontournable que Karl Marx (1818-1883) consacra à cette dernière.

Marqué, comme Nietzsche, par les penseurs grecs matérialistes de l'antiquité (il consacra sa thèse à Démocrite et Epicure), Marx inaugure une autre forme de matérialisme philosophique: le matérialisme historique. Nous n'entrerons pas ici dans l'examen du sens complexe de cette notion, qui nous entraînerait trop loin.

 

Pour Marx, le phénomène de la religion doit s'analyser et se comprendre en tant qu'idéologie, et plus précisément en tant que "superstructure idéologique". Qu'est-ce qu'une idéologie pour Marx, en quel sens peut-elle être définie comme étant une "superstructure"? Nous allons retrouver ici sur notre chemin les données de la critique matérialiste du dualisme platonicien que nous avons pu dégager de la critique nietzschéenne.

 

Marx définit l'idéologie comme l'ensemble des représentations, croyances, savoirs, valeurs, par lesquels une société donnée assure sa cohésion et maintient son ordre social. Pour Marx, les théories autant que les valeurs sont une production sociale et aucune n'est neutre: elles expriment la manière dont une société donnée entend se représenter elle-même, ou plutôt, pour introduire aussitôt cette nuance de taille, la manière dont la classe sociale qui domine dans cette société entend représenter ses intérêts et sa suprématie, en les faisant passer pour des valeurs universelles dont jouissent tous les membres de la société.

Pour Marx, toute réalité sociale est faite d'un rapport de force entre les dominants, qui détiennent les moyens de production et de diffusion des biens matériels (ou symboliques) de consommation, ainsi que la force de coercition (police, armée, etc) maintenant l'ordre social, et les dominés, dont la force de travail est exploitée par la classe dominante pour la production de ces biens. Marx nomme le champ de forces et de domination à l'œuvre dans une société son infrastructure matérielle, qui est essentiellement de nature économique.

L'infrastructure économique, particulièrement dans les sociétés industrielles et capitalistes, est la réalité de ce qui se passe vraiment dans cette société : réalité d'une domination des maîtres sur les esclaves, des riches sur les pauvres, des possédants sur les possédés, des détenteurs des richesses et des moyens de production (ce que Marx appelle le Capital) sur ceux qui ne possèdent essentiellement que leur force de travail, et juste suffisamment de richesse pour assurer leur subsistance et continuer à travailler pour la classe possédante.

 

Ainsi, pour Marx, la réalité de la société industrielle capitaliste est un rapport de force permanent entre les classes dominantes (constituées par une minorité de possédants: le "patronat") et les classes dominées (une majorité de "mains d'œuvre" travaillant pour faire fructifier les intérêts économiques de cette minorité: ce que Marx appelle le "prolétariat").

Cette réalité, faite de violence et de lutte, doit être contenue ou adoucie, pour que se maintienne un ordre social stable et hiérarchisé et une "paix" sociale relative. C'est ici qu'intervient l'idéologie telle que Marx l'analyse. L'idéologie est donc cet ensemble de représentations, valeurs, visions du monde, croyances, productions artistiques, esthétiques, présentées par la classe dominante comme universelles (partagées par tous) et sa fonction principale est de masquer ou occulter le rapport de force, la "lutte des classes" en cours, qui est la véritable réalité.

 

L'idéologie, selon Marx, est donc une superstructure, faite d'idées, discours, valeurs, croyances, interprétations, etc, "plaquée" sur la réalité matérielle sociale pour masquer, adoucir, voiler, occulter [le sociologue Pierre Bourdieu utilisait le terme "euphémiser": au sens de "rendre plus léger") la violence du rapport de force qui constitue cette réalité.

La superstructure idéologique, telle que Marx l'analyse et la critique, opère un peu comme le "monde intelligible" de Platon, qui serait présenté comme la Réalité véritable, le Monde vrai, situé dans une sphère céleste, supra-lunaire, où tout est beau, bon et pur. Cette superstructure idéelle ou idéale contribuant à faire du "monde sensible" une réalité incertaine, difficile à interpréter, dont les mécanismes demeurent en définitive obscurs et insaisissables pour ceux qui y vivent...

Pour Marx, la superstructure idéologique produite par la classe dominante est d'autant plus efficace dans sa fonction d'adoucir, masquer, euphémiser la violence du monde réel (l'infrastructure économique) qu'elle parvient à rendre "désirable" une condition matérielle qui autrement, sans ce voile obscurcissant, serait immédiatement perçue comme insupportable et provoquerait une révolte dans le champ social constitué par ceux qui sont exploités économiquement.

Ainsi, la classe de "prolétaires" (en dessous d'elle, ceux que Marx nommait le "sous-prolétariat": tous ceux qui sont hors de la chaîne du travail) subit une double aliénation. Elle est premièrement aliénée (cad séparée d'elle-même, de sa puissance d'être et d'agir en sujet autonome et libre) économiquement parce qu'elle ne dispose que de sa force de travail, et est dépossédée des moyens de production dont elle assure pourtant le fonctionnement. Elle est ensuite aliénée psychiquement parce que la superstructure idéologique l'empêche de prendre clairement conscience de la réalité de sa condition de misère, des mécanismes de son exploitation.

 

On l'aura deviné, la religion est pour Marx une des formes les plus abouties de cette superstructure. A l'époque de Marx, l'emprise de la religion sur le peuple est massive. Elle contribue selon Marx à aliéner la conscience politique des exploités, à occulter la condition réelle de leur exploitation en "occupant leur temps de cerveau disponible" (comme disait le pdg de Tf1), substituant à la possibilité d'une compréhension collective de cette dernière un schéma d'un salut, d'une rédemption individualistes.

Ce n'était pas pour Marx le fruit du hasard si cette construction idéelle qu'est pour lui la religion proposait un dualisme bien capitonné entre "le monde terrestre" (fait de souffrances) et, au-delà de ce monde, un "paradis" promis après la mort. La religion propose ainsi un moyen de supporter sa condition par la perspective consolatrice que, dans une autre vie, le bonheur existe. Le paradis de la religion est ici analogue à d'autres paradis, que Baudelaire nommait "artificiels", pour désigner les substances altérant la conscience de l'individu. Ce que résume la célèbre formule de Marx: "la religion est l'opium du peuple".

 

*** De nos jours, en adoptant une grille d'analyse marxiste, on trouvera sans peine d'autres types d'opiums, plus en phase avec l'hyper-libéralisme économique. Ce dernier encourageant surtout la guerre de chacun avec chacun, de tous contre tous (compétition), encourageant l'atomisation solitaire des individus, salariés ou non, les invitant à penser leur condition en entreprise en termes de "psychologie personnelle" ou de "groupe" (pensée positive, développement personnel, motivation, management, formation continue, réunionite, recylages permanents, inflation de "debriefings" autour de concepts aussi vagues que creux: "développement durable",  "philosophie du projet", etc). Contribuant à noyer la conscience collective de l'exploitation collective dans ce que Marx appelait "les eaux glacées du calcul égoïste". *** ]