jeudi 8 septembre 2011

Retro-gaming



Quelques énoncés plic-ploc, volontairement basiques et didactiques, à propos de jeux vidéo. Approches fragmentaires d'un joueur occasionnel (ou plutôt "à phases", n'ayant en outre pratiqué que la Playstation 1 & 2 - ce qui devrait me disqualifier d'emblée) pour "sensibiliser" le profane.

Je me suis pas mal plongé cet été dans ce mode d'expression "réappropriative", qui réinvente un certain mode de "communauté": celui des video-testeurs.
Fréquemment, je m'intéressais davantage à ces exercices qu'aux objets ludiques eux-mêmes.

Il y a une communauté "dailymotion", avec ses gourous, ses phares, ses sociopathes, ses têtes chercheuses et ses grandes gueules attachantes. On y redécouvre un plaisir de socialisation cool, fait à la fois de "nostalgie" (dimension importante de la "madeleine de Proust") en même temps que de dérision de cette dernière.
Daily ou Youtube devenant de plus en plus un fourre-tout où tout le monde vient proposer son "test" qui n'en est pas un, ou qui ne ressemble à rien, certains "maîtres" migrent vers leurs propres sites, en construction.

Il y a les "défis", les "walkthrough" (précieux pour ceux qui sont régulièrement bloqués dans une phase ou un niveau), les "revues", les "direct-live" où le joueur découvre le jeu en même temps que le spectateur, les tests à un, deux ou plus, parfois de véritables bijoux de mise en scène. Et, bien évidemment, des hommages, des parodies, des polémiques, des découragements, des excommunications, de saignantes batailles d'ego.

Il y a ceux qui la jouent plutôt solo: "Hooper" (aka "Karkaradon"), le "grand ancêtre", mythe vivant qui-se-montre-pas, son irremplaçable accent chantant du sud, ses vidéos épiques dont la durée avoisine celle des métrages de Bela Tarr, la moitié étant consacrée à explorer le menu - auxquelles on devient accro en vertu d'une étrange alchimie hypnotique et comique; "Bibi 300", le volubile, tellement avide de transmettre par les mots l'enthousiasme de telle expérience de jeu que ça l'amène invariablement à conclure que les mots sont au bout du compte impuissants; "Lordnils", qui instille un climat de recueillement contemplatif; "Moon-Dark66", qui s'est spécialisée dans le "walkthrough" des survival-horror anciens; "Arthur-masque-Meurant", touche-à-tout encyclopédiste au phrasé baroque - une sorte de Gilles Verlant en plus inspiré; "Mr1d100", qui a décidé qu'après 200 vidéos, il pouvait reprendre une activité normale, c'est à dire retourner s'éclater dans son "usine de merde"; "le joueur du grenier", brillant showman dont les vidéos "artwork" très chiadées fourmillent d'inventions conceptuelles et dramaturgiques, etc etc.
D'autres se consacrent davantage à la consolidation du lien social, se rendant mutuellement visite : "Hedge" passe sur la chaine de "Usul", "Usul" sur celle de "Hedge", "Hedge" et "Usul" tiennent séminaire avec "PuNky_Boy" sur "presstartbutton", etc.

En somme, une nouvelle catégorie "socio-professionnelle", agréablement borderline, (généralement) non-rétribuée et dont la noblesse essentielle est peu considérée par les médias légitimés de la "culture". Tant mieux, quelque part. Ceux qui se professionnalisent en accédant à la reconnaissance perdent trop souvent leur "grain", ce point de folie où passe le charme des gens, comme disait Deleuze.




L'univers du "rétro-gaming".

Le rétro-gaming nous enseigne, entre autres choses, qu'un élément fondamental du gameplay des anciens jeux (arcade, plateforme, ou rpg -cad jeux de rôle, où jeux d'exploration-énigmes "point & click" à la "Myst") est sa difficulté. Une difficulté parfois hallucinante, mobilisant des compétences aussi extrêmes que sans autre finalité qu'elles-mêmes. Et c'est bien ce qu'est, au fond, un jeu. Une conquête de l'inutile d'autant plus marrante qu'elle est assumée et que nous savons que les entreprises inutiles sont les plus belles. L'objet ultime de cette quête n'est pas le "plaisir immédiat" (comme dégommer tout ce qui bouge dans les fps récents, qui noient souvent l'intérêt de la progression dans la pyrotechnie d'un fun consommable à la seconde, véritable défouloir pour cadres énervés), mais l'apprentissage parfois masochiste d'une compétence, le développement patient d'une tactique, d'une habileté, d'un "skill", d'une soumission à des contraintes de gameplay spécifiques. Les graphismes sont ingrats ou minimalistes, la musique des consoles de l'époque une vraie torture, mais ça participe à l'intérêt de la chose. Le plaisir du jeu y est saisi selon des fondamentaux tendant à se perdre dans les jeux vidéo actuels. Ce plaisir est surtout de l'ordre d'une gratification intime, du dépassement de ses propres limites, du défi lancé à son intelligence ou à son habileté toujours perfectibles, ce que peut entre autres ressentir un joueur d'échecs, j'imagine.



La lente métamorphose qui s'opère dans les jeux récents tient, difficile de ne pas le remarquer, à leur alignement sur le "blockbuster" en cinéma (qui de son côté s'en inspire), avec comme conséquence notable un affaiblissement considérable des compétences réclamées chez le joueur (les anciens fps comportaient plus d'exigences tactiques, me semble-t-il, et les limitations dans la physique des déplacements rendaient l'expérience paradoxalement plus palpitante). Les "durées de vie" semblent également fondre comme neige au soleil. Ce n'est pas un mal en soi. Il y a tant de manières de jouer, tant de manières aussi de regarder un film. La diversité des types de jeu semble pourtant, elle aussi, diminuer.

S'agissant des inévitables renvois entre "jeu vidéo" et "cinéma", j'aimerais voir des propositions sortant un peu de cette uniformité des "Blockbusters". Des trucs plus "immobiles", plus "psychiques" si on veut. "Heavy Rain" (vu en tests) fait un pas intéressant dans cette direction, mais son référentiel (Seven) n'est pas ma tasse de thé. Puis dans l'ergonomie du gameplay, tout miser sur les "QTE" (quick-time-events, actions contextuelles à effectuer sur demande en combinant des touches), c'est typiquement le genre d'intervention aussi stressante que fastidieuse. Cependant, c'est ce genre de jeu que j'aimerais pratiquer plutôt que la nième déclinaison d'un "gears of war", elle-même nième déclinaison de l'ancêtre "doom".

Pour la baisse drastique du degré de difficulté, il suffit de rejouer par exemple au premier Rayman (en 2D, chef d’œuvre de Michel Ancel, unanimement célébré. Son "beyond good and evil", sorte de jeu-somme patchwork de plein de genres, a également fait date) pour se rendre compte qu'après les premiers niveaux gentillets, ça devient un pur cauchemar (malgré l'univers enchanteur et chatoyant), exigeant une dextérité, une expertise, conquises au terme de multiples "game over". Les rétro-gameurs le proclament: les meilleurs jeux de plateforme d'aujourd'hui n'ont pas le centième de la difficulté de ceux de "l'âge d'or". Ce sont ces jeux qu'on nommerait, dans le jargon du milieu, "élitistes", alors qu'à l'époque ils ne l'étaient pas.

Raison pour laquelle le "hardcore gaming" réinvestit les titres anciens, et se penche dessus de façon parfois réflexive.



Quant à l'équation consistant à poser qu'un bon jeu est un jeu qui s'écarte de l'imitation du "cinéma", elle m'apparait biaisée d'emblée. Déjà parce qu'il est impossible de dégager, enfonçons là encore des portes ouvertes, une essence spécifique, pure et une, de ce qu'on nomme "cinéma". Il y a bien évidemment profusion de jeux, dès l'origine, qui s'apparentent à l'univers du "cinéma", ils n'en sont pas moins des expériences vidéo-ludiques à part entière, non réductibles à un "spectacle interactif" (d'ailleurs quel spectacle n'est pas interactif...).
Les premiers jeux de rôle "textuels" sous ms-dos, à base de questions-réponses à partir desquelles le joueur dégageait les pièces successives d'un script, c'était déjà du "cinéma". Le "cinéma", comme le "jeu", c'est d'abord une articulation projective, la création d'un schème où collaborent la tête, le corps, l'affect, le percept et le concept. Je suis même prêt à abandonner toute distinction de nature entre "cinéma" et "littérature".
Revenons à cette affaire de "script".
On nomme "scriptés" les jeux dans lesquels la quête, la progression, le scénario, sont, soit ensemble, soit séparément, pré-déterminés. On qualifie à l'inverse de "mondes ouverts" ces jeux, dont "GTA" (Grand Theft Auto") constituerait le paradigme, où on peut aller absolument partout et faire ce qu'on veut. Dans les jeux "next gen", la subsistance de "couloirs" (chemins tracés d'avance et plus ou moins habilement dissimulés par la richesse de la conception graphique et sonore) est généralement perçue comme une faiblesse du level-design, et fait baisser la cotation attribuée au jeu.

En réalité, cette extraordinaire promesse de liberté se révèle un peu un cache misère. Est-ce vraiment palpitant de se sentir "libre" dans un jeu? Que faire de toute cette "liberté", si grande qu'elle jouxte l'ennui? Il y a bien sûr des "missions" à réaliser impérativement, agencées de manière plus ou moins séquencée, afin de débloquer de nouvelles zones géo-graphiques où se poursuivra le scénario. Pas mal de fans de GTA soutiennent que leur véritable plaisir tient dans la possibilité de délaisser ces missions pour s'adonner à une multitude de missions annexes, ou même de s'en inventer d'autres, aléatoirement. Techniquement, le jeu permet d'ailleurs cela.
Sinon, on peut toujours se balader, nous dit-on, provoquer des incidents et voir ce que ça donne. Plus simplement encore, faire du tourisme. De fait, dans San Andreas, qui est le GTA de la "seconde génération" offrant une carte immense, peut-être même indépassée à ce jour, on peut tellement faire ce qu'on veut et aller où l'on veut qu'à la limite on n'a plus envie de rien faire, juste se "promener", pour éviter ces "missions" qu'on trouvera terriblement fastidieuses si on ne voit aucune raison objective de s'y impliquer.
Dans mon cas, ça se conclut assez rapidement par un sentiment horrible de solitude. Je me perds systématiquement (malgré la boussole et le repère, mal fichus, et la carte vraiment pas claire) après trois kilomètres, et je passe mon temps à tenter de retrouver mon chemin. Cerise sur le gâteau, je me fais bien entendu agonir d'injures par les passants, dont la quasi-totalité a été programmée pour offrir cette réactivité très intéressante. Solitude, ô solitude chantait Alfred Delller. Je veux absolument, ça devient une obsession, revenir "à la maison", qui est mon point de sauvegarde, et comme je ne la retrouve jamais, ça m'angoisse plus qu'autre chose, mais pas de la bonne angoisse: de celle qui résulte de l'accolement non consenti du "sujet" à la "chose". Bien évidemment, tout ceci signale que je joue comme une savate et que j'ai de gros problèmes d'orientation.

En dehors de ça, je reconnais l'intelligence ébouriffante des jeux signés "Rockstar", leur arrière plan politique et sociologique omniprésent, une irrévérence méta-ludique qui touche à un démontage "cyberpunk" des normes et des stéréotypes sociaux. Il y a dans ces jeux un anarchisme très réfléchi. Ce ne sont pas des jeux "bourrins" incitant au crime et à la violence, aspects tant stigmatisés par les nombreuses ligues de vertu qui les diabolisent. C'est pas pour les enfants, clairement. Leur "amoralisme" est extrêmement moraliste. La quête y est l'ascension sociale, et le commentaire associé à cette dernière consiste précisément à exhiber les verrous impitoyables maintenant le "bas" à distance infranchissable du "haut". Le génie du jeu réside surtout dans ses "à côté": dialogues d'une invention jubilante, immense travail vocal d'interprétations accompli par les meilleurs acteurs du genre, mises en abyme constantes, variations sur les stéréotypes, stations radio avec leurs dj et leurs programmes musicaux spécifiques, plongée dans des "épocalités" ("Vice city" passait au crible les années 80, par un travail sociologique minutieux déployant ses tropes à partir du "scarface" de De Palma, référentiel-prétexte).

Tout ça est bel et bien formidable et impressionnant. Mais je ne parviens pas, devant ces GTA, à éviter cette mélancolie, ce sentiment de morcellement; je me sens continuellement rejeté à l'extérieur, corporellement non impliqué, impuissant, annulé. Les "missions" à accomplir pour progresser dans l'histoire et débloquer de nouvelles zones géographiques sont certes imaginatives, intéressantes, tout ce qu'on veut, mais demeure la sensation plus ou moins confuse que tout cet univers ne forme un jeu vidéo que par un coup de force artificiel, qu'au fond ce n'est pas son mode d'expression.

Le monde de gta me semble ainsi un entre-deux boiteux et inconfortable, terriblement non-immersif. A la limite, en poussant un peu, un objet "autiste", sans portes ni fenêtres, et c'est un comble de paradoxe pour un jeu qui ambitionne d'être un "jeu total", un "jeu monde".

Paradoxalement également, un jeu comme Heavy rain (ou son ancêtre Fahrenheit), souvent dépréciés parce que trop "imitatifs" du cinéma, "films interactifs", dit-on - et on invoque une déperdition de la "spécificité" du gaming, me semblent procurer des sensations de jeu plus intenses, plus proches de l'essence de ce qu'est un "jeu", et précisément suscitées par le mécanisme du scriptage et du verrouillage.

La question des "mondes ouverts", ce fameux désir de "liberté absolue", tant vanté dans les GTA, me paraît donc mal posée; comme me paraissent fausses les dichotomies "activité/passivité", "action/passion", "liberté/contrainte". J'y reviendrai à l'occasion en tentant d'analyser, dans un futur proche, la mécanique des "survival horror".


Un GTA-like de Rockstar que j'ai découvert récemment, et dans lequel j'ai davantage de désir d'implication, c'est "Canis canem edit". Déjà parce qu'il est moins dur (je suis vraiment pas un virtuose du pad, y a du boulot; les bastonnades à la "god of war", par exemple, ça m'emmerde prodigieusement et la seule chose que j'en retire, ce sont des ampoules et des crampes. Cela dit, grâce à un entrainement opiniâtre digne des Marines de Full Metal Jacket, je suis expert autoproclamé en Crash Bandicoot sur ps1 et Ratchet & Clank sur ps2). Ensuite parce que le jeu sur les codes et les références m'intéresse bcp plus: un lycée wasp américain sur le modèle anglais, terrain impitoyable d'une lutte des classes. Le terrain de jeu étant plus réduit, comme la liberté d'action, le concernement augmente.






Alors, j'ai enfin mis la main, dans les occasions, sur shadow of the colossus, titre culte, faisant pendant au non-moins culte Ico, issus tous les deux de l'imagination de Fumito Ueda, se réfléchissant l'un dans l'autre comme des miroirs inversés.

Dans Ico, on explorait un immense "château fort" pour en trouver la sortie. Ce château, les deux personnages, le design sonore - fait de bruits élémentaires de la nature (vent, ressac, fontaines, pépiements d'oiseaux, etc), le parti pris minimaliste (pas d'upgrade de compétences ni d'évolutivité du côté des rares "ennemis" - des ombres faites de fumée noire) sont une des plus belles créations de l'histoire du jeu vidéo. La déambulation, le voyage figurent un paysage émotionnel, une poétique de la solitude, de l'abandon.

Shadow of the colossus poursuit ce postulat en le retournant: le personnage, avec pour seul compagnon un cheval, explore de vastes étendues désertes, forêts, vallons, plantées ça et là de quelques ruines mystérieuses et mélancoliques.

Ico était aux prises avec un bloc d'espace statique fermé sur lui-même, fait de rouages, portiques, passerelles. Shadow nous place dans l'immensité nue de l'extérieur où il s'agit d'escalader de grands blocs mobiles: les fameux colosses, constructions hiératiques, solitaires et immémoriales, mêlant l'architecture de pierre et les éléments organiques naturels.

L'enjeu ou la quête sont aussi énigmatiques que dans Ico et de l'ordre du seul sentiment. Le joueur est moins aux prises avec des "péripéties" qu'avec sa solitude fondamentale. Tout est lenteur et contemplation, tristesse et beauté.
Ico et Shadow forment cette dyade orpheline dans l'univers agité des jeux vidéos. Ce sont, à la limite, des jeux pour "non-joueurs". Ma préférence va à Ico, car on réclame encore dans "Shadow" trop de "challenge" pour mes doigts aristocratiques et paresseux. Le gameplay de Shadow pourrait se résumer à une succession de Boss immenses. Et les boss, j'aime pas, c'est la phase qui me gave le plus dans les jeux. Je suis heureux d'en venir à bout, parce qu'elle débloque un nouveau niveau. Je pense donc que principiellement, la présence d'un boss est un mauvais moment à passer pour avoir le plaisir de passer à autre chose. Alors, d'affilée et multipliés par 16, aussi majestueux soient-ils, ça fatigue. Entre les phases de combat, la promenade est belle et vide, mais on peut difficilement y passer son temps. Pour les mêmes raisons, bcp préfèrent justement Shadow à Ico.
Les deux jeux, fierté du monolithe noir de Sony, à titre de pièces nobles de "concept-art", des "jeux d'auteur" comme on parlerait de "cinéma d'auteur" (c'est presque du Antonioni, Pauline Kael ne serait pas contente), et qui furent commercialement des bides, ressortent actuellement sur la ps3, avec un habillage HD qui apparemment ne change pas grand chose (s'ils ont remédié aux nombreux bugs sur Shadow, c'est autre chose).


Sinon, les jeux d'infiltration, misant sur la patience et la méticulosité.

Après moult réflexions, je tends à considérer que les "Splinter Cell" de Ubisoft sont les chefs d’œuvre du genre. A la fois plus beaux et plus intuitifs que Metal Gear Solid 2 et 3, que je n'ai jamais terminés (le 1er restera définitivement la grosse claque). Puis dans MGS, la place démesurée accordée à ce salmigondis de "réflexions" diverses, philosophiques (à deux balles), stratégiques, géo-politiques, historiques, m'a rapidement indisposé. On n'y coupe pas, car zapper les cinématiques ou les interminables monologues du codex prive de données essentielles de l'intrigue. La gestion du gameplay, profusion de combinaisons de touches en tous genres, est également fastidieuse, anti-ergonomique au possible: elle casse sans cesse la progression au lieu de la fluidifier.


J'ai aussi découvert un intéressant "survival horror" commis par Capcom (les cultissimes Resident Evil: le 1 fut l'unique motivation d'acheter à l'époque une ps; quant au 4, les mots sont impuissants... C'est le plus beau jeu du monde, voilà):

Haunting ground, qui s'aventure dans l'esthétique du romantisme noir et gothique (déjà le premier Evil may cry, mais trop répétitivement bastonnant à mon goût). Superbe graphiquement. Mais j'ai bcp de mal avec le principe de "progression à rebours" du game-play, qui reprend une fausse-bonne idée appliquée dans "'clock tower 3": il faut fuir, sans cesse et sans cesse, la menace. Jauge de panique à la place de la barre de vie. Et on ne sait jamais quand l'ennemi va surgir. On peut jamais s'arrêter pour souffler un peu et admirer l'architecture, goûter passivement l'ambiance (grandiose, pourtant). Du coup, le stress perpétuel du game over prend le pas sur l'expérience, le sentiment de la peur (Resident Evil 4, pourtant fort axé "action", établit un équilibre quasi miraculeux entre compression et décompression).









Figure intéressante à plus d'un titre, parmi les "rétrogameurs" officiant sur le net: "Usulmaster".

Humour et intelligence, une maitrise du langage qui donnerait des leçons à un animateur de séminaires universitaires, une réflexion pointue sur le médium, ses ressorts, ses enjeux.

Quelques vidéos choisies :






Causons boulot...



J'étais censé participer à une causerie entre universitaires salariés sur le chômage, à titre d'idiot utile sans emploi depuis plus de 6 ans. J"avais accepté dans un premier temps, sans savoir ça se ferait.

J'ai finalement été informé, et voici la réponse que j'ai adressée aux organisateurs:



Je vous remercie de m'avoir proposé de participer à ce cycle.

A ce moment-là, la "structure d'accueil" n'en était pas encore déterminée.

Prenant connaissance de son inclusion dans le centre d'action laïque, je préfère décliner, pour deux raisons très précises:

1) je n'ai jamais eu de réponse à mes candidatures spontanées pour travailler dans un centre d'action laïque.Je ne me vois pas contribuer à une réflexion sur le chômage dans ce cadre, sauf à y provoquer du scandale, ce que je suppose personne ne souhaite.

2) par leur engagement opportuniste dans les problématiques fausses ou faussées de port du voile et autres, les centres d'action laïque contribuent largement, à mes yeux, à la violence sociale, masquant les inégalités socio-économiques, la réalité effective des forces de domination et attisant les conflits entre dominés.

Sous l'action prétendument militante de figures comme Nadia Geerts *** (se réclamant de Caroline Fourest), qui ont plus que pignon sur rue, ils instrumentalisent et dévoient la notion d'universalisme et de laïcité dans la superstructure idéologique du "choc civilisationnel". Ils participent objectivement à la problématisation des groupes ethniques, sous le prétexte d'une lutte contre les "communautarismes". Ils contribuent donc à occuper "le temps de cerveau disponible" des gens en focalisant le débat public sur des épiphénomènes localisés.

Ceci n'a rien à voir avec un engagement "de gauche", encore moins avec la "laïcité", mais bien avec l'occupation irresponsable des positions politiques de la droite dure, en Belgique comme en France. Je ne souhaite pas être associé aux "combats" idéologiques que mènent aujourd'hui des centres d'action laïque.

Si j'y allais, j'aurais le choix entre deux possibilités: jouer un jeu hypocrite en flattant une structure qui a un pouvoir décisionnel concret en matière d'emploi, ou me signaler comme définitivement indésirable.
Comme je ne pourrais pas m'empêcher de dénoncer l'imposture de ceux qui y officient en se présentant comme laïques, ou marxistes, je serais reconduit manu militari à la porte de sortie par les idéologues salariés du lieu, avec les conséquences inévitables sur un avenir déjà bien compromis.

Cordialement,

...

*** Par désœuvrement et pour le fun, je prépare un dossier pédagogique copieux, aux petits oignons, au sujet des "nouveaux moralistes laïques" qui squattent, dans les réseaux du réseau supérieur de type court, toutes les places "libres" où il s'agit de donner les (rares) cours de "philosophie" et les (consacrés) cours de "morale". Et sous prétexte que si on introduisait l'enseignement de la philo dans le secondaire, ce serait faire entrer "l'idéologie" dans l'école. Sans déconner.


mercredi 17 août 2011

Où est la maison de mon ami? (Abbas Kiarostami, 1987)



Dans "Où est la maison..." de Kiarostami (un de ses plus aboutis avec "le passager" et "close-up"), l'enfant est saisi par une obligation éthique insubmersible, qui lui fait braver tous les ordres et interdits du monde des adultes, même s'il s'acquitte avec respect des nombreuses tâches et corvées, tantôt dérisoires tantôt absurdes, que l'on ne cesse de placer sur sa route.

Il croisera à Poshteh un vieux forgeron, qui voudrait bien l'aider mais qui marche bien lentement et tient absolument à lui montrer toutes les portes qu'il a faites dans le village en donnant tous les détails.... "vous marchez lentement, monsieur". - "Oui mais si je ne parle pas, je marcherai plus vite". - "Alors ne parlez pas".

Cette impertinence mêlée de respect donne une certaine allure comique au film, qui peut aussi se voir comme une manière de "polar" au suspense hitchcockien: l'homme d'affaire (concurrent du forgeron), qui prend le cahier pour en arracher une page où il dressera ses comptes. Angoisse: Ahmad va-t-il récupérer le cahier - en partie ou complètement déchiqueté? Puis qui s'en va à toute allure sur son mulet. Ahmad parviendra-t-il à le rejoindre? Mince, voilà qu'il a disparu dans une dénivellation entre deux ruelles. Et la nuit qui tombe. Et Ahmad qui arrive toujours quelques secondes trop tard. Et le chien qui aboie de façon menaçante (incrustation du court-métrage "le pain et la rue"), etc.

Une des ruses du film est également ce regard critique porté sur l'éducation et un certain conservatisme traditionnaliste, ou formaliste: sous couvert d'un film de commande, une propagande à visée éducative, K. remplit le "cahier des charges" en même temps qu'il le contourne, le subvertit - ou plutôt le porte à sa vraie puissance. Il administre bien, en apparence, la leçon de civisme vertueux qu'on attendait de lui, mais pas forcément où on l'attendait. Ou alors, et c'est la générosité de ce film, précisément là où on devrait l'attendre.

L'enfant doit obéir aux adultes, se taire, faire ses devoirs, aider ses parents aux durs labeurs de la ferme, se montrer responsable, discipliné, altruiste, solidaire envers ses camarades, etc, plusieurs de ces recommandations apparaissant dans le film sous forme de "double binds" insolubles, "schizogènes".

Toutes ces tâches vertueuses seront effectivement accomplies par Ahmad, mais pour y parvenir, là est l'ironie profonde, il devra se défaire des règles apprises, qui forment comme un magma indifférencié. Les agencer autrement, les redistribuer, pour dégager les priorités dans des temps non-contradictoires qui ne lui sont pas accordés. Et donc désobéir, afin de mieux obéir.
L'exemple des admonestations de sa mère est frappant: elle lui dit "fais tes devoirs" et dans le même temps "occupe toi de ceci ou cela". Elle ne veut ou ne peut pas entendre non plus qu'un devoir plus important, qui est de rendre un cahier de devoirs à quelqu'un qui ne peut justement pas les faire, est un "devoir" nécessaire qu'il convient de distinguer du droit accessoire "de sortir aller jouer". Et elle élude ce problème par un: "c'est pas ton problème, c'est de sa faute à lui, qu'il en assume les conséquences".

L'instituteur fait pareil dans son registre: il impose ses priorités ou exigences à lui, qui entrent en contradiction avec celles des parents. Quelles que soient les préoccupations des parents (aller chercher le lait, rentrer les moutons, etc), elles sont secondaires par rapport aux priorités qu'il assigne aux enfants. Et les enfants doivent se débrouiller avec ce nœud de contradictions, ce conflit entre deux autorités.

On ne peut pas vraiment dire que la figure de l'instituteur soit rendue sympathique, ni le vieil homme qui remballe durement l"enfant avec ses "je sais pas, je connais pas", ni la dame au balcon qui lui ordonne de lui renvoyer le linge mouillé, ni la dame malade qui ne veut pas bouger de sa porte pour aller contempler ce pantalon énigmatique (mais il l'amène doucement à faire quelques pas, douloureux, le temps que le pantalon ait... disparu), ni le discours du grand-père qui ordonne à Ahmad d'aller chercher des cigarettes alors qu'il n'en a pas besoin (simplement, c'est pour "l'éduquer", invoquant son propre père, qui oubliait une fois sur deux de le récompenser pour ses bonnes actions, mais "n'oubliait jamais de le battre"), ni dans l'ensemble ces figures d'adultes qui n'écoutent pas l'enfant.

A part le vieux forgeron, qui prend son temps (un peu trop par rapport à l'urgence de la mission, certes), qui donne de son corps fatigué, qui parle bcp mais qui écoute, aussi. C'est lui qui dit à l'enfant de prendre la fleur et de la mettre dans son cahier. On l'avait presque oubliée, cette fleur. Elle réapparaît au dernier plan, séchée, entre deux pages du cahier de devoirs, alors que l'instituteur y appose son "satisfecit", n'ayant pas remarqué la manœuvre de dernière minute par laquelle Ahmad glisse le cahier sur le pupitre de Nématzadé. Trace discrète de tous ces aller-retour sur cette route "en z", suggérant peut-être qu'une "transmission" a eu lieu, fragile autant que gratuite, mais autrement plus nécessaire que ces tâches et règlements rigides imposés par l'instituteur pour le "bien" des enfants.

Le cousin de Nématzadé, qui fait lui aussi de la résistance passive: non il n'a pas fait son devoir. Et pourquoi donc? Parce que j'ai mal au dos. C'est tout. Et c'est dit avec une insolence dans le regard (genre: "t'es con ou quoi?") franchement osée et avec un effet comique imparable.


Une ellipse paradoxalement assez violente nous indique que Ahmad, de retour chez lui, a été sévèrement puni par son père: l'enfant pleure, le père mutique tourne le bouton des ondes de la radio, la mère demande à l'enfant de manger, il refuse. La résistance de cet enfant n'est pas vaincue. C'est un héros, un insubordonné. Non pas en raison d'une caractérisation psychologique quelconque, mais parce qu'il est littéralement habité par une loi "objective" ou "universelle" qui le transcende, de l'ordre de l'amour ou de la compassion. Pas l'amour pour "x" ou "y". L'amour comme priorité, le souci pour l'autre plutôt que l'indifférence.

Ce n'est donc pas tant que Ahmad soit "le meilleur ami" de Nematzadé, et que cette affection particulière, ce lien privilégié, constitueraient le mobile de son action. On verserait, si c'était le cas, du côté du sentimentalisme un peu convenu de ces films "sur l'enfance", un éloge de l'amitié de type "spielgui-truffaldien" opposant la complicité des enfants au monde des adultes. Or ce n'est pas le cas ici: on aurait plutôt, je le vois ainsi, un Nematzadé du côté de l'enfance, et un Ahmad du côté des adultes, en un sens plus adulte que les adultes, habité par une responsabilité, une discipline, qui leur font défaut et que pourtant ils enseignent. Obligé d'agir en "adulte" à la place des adultes, envers et contre les adultes. Je vois plutôt Ahmad comme un petit garçon simplement gentil et consciencieux, soucieux des autres. De Nematzadé en l'occurrence parce qu'il est fragile, sans défense, et exposé à une injustice redoutable. Ensuite le fait d'avoir emporté son cahier par inadvertance, le sentiment intolérable de culpabilité découlant de l'issue inévitable de cette méprise, maximalise son sentiment de responsabilité envers autrui, Nematzadé ici, mais ça aurait pu être n'importe qui dans la classe qui se serait retrouvé dans cette situation...


Ahmad n'est pas vraiment un Sisyphe: il trouve la parade, la ruse. Il fait le devoir de son ami. Il ne touche pas au plat que sa mère, tendre finalement, lui apporte; se prostre pour écouter le vent de la nuit, puis reprend ses travaux d'écriture. On devine que ça lui coutera bcp, car il arrivera en retard en classe le lendemain, "alors qu'il n'habite même pas Poshteh".

Il y aurait bien des choses à dire encore sur ce film si simple en apparence, mais aussi opaque, quelque part, comme la nuit qui tombe et donne à la distance entre "Koker" et "Poshteh" une étrangeté inquiétante. J'en retiens aussi une poétique du voyage, sur ces "Holzwege" qui ne menaient peut-être nulle part, ou alors au cœur de la clairière de quelque chose... d'oublié, comme ces anciennes portes du forgeron, dont les fenêtres projettent des hiéroglyphes de lumières sur les murs, remplacées une par une, et dont il aimerait bien savoir ce qu'elle sont devenues.



dimanche 14 août 2011

L'hopital sans fantômes (se moque de la charité)


 
Y a pas mal de moltêtes onctueuses qui bavottent en ce moment sur la toile que le pauv'Lars VT est victime de ses provocs à deux balles et tout ça, et qu'il n'est en outre pas aidé par Breiwik au titre de fan indésirable de dernière minute. Le Lars s'en lamente partout, clamant à qui veut l'entendre que son (assommant) Dogville a bel et bien été une source d'inspiration pour la tuerie d'Utoya.

Mais quand on réfléchit un peu plus loin que le bout de son nez, on ne peut que constater ceci: LVT, un des cinéastes les plus surestimés à avoir éclos, comme Besson, Beineix, Adrian Lyne, Lawrence Kasdan, Léos Carax, Roland Joffé, Gilles Béhat ou Percy Adlon, des ruines chamarrées des eighties tels des pissenlits fanés; LVT, avec son esthétique en toc (y compris dans son coup publicitaire jadis idiotesque à la Benetton sur le sain retour à l'inesthétique authentiqueuse), son mélange de philo de grand bazar soldé, d'imageries sado-maso sulpiciennes pour fils de bonne famille souciés par la surabondance d'un acné rebelle et œdipianisant en diable, de dissertations fumeuses pour fanzines de collèges jésuites sur le bien, le mal, jésus, l'amour fou, les cloches de Pâques, le bondage et le fist-fucking, puis, par contrepied narquois, d'austères installations formelles vaguement "avant-gardistes" ou prétendument "brechtiennes", quoique aussi ringardes qu'un happening scénique improvisé dans le hangar d'une MJC subventionnée par Jack Lang; LVT, la prétention outrageusement ridicule de ses "messages" dont la profondeur percutante a sans doute délivré bien des cancres paresseux de la mononucléose; son kitsch "assumé" comme le susurrent sans rire ceux qui confondent "compositions picturales" et "croutes hallucinogènes"- n'ayant visiblement connu ni les pubs martini-dry des avant-programmes UGC, ni l'époque magique où on accrochait fièrement au dessus de son lit un chromo pailleté d'or de "Léda et le cygne", avec le rétro-éclairage bleu fluo à côté du guéridon (et ce sont les mêmes esthètes du moche qui se tirlipotent le zgeg en trouvant ensorcelantes et délicieusement perverses les pyrotechnies pompières des Aronovsky, Kounen et autres Noé); bref, LVT donc, ne sait plus quoi inventer pour qu'on s'intéresse encore à lui.

La conf de Cannes dénotait déjà un manque navrant d'inventivité dans la volonté de déranger à tout prix le conformisme bourgeois de quelques grabataires lapant la soupe tiède à l'hospice à l'heure de feu Horst Tappert. Mais à propos de Breiwik, point n'est besoin d'être grand clerc pour repérer, dans les déclarations de cet inintéressant Frégoli de la vacuité cinématographique multicartes, une nième tentative immature pour auréoler son "Œuvre" d'un hypothétique parfum de scandale, du prestige du gars pas fréquentable, inestimable et inconfortable trublion qui électrocute nos "bienpensances" et tout le saint falbala, rhzz.

Ben oui, c'est bien du malheur, je savais que j'étais un grand Maître, un Danube, un cador, un phare éclairant son temps, mais pas au point d'imaginer qu'un détraqué s'inspirerait de mon travail pour commettre cette atrocité, oh là là, oh là là. Vous comprenez, c'est la marque des génies visionnaires, Kubrick et son orange, Hitch et son psychotique, et c'est ben dur à porter, c'te croix, rhoo; alors là terminé, je donne plus d'interview. Si Malick peut le faire, je peux le faire aussi. Et n'insistez-pas! Je veux qu'on me fiche la paix, c'est compris? Je relève de rubéole et de troubles bipolaires, et si on m'embête un peu trop, attention, je peux y retourner et y puiser la matière d'au moins 5 nouveaux films sublimes à couper le souffle. A bon entendeur.



Oui. Mais pour ça, faut un peu de talent, je sais pas moi, raconter des trucs un chouia intéressants, y compris dans les interviews-promos, et filmer un soufflé farci tous les 15 ans uniquement, le reste de ses loisirs étant consacré à observer à la jumelle des grues cendrées et des fauvettes du Jutland, hein.

Alors ok, on nous ressort déjà la formule rabâchée qu'on applique systématiquement à toutes les marques et à toutes les formes de camemberts existants: LVT, "on adore ou on déteste, mais en tout cas il ne laisse jamais indifférent". Tututut. Je ne déteste ni n'adore les films de LVT, allons; je suis même en mesure de confirmer qu'ils m'ont tous passionné autant que de "passer une soirée à manger des moules mayonnaise tièdes dans un resto-route en compagnie de Jean-Claude Bourret qui vous explique les montants compensatoires", comme dirait Desproges. C'est d'ailleurs pour ça que je surjoue un peu dans l'exercice fastidieux d'en dégager les grandes lignes de force...



Y en a une, par contre, qui n’a pas besoin de déployer la grosse artillerie pour occuper les feux de la rampe, c’est K. Bigelow.
Eh oui, souvenez-vous, magnifique, formidable : l’ex-fane de Susan Sontag devenue la Sarah Connors protéinée du patriot act, le muscle sec comme une trique, une cheerleader qu’a d’la poigne, une gââgneuse, une que quand tu crois que c’est fini, paf, ça repart à l’attaque, comme disait Depardieu dans les valseuses. Bigelow, cinéaste-phénoménologue de la guerre, oscarisée, artiste indépendante et désormais iconographe officielle du Pentagone.
Le prochain film choc de notre va-t-en-guerre fascinée par la virilo-burnitude, provisoirement et sobrement intitulé "Kill Bin Laden", s’annonce au moins aussi super défoulant et super galvanisant que son Démineurs. Aux avant-postes de la nouvelle-ancienne croisade civilisationnelle du gars Martel. Faster, Pussycat! Kill! Kill! Et dire qu’on stigmatise les videogames à la "call of duty », alors qu'avec ou sans fps ça fait beau jeu que la modern warfare n'a pas eu lieu, comme dirait Dridri.


C'est le médiatique Breiwik qui va exulter dans sa cellule capitonnée. L'exigera sûrement que Bigelow soit nommée conseillère stratégique dans son ministère de l'armée. Alors Lars VT, je m'excuse, ça fait un peu chochotte à côté avec ses préciosités de vierge neurasthénique effarouchée.




mercredi 29 juin 2011

C'est si beau (jukebox série 1)



Il y a dans cette chose minuscule quelque chose de totalement bouleversant. A l'insu de son plein gré, sans doute. Quoique. Et ça tient à si peu. Quelque chose, dans l'aigu de la voix au début du couplet, comme le cri d'un oiseau étranglé. C'est un "moment", quelques secondes, mais qui n'est bien sûr pas isolable de l'ensemble du morceau qui le rend possible. J'ai remis ça 15 fois et je ne suis pas parvenu à en épuiser le mystère.

J'aime pas trop les paroles, cela dit, du moins le passage où elle dit comment elle vit sa vie, c'est un peu exagéré à mon sens. Personnellement, je n'aime pas les "pile ou face", c'est anxiogène. Regad Corynne Charby, par exemple. Elle est mignonne, y a pas. En 1986. Moi, j'aurais été au couleur-café en 1986, par exemple. Et je me serais trouvé en face de Corynne Charby. Je serais parvenu à me frayer un chemin jusqu'au bar pour lui proposer de m'offrir un diabolo-menthe. Et entre deux lampées, elle m'aurait balancé, comme ça, d'un ton badin (sans la petite voix du rossignol étranglé, qui est le piège absolu): "Moi, je joue mes amours à pile ou face, un coup ça passe un coup ça casse" ou encore "la craie s'efface, y a plus d'traces". Eh bien, mon vieux, je peux te garantir que j'aurais aussitôt tourné les talons, gris mais pas saoul, et que je serais rentré aussitôt chez moi, sévèrement déprimé, par le chemin le plus court. Donc, ça ne représente pas du tout ma philosophie pensée par moi-même telle que j'entends l'auto-promotionner. Je suis un pur et dur platonicien. Je ne veux que des amours nécessaires et inscrites de toute éternité dans le master plan. Sinon, ça m'intéresse pas, non merci, sans moi, désolé, j'ai pu d'pièce, on ferme, rideau. D'ailleurs, c'est du flan, tout ça. J'apprends, très en retard, sur wikipédia, que Corynne Charby, sotte fille qui n'a même pas terminé ses études secondaires, a épousé le pdg de Warner. En première instance. Alors qu'on vienne pas essayer de nous faire croire des trucs.





J'adore les choeurs, là-dessus. Sublime. J'en chiale à tous les coups. On se demande si c'est l'armée rouge ou kwè, mais en tout cas sont balèzes. Comme souvent, là où le bât blesse, c'est au niveau des paroles. Sincère, tout ce qu'on veut, mais cuculapraloche, avec des mauvais jeux de mots. J'ai horreur des calembours. C'est pour ça que j'aime si peu la chanson française. Non, même pas française: n'importe quelle chanson où le texte compte. Même les vêpres de la vierge Marie de Monteverdi, je m'en cague, du texte. Je préfère généralement ne pas comprendre les paroles. La signifiance sémiotico-linguistique dans les songs, généralement, je me sens pas concerné, faut vraiment que j'me force. Et 9 fois sur 10, je suis dégoûté, ou atrocement déçu. Qu'on essaye de me fourguer des contenus aussi profonds qu'inintéressants. Les gens aiment quand "il y a du sens", quelque part. Faut absolument exprimer quelque chose, sinon ça manque. Si on met pas les mots, y sont tout perdus, et ça peut les ennuyer gravement, attention. Y vous disent alors: oui, comme bruit de fond, quand je fais la vaisselle, je dis pas. Moi, c'est le contraire, les mots, surtout chargés de sens, m'empêchent de me concentrer sur la musique, ça redonde. Même sans paroles, il leur faut une intention, un concept caché derrière. "Information is not knowledge. Knowledge is not wisdom. Wisdom is not truth. Truth is not beauty. Beauty is not love. Love is not music. Music is the best".
Y a un truc qui me tue, c'est les gus qui sur le net adorent balancer le texte d'une chanson qui les a touchés au profond d'eux-mêmes, établissant ainsi une profonde et intense communication émotionnelle avec leurs contemporains. ça, je comprends pas. C'est des paresseux. N'ont qu'à l'écrire eux-mêmes, leur poème, à la fin. 
C'est pour ça aussi que je préfère quand le chanteur ou la chanteuse parlent en étranger. S'ils pouvaient se contenter d'onomatopées, alors là, pour moi, c'est Bysance:



jeudi 16 juin 2011

Discours apophatique entre deux trains, suivi de grosse fatigue



Souvenez-vous, je me demandais il y a peu si j'allais faire un beau voyage.
Je mentais un peu en me posant la question: je savais que j'allais prendre un train pour Lille.
Je n'avais jamais été à Lille. Je n'ai jamais été non plus à Vladivostok ou à Chandernagor. Et vu la tournure des non-événements qui égrènent mon inexistence au bout du compte tranquillou, en route vers la zénitude, je pense que je mourrai sans y avoir été. Il y a un nombre incalculable de villes où je n'irai jamais, ça, c'est une évidence dont la mention présente un intérêt erratique, comme à peu près tout ce que je peux raconter ici. Mais faut comprendre ce que je veux dire par là. Y a un mec, que je n'ai jamais lu, et je crois que là encore, je mourrai sans l'avoir lu - car ça m'intéresse pas a priori - c'est Romain Gary. Non, je pense à lui parce que je me souviens qu'il a écrit un bouquin intitulé: "au delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable". Le titre m'avait frappé. La belle affaire, tiens. Permettez-moi de me gausser. Si je devais écrire un bouquin, moi, ça s'intitulerait: "en deçà de cette limite, votre ticket n'était déjà pas valable". Enfin, passons. Chacun ses problèmes et ses limites, on va pas...
Bon, alors, je précise, once again, et just in case, que ça fait une semi-décennie que je ne suis plus sorti de chez moi. Et quand je dis "chez moi", faut mesurer toute l'incongruité de cette expression. Y a pas de "chez moi", bien sûr. Y a juste un lieu que "j'inhabite", comme disent les anglo-saxons, et depuis bien trop longtemps à mon goût. J'y suis entré, presque par hasard, il y a de ça 25 ans, en pensant que j'y serais juste de passage. Le temps de mettre en place les tâches, les projets qui feraient décoller ma vie, à l'assaut du vaste monde, plein d'enthousiasme et d'avenir, tout ça. J'exagère un peu. Je nourrissais déjà quelque inquiétude philosophique au sujet de cette notion d'avenir. Toujours est-il qu'une fois là, je n'ai jamais songé à m'y installer. Pourquoi meubler cet intérieur façon "cosy", m'adonner à la décoration ou quoi ou qu'est-ce? ça n'avait aucune espèce d'intérêt, étant donné que j'allais partir pour d'autres horizons. Tout est ainsi resté en l'état, et à la même place: linge jamais rangé dans une armoire, ustensiles de cuisine jamais rangés dans un tiroir, disques et bouquins s'empilant sur les murs ou par terre, à la va comme je te pousse. Toutes ces choses destinées à réintégrer les caisses dont je les avais provisoirement extraites. Et le temps a passé, comme sous une cloche à fromage, ou une sorte de glu visqueuse immobilisant tout. Un objet quelconque tombait sur le sol, et se formait autour de lui tout un micro-monde, un conglomérat dictant sa loi. Et moi, je le contournais. Si bien que, les années passant, l'espace habitable s'est réduit à la portion congrue. Toujours plus entravé dans mes mouvements. Le pied d'une table de trop, déplacée et renversée à la verticale près de la porte d'entrée, me menaçait à chacune de mes entrées et sorties, combien de fois ne l'ai-je pas heurté de la poitrine. Mais c'était comme ça, à quoi bon se rebeller. C'étaient les choses qui habitaient là, je n'avais aucun droit de regard particulier dessus, aucune autorisation spéciale pour me rendre maître et possesseur du lieu. Et il en va de même aujourd'hui. J'ai bazardé cette table, parce que quand-même, c'était pas accueillant pour les rares visiteurs qui devaient la contourner précautionneusement en longeant le mur.

Donc, je voyage peu. Le plus loin où je me sois aventuré, dans Liège, c'est le pont de Fragnée, je crois. Du reste, bouger, ça m'intéresse peu. C'est une évidence, là encore, que là-bas, tout là-bas, loin, c'est comme ici, allez. Qu'on ne vienne pas essayer de nous faire croire des trucs. Mon exil est intérieur, et c'est pas la vue d'une plaine, d'un mont ou d'un vallon qui y changera quelque chose. Je voyage devant ma télévision Sony pal-trinitron 55 cm de diagonale, de 15 ans d'âge. J'espère qu'elle va pas me lâcher, je touche du bois. Bougez-pas, je reviens, je vais chercher quelque chose fait en bois. Voilà. Putain, on faisait de bonnes télés, à l'époque. Un rendu, un piqué, des contrastes, que je ne me lasse pas d'admirer.

Bon, alors. Y a quelques mois de ça, je reçois le mail d'un type, à Lille, qui se souvient que j'ai écrit, y a 6 ans, un livre sur Alexandre Kojève. Kojève. Un philosophe. D'origine russe. Bon, ok, c'est pas grave. Et le gars, sympa, m'écrit qu'il organise un séminaire sur "Hegel en France". Pourquoi pas. C'est tout aussi intéressant, comme sujet de conversation, que "Hegel en Moldavie", ou "Thelonious Monk à Sapporo". Je dis ça parce que je tape ces lignes en écoutant "japanese folk song" pour la deux-millième fois. Un de ses plus beaux morceaux. C'est sur l'album "Straight no chaser". Columbia, 1967 (la réédition, où ce morceau fait 16 minutes 41).
Je l'ai mis sur mon petit lecteur mp4. Parce que c'est l'événement notable de cette année: je me suis acheté un lecteur mp4. Avec, en sus, des intra-auriculaires à prix cassé. Des "JVC Marshmallow". Pas besoin de dépenser des fortunes pour avoir un beau son, quoiqu'en pensent les "audiophiles" distingués qui n'hésitent pas à hypothéquer un mois de mes revenus pour se ficher sur la tête un mastodonte électro-statique, avec des coussinets en peau de chamois du Népal, je ne sais quel Seinnheiser HD 800, Stax omega 2 ou Grado GS 1000... D'ailleurs, je suspecte 95% desdits "audiophiles" de ne pas ressentir la musique. J'hyperbolise, bien entendu, mais à un tel niveau d'orthodoxie fondamentaliste, où ce qui importe véritablement, c'est la tessiture "exacte", fidèle, pure, d'un haut-bois du XVIIIè dans une symphonie de Jean Dismas Zelenka, je pense que ça relève d'un autre genre de préoccupation. Non? Ah si. D'ailleurs, j'ai connu des mecs qui dépensaient des sommes ahurissantes dans du matos hi-fi, et qui ne s'intéressaient absolument pas à la musique en général, ni en particulier. Ou alors qui croyaient s'y intéresser, mais leur matos ne leur servait qu'à écouter les symphonies de Beethoven par Karajan et le Berliner Philarmoniker, et encore, parce qu'ils avaient lu dans le dépliant d'un ampli Denon que la prise de son y était superlative, spécialement mitonnée pour la Deutsche Grammophon par Rudy Van Gelder et son équipe. Alors que tout le monde sait que Rudy Van Gelder, c'était dans Bruckner.





Ah il a l'air malin, tiens, avec son sac vert-flashy. Voilà un snob qui s'apprête à se priver d'un plaisir simple de l'existence: écouter de la zique en mode ambulatoire. Ou alors il sort son caddie spécial conçu pour, vu que ce style d'écouteur s'utilise exclusivement avec un ampli à tubes dédié qui coûte un autre mois de mes revenus. Un bel objet, faut reconnaître. Et tu peux dire adieu à ta collection de mp3 échantillonnés à 320 kbps. Il en fait de la bouillie, à ce qu'y paraît. Et pour rester à l'intérieur, bien tranquille, un soir d'orage, tu oublies. C'est un coup à finir cramé, et on te retrouve à l'état de monticule de cendres, trois semaines plus tard, dans un loft lockouté des beaux quartiers résidentiels, comme dans une nouvelle de Buzzati.

Me voilà donc invité à Lille, pour parler de Kojève. Billet de train remboursable, et c'est fort gentil. Inutile de vous dire que j'avais la ferme intention de me saisir de cette opportunité exceptionnelle pour déballer le grand jeu, frapper un coup mémorable. Comment vous dire à quel point j'ai chiadé cette conférence. Minutée au quart de poil, avec une vache de putain de tuerie de continuité conceptuelle à stopper net un troupeau de buffles au galop. Des saillies spiritouelles, ça et là, du genre qu'on avait pas vu venir, imparables. Ah ça, j'ai sué sang et eau. Une semaine sans dormir. Réapprendre à lire de la philosophie, alors que je ne peux plus contempler la tranche d'un bouquin sans avoir envie de dégobiller. Qu'est-ce qu'un noumène, et pourquoi peut-on s'en passer? Et des crampons, est-ce que ça sert uniquement sur une pelouse de foutebol? Clarifier, simplifier, dégraisser, trifouiller, à nouveau, jusqu'à l'os. Pour apprendre à fermer sa grande gueule puis retourner se bronzer à la fraiche, au fond des caves. Bref, Jerzy, le retour. Après la parole jerzienne, définitive, conclusive, le silence qui suivrait serait encore du Jerzy. J'allais les mettre à genoux, K.O., et dans l'heure, je décrocherais un contrat exclusif de super-dj à Radio-Lille. Les kojéviens parlent aux kojéviens. Michel Onfray, dégoûté, mettrait la clef sous le paillasson au bocage de Caen, et retournerait à ce qu'il sait vraiment faire: la culture de l'orgone en cépage .





D'habitude, quand j'ai un truc à écrire, j'attends l'ultime dernière minute viable avant de m'y mettre. Un phénomène indescriptible que, j'imagine, certains connaissent. J'ai fini par me persuader que cette façon de "procéder" était mon "moteur", histoire de me réconcilier avec ça. Mais je ne suis pas sûr que ça constitue réellement un "moteur". Je pense qu'il y a d'autres façons de s'y prendre, bien que je ne sois pas encore parvenu à les pratiquer.
Le phénomène, ou le processus, si on veut, consiste à ajourner le moment de "travailler" jusqu'au point où il m'apparaît clairement que je ne pourrai pas "travailler", que je ne dispose plus du temps matériel à cet effet. Je suis sujet à l'angoisse, certes, c'est une donnée dont je ne pense pas non plus me libérer un jour, mais ce genre particulier d'angoisse, c'est vraiment celui que je préfère le moins. Je ne souhaite pas ça à mon pire ennemi. C'est purement et simplement atroce. Il s'agit, dans ce cas de figure, d'accomplir une mise en échec progressive ou graduelle - je ne dis pas "simuler", car y a pas de simulation, tout est là: si tant est qu'une forme quelconque de simulation subsiste dans cette situation, impliquant de la "ressource" ou de la "réserve" sur le côté, il importe précisément d'épuiser, de consumer cette réserve. A tous les coups, cette expérience ne se compare pas à autre chose qu'une amputation suivie de "petite mort". Y aurait certainement du grain à moudre si on se mettait dans l'idée d'adjoindre des interprétations d'ordre psychanalytique à cette forme d'auto-sabotage, et dans ce domaine, je peux dire que j'ai assez bien fait le tour de la question. Il y a plusieurs hypothèses qui se tiennent rigoureusement. J'ai acquis une compréhension réflexive du truc, depuis le temps. Mais la réflexivité n'aide en rien à contourner le problème. Malraux disait - peu importe qui le disait d'ailleurs, ce genre de poncif assommant pouvant s'attribuer indifféremment à n'importe quelle tête pensante prestigieuse, comme dans ces herbiers de citations pseudo-profondes qu'on confectionne amoureusement à l'âge tendre du cuistre en devenir, ou à l'âge blet du cuistre devenu - que quand on prend conscience de ce qui nous écrase, on n'est plus écrasé, ou quelque chose dans ce goût-là. Une bien belle connerie, bien entendu, ça se saurait, sinon, et bien présomptueux sont ceux qui prétendent s'être libérés des déterminations objectives, et connues d'eux-mêmes, qui pèsent sur eux.

Donc, en principe, vient un moment de saturation, d'épuisement massif, de confusion extrême, qui s'accompagnent d'une forme bizarre d'implosion psychique; une onde de choc, comme si j'étais passé dans un trou d'air. Ce moment privilégié indique quelque chose de précis. Que c'est fini, rapé, foutu, que j'y arriverai pas, que c'est plus la peine d'attendre le moment de m'y mettre, vu que ce moment est définitivement passé.
C'est l'échec, avec un grand H. Et je m'en trouve fort apaisé. La catastrophe est terminée, enfin. Le Tgv s'est crashé; ne reste qu'un enchevêtrement fumant de poutrelles et de tôles sous une pluie légère. On entend à nouveau les oiseaux du petit matin pépiller. J'entre dans ce que j'appelle la "zone blanche". La zone de l'après-mort, limbique. Plus rien n'a d'importance. La catastrophe n'était pas si catastrophique puisque le monde poursuit son cours, sans moi, indifférent, et qu'au fond, ce n'est pas si grave, d'échouer. Après tout, qu'est-ce-ça-peut-foutre? La vie s'en fout, on s'en fout, tout le monde s'en fout. Quel apaisement, soudain, quelle tranquillité. J'avais du temps, ah ça oui, une semaine, puis quatre jours, puis trois, puis deux, puis toute la nuit, pour travailler. Mais c'était pas mon temps à moi. C'était le temps des autres, de ceux qui travaillent, de ceux qui comptaient sur moi. A présent, j'entre dans un temps qui m'appartient, celui où je ne suis plus rien de comptable pour personne.
Je mets de la musique ou j'allume la télé; parfois même je commence le visionnage d'un film, l'esprit dégagé, ouvert, disponible. Il est généralement 7h du matin, voire 7h30. Et ce faisant, mine de rien, je me prends à penser, de loin en loin, à ce truc important que je devais faire et que je n'ai finalement pas fait. Maintenant que l'enseigne est éteinte et que le magasin est fermé. Il n'y a plus d'enjeu, c'est clair. Alors, juste pour le fun, histoire de voir ce que ça aurait pu donner si éventuellement j'avais essayé de commencer à faire ce truc, je prends une feuille, puis je mets quelques mots dessus. Tiens, c'est marrant, ça. Tout à l'heure je ne comprenais plus rien de rien, c'était un chaos, mais là, ça semble limpide. J'enchaîne une autre phrase, puis encore une autre, tranquillos, à la fraiche, décontrassté. Ah ça par exemple, je vois la charpente, la structure, toute l'affaire: le noyau, et la périphérie. Tout est en place, on dirait. Je pensais que ça avait disparu, emporté par le vent, mais non. Oh ben je continue, alors, c'est trop amusant de faire semblant de travailler quand on est délivré de l'obligation de travailler. Et puis je goupille le truc en deux-trois heures.

Je ne sache pas avoir jamais procédé autrement, pour toute tâche qui revêt une certaine importance à mes yeux. Toute ma scolarité passa sur ce fil de funambule. Aux sessions de juin, pour chaque examen, je contemplais longuement le syllabus ou mes notes de cours (complètes et soignées). A chaque heure qui passait, parfois découpée en tranches de 10 minutes, je calculais sur des grilles - constamment mises à jour - le temps dont je disposerais encore, si je m'y mettais à l'heure suivante. En comptant 10 à 15 minutes nécessaires pour l'étude approfondie de chaque page.. Et j'estimais, à l'heure suivante, après avoir refait mes calculs, que je pouvais m'accorder de ne rien faire pendant une heure encore, au prix d'une heure supplémentaire d'étude qui grignoterait ma nuit. Je passais ainsi des nuits épuisantes à différer perpétuellement le moment de m'y mettre, jusqu'à tant et si bien que deux heures avant l'examen, je parvenais à la conclusion - toujours surprenante, d'ailleurs - que de toute évidence, il me fallait postposer cet examen à la seconde session, en septembre. La notion même de "première session" n'a jamais eu de sens pour moi. Tout ce qui est de l'ordre "premier", les "premières fois", ne comptent pas, n'accèdent tout simplement pas à l'existence: ça doit impérativement être biffé, annulé, évacué, si je puis dire, au profit de leur reprise dans l'ordre "second". Seul compte l'ordre second. Il faut pour cela rater ou raturer l'ordre premier, en somme contester sa pertinence. Oh pas d'un coup sec ou d'un revers de main expéditif ou rageur, bien sûr: tout au contraire, graduellement, avec une grande lenteur. C'est un processus à "savourer" seconde par seconde, mesure par mesure. Le résultat, qui n'est rien sans son devenir, n'est pas acquis d'emblée, dirait Lapalisse. C'est peut-être un jeu à somme nulle, mais on ne peut pas le savoir à l'avance. Il convient de le redécouvrir à chaque fois. Et à chaque fois, on est surpris. Même la dernière minute avant l'extinction des feux contient sa part de chance, où tous les espoirs sont permis. Autant vous dire que la notion de "supplément" ou de "retard originaire" chez un Derrida, pour moi, c'est plus qu'un concept, c'est une way of life. Je vous laisse imaginer comment se passait cette seconde session et à quoi pouvaient ressembler mes vacances.
Une fois, lors d'une de ces secondes sessions, j'avais passé une nuit entière à contempler un énooorme syllabus de Droit public, en trois tomes, jusqu'au moment de prendre le bus pour me rendre à l'examen. Ce fut une expérience ma foi fort douloureuse, mais il fallait bien qu'une fois au moins, j'expérimente la possibilité de nier aussi la pertinence du primo-secondaire. Je m'en souviens encore, j'étais dans le bus qui montait vers le Sart-Tilman, blanc comme un fromage, claquant des dents et pleurant, pleurant, comme un veau qui va sciemment à l'abattoir. Qu'est-ce qui s'est passé ce matin-là? Peut-être une forme de miracle, je ne sais pas. L'examinateur, alors que je m'avançais vers lui d'un pas suicidaire, me posa sa question une nano-seconde avant que je lui annonce que je n'avais pas étudié une seule ligne de son cours et que donc game over une bonne fois, enfin, et forever. "Qu'est-ce qu'un Etat de Droit?". Est-ce que je sais, moi, qu'est ce qu'un Etat de Droit, je vous demande un peu. Alors là mes z'amès, je sais pas comment j'ai fait. J'ai bredouillé une espèce de niaiserie que j'avais vaguement entendue à la radio ou je ne sais où. Et j'ai eu un 12.


[ A SUIVRE...]




vendredi 11 mars 2011

La justinbieberisation du monde



2/2/2011

" La mèche de cheveux de Justin Bieber a trouvé preneur.
La pièce mise aux enchères a été acquise, mercredi, au prix de 40 668 $ US.
C'est le site de casino en ligne GoldenPalace.com qui a remporté la mise.
La mèche avait été conservée dans une enveloppe de Plexiglas, autographiée par le chanteur de Stratford, en Ontario.
L'encan avait été inspiré par un gazouilli de l'animatrice Ellen DeGeneres, qui disait vouloir une mèche des cheveux de Justin Bieber pour son anniversaire.
Le chanteur nommé deux fois aux Grammy avait ensuite pris part à l'émission pour remettre le cadeau à l'animatrice.
Les profits de l'encan vont à la Gentle Barn Foundation, une organisation à but non lucratif qui offre un refuge aux animaux de ferme et aux enfants victimes d'abus. "


05/02/2011

" A l'occasion d'un sketch dans l'émision américaine The Daily Show, Justin Bieber a pris la place du présentateur de l'émission !

A l'occasion d'un sketch dans l'émision américaine The Daily Show, Justin Bieber a pris Vêtu d'une veste de costume noir, Justin a donc débuté l'émission, seul, sous les hurlements des jeunes filles du public. Il est vite rejoint par le vrai présentateur, habillé en Justin, un "crâne magique" à la main qui aurait permuté leurs corps...
Les deux protagonistes reprendront finalement vite leurs places respectives par un tour de magie. Mauvaise surprise pour Jon Stewart... Justin Bieber lui a laissé un cadeau un peu spécial : un tatouage en haut des fesses en hommage à son film, Never Say Never. "


07/02/2011

" Justin Bieber est apparu sur le plateau de l’émission The Seven, vendredi sur MTV, mais il ne savait pas qu’une surprise l’attendait, puisque ses deux meilleurs amis l’ont rejoint.
Des amis du chanteur ont fait le voyage d’Ontario, au Canada, jusque New-York, pour lui faire une surprise en direct sur MTV. Alors que Justin Bieber confiait qu’il regrettait de ne pas avoir assez de temps pour voir ses amis d’enfance. "


07/02/2011

" Alors que Justin Bieber vient de terminer de tourner un nouvel épisode de la série Les Experts, le jeune chanteur a montré une nouvelle fois ses talents de comédien lors de la finale du Super Bowl, ce dimanche 6 février. 
 
En effet, Justin a tourné une pub hilarante avec le rockeur Ozzy Osbourne (le papa de Kelly Osbourne) pour la marque de produits high-tech Best Buy.
Dans cette vidéo, on voit Ozzy faire la promotion des téléphones 4G et 5G, laissant le relais à Justin Bieber pour montrer la rapidité à laquelle la technologie évolue.
"Mais il y a combien de G ?", demande Ozzy Osbourne avant que sa femme Sharon ne demande "Et c'est quoi, un Bieber ?". Là, c'est un Justin barbu et dégarni qui répond : "J'en sais rien, mais ça ressemble à une fille !".


09/02/2011

" Glee saison 2 épisode 13: Justin Bieber à l'honneur

Avec la ferme intention d'imiter Justin Bieber, Sam met ses cheveux en avant et porte une veste pourpre. La semaine prochaine, dans "Glee", Sam marque le retour de Justin Bieber et chantera une de ses chansons afin de gagner l'approbation de Quinn. L'épisode s'intitule "Comeback" et sera diffusé le 15 Février. L'épsiode comprendra également l'idée la plus farfelue que la série ai jamais connue. Sue, qui traverse une période de dépression, rejoint étonnamment le Club afin de retrouver le moral après la catastrophe du Super Bowl. "

16/02/2011

" Justin Bieber surpris par la tenue de Lady GaGa aux Grammy Awards 2011

Il y a au moins une célébrité qui n'a pas été surprise par le costume de Lady GaGa aux Grammy Awards 2011. Justin Bieber a trouvé son arrivée tapis rouge, dans laquelle elle est venue dans un œuf géant, "bizarre" lors d'un talk show américain qui a été diffusé lundi soir., ajoutant: "Je ne sais pas ce les gens en disent mais c'est artistique et pourtant ce n'était qu'un oeuf. " 


16/02/2011

" Justin Bieber s'inscruste à la conférence de presse de Johnny Depp !

 

Justin Bieber serait-il en manque d'attention ? En effet, alors que Johnny Depp donnait une conférence de presse pour son prochain film, le dessin-animé Rango pour lequel il prête sa voix, le jeune chanteur de 16 ans a débarqué et interrompu la séance d'interview.

"Je suis un grand fan de vous ! Quand j'ai su que vous étiez dans le bâtiment il a fallu que je passe dire bonjour", explique Justin à Johnny Depp. L'acteur, un peu gêné, confie qu'il est un "belieber" (fan de Bieber)."

 

17/02/2011

" Justin Bieber se prend une pluie de chamallows sur la tête

Grosse surprise pour Justin Bieber dans l'émission de Conan O'Brien ! Invité sur le plateau de l'émission, le chanteur s'est laissé aller à quelques confidences sur ses goûts en matière de friandises. Il aurait du s'abstenir…
Depuis que le jeune garçon a récemment confié à la presse qu'elle était sa marque de bonbons préférée, il en recevrait sans arrêt lors de ses passages sur scène. Pour ne plus recevoir ces friandises en direct, Justin Bieber annonce sur le plateau qu'il a donc une nouvelle marque de bonbons préférée.


L'animateur du show le pousse à révéler cette information qui ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. A peine l'artiste dévoile le nom de ces nouveaux bonbons qu'une pluie de chamallows jaunes s'abat sur la star. "


17/02/2011

" La star de la pop Justin Bieber est en couverture du magazine américain "Rolling Stones" ce mois ci. Les déclarations très conservatrices du jeune homme risquent de choquer certains de ses fans.

Affichant des positions très conservatrices, Bieber se veut romantique en estimant notamment qu'il "ne faudrait pas coucher avec quelqu’un dont on n’est pas amoureux". "Je crois qu’on doit attendre de tomber amoureux pour ça" ajoute-t-il. Moins romantique et plus choquant pour une partie de ses fans, le chanteur s'est laissé aller à un discours très dur sur l'avortement: "Je ne crois vraiment pas en l’avortement, c’est comme tuer un bébé !". Titillé sur la question de la grossesse issue d'un viol, la star hésite et s'embrouille: "Euh…et bien, je pense que c’est très triste, mais tout arrive pour une raison. Mais je n’ai jamais été dans cette situation, donc je ne suis pas en mesure de juger."

 

19/02/2011 à 15:31

" La jeune star est triste et « dégoûtée » d’être repartie les mains vides après la cérémonie des Grammys Awards, considérés comme les Oscars de la musique. 

Nominé dans plusieurs catégories dont celle de la Révélation de l’année, Justin a perdu dans cette dernière face à Esperanza Spalding, une chanteuse de Jazz de 25 ans très discrète et encore méconnue du grand public.
[…]
Justin Bieber a tenu à faire passer un message à ses fans : « ne soyez pas énervés. Soyez heureux ». Ces mots n’ont pas suffi à contenir la colère de ses admirateurs (trices) qui ont, une fois de plus, lancé des menaces de mort à l’encontre des « concurrents » de Bieber. Esperanza a reçu plus d’un millier d’insultes et d’intimidations sur ses profils Facebook et Twitter. Sa page officielle Wikipedia a même été sabotée !"


20/02/2011

" Justin Bieber en duo avec Britney Spears ?

Justin Bieber n’a jamais caché son admiration pour Britney Spears, qui signe en ce moment son grand retour avec son nouvel album…
Admiration que le jeune chanteur, aussi en pleine promo, vient une nouvelle fois de manifester durant une interview :
"Je la trouve très talentueuse. Espérons qu'on puisse, un jour, travailler ensemble ?
De son côté, la blonde de 29 ans a clairement été charmée par le travail du protégé d’Usher, découvert lors de la projection de son film, Never say Never.
En effet, Brit Brit a posté sur son compte twitter après avoir vu le film :
"J'ai adoré ton film Never Say Never... quelle histoire incroyable !"
De là à rêver d’un duo entre ces deux stars immenses il n’y a qu’un pas… Que nous franchissons allègrement! "


22/02/2011:

" Justin Bieber aurait envoyé à Selena Gomez des chargements de fleurs – le lendemain de la Saint-Valentin.

Ce qui peut être franchement nul, parce que la jeune fille a peut-être attendu toute la journée du 14 février sans rien recevoir. Ou c’est peut-être encore mieux, parce qu’au moins, elle ne s’y attendait pas. "

 
26/02/02:

" La semaine prochaine, Justin Bieber soufflera ses 17 bougies. Un événement que le chanteur aimerait fêter tranquillement en famille.

Après avoir assuré la promo de son film Never Say Never, Justin Bieber s’apprête à célébrer ses 17 ans. Mais pas de grosse fiesta prévue au programme des festivités que Justin voudrait passer avec ses grands-parents.

"J'espère que mes grands-parents seront là et que je pourrai passer un peu de temps avec eux. Ma grand-mère fait le meilleur cheesecake au monde, un cheesecake aux cerises. Elle m'en a déjà fait un pour mes 13 ans", a avoué le jeune homme à Entertainement Tonight."


1/03/2011

" Les stars ados attendaient un taxi à Los Angeles quand le chanteur qui fête aujourd'hui ses 17 ans a fougueusement embrassé sa copine (18 ans). 

Le tout a bien en entendu été immortalisé par les paparazzi qui ne le lâchent plus d'une semelle. La vidéo fait désormais le tour du net, ce qui risque fortement de rendre la vie de Selena Gomez un petit peu plus compliquée.
Les fans de Justin Bieber ne sont, en effet, pas très faciles à vivre. "


2/03/2011

" Justin Bieber a loué une suite à 6000 dollars

“Justin et Selena voulaient être laissés seuls à l'occasion de l'anniversaire de la star. Ils n’avaient pas de gardes du corps ni de proches avec eux”, a confié une source proche des deux amoureux. "


2/03/2011

" Nikos Aliagas a trouvé en Justin Bieber un nouveau petit protégé. En effet, lors de la venue du jeune Canadien en France pour la promotion de son film, Never Say Never, le présentateur a côtoyé le jeune chanteur à de multiples reprises, l'occasion pour eux de mieux se connaître.

Le présentateur semble conquis par la star canadienne. Il est impressionné et raconte à Plurielles : "Ce gamin, c'est un phénomène mondial. Et même s'il est parfois facile de le critiquer, le gamin il assure ! (...) c'est un phénomène ! Ce n'est pas qu'un produit. L'impact de ce gamin est dingue ! Il assure totalement le côté business, c'est très américain. C'est un gamin de 16 ans, mais il est très pro.... Il sort du vernis à ongle et en même temps enregistre un duo avec Chris Brown."

Vu et apprécié




The social network (Fincher, 2010)



Je me demande pourquoi j'ai loué ce film.
Bon, j'essaie de me tenir vaguement au courant de l'actualité cinématographique de l'année passée. Déjà que ça fait 10 ans environ que je ne vais plus au cinéma. Pour plusieurs raisons que j'ai déjà exposées ça et là dans ce blog. Et qu'il me plaira de redire, en passant. Il n'y a là dedans ni militantisme ni posture. Pour militer, et pour posturer - ce sont deux choses différentes, et je veille toujours à bien les séparer dans mon esprit -, il faut déjà être en quelque façon connecté au monde. Enfin, connecté d'une façon qui implique de façon assez régulière une présence physique (y compris virtuelle) au milieu des autres. Plus simplement dit, il faut disposer d'un environnement, avec lequel on peut inter-agir C'est évidemment plus compliqué que ça, cette idée de connexion. Moi, par exemple, je m'estime connecté au monde, aux autres. A l'intérieur d'une solitude à peu près totale. Mais connecté quand-même. Impliqué dans l'action-réaction, l'inter-subjectivité comme on dit. Et l'exerçant à mon endroit, déjà. Car on est toujours toute une foule dans sa tête, de toute façon. On n'y échappe pas. Je ne prétends d'ailleurs pas y échapper.

Le mois passé, je me suis acheté un gsm à 30 euros, parce que la batterie de l'ancien (reçu il y a 5 ans par colis postal, cadeau émouvant d'une amie virtuelle du net) était usée. Dans l'enthousiasme où m'avait mis l'acquisition de cet objet, j'avais à l'époque communiqué mon n° à trois ou quatre personnes, que j'ai depuis perdues de vue. Aujourd'hui, s'il m'est nécessaire de posséder un gsm, ne serait-ce que pour recevoir à tout moment une nouvelle tragique importante, comme un décès, ou une convocation à un examen d'embauche, c'est surtout, au quotidien, pour la fonction "horloge", qui est assez smart. 
Bien que tout au bas de la gamme, ce gsm dispose d'une batterie d'une grande autonomie: en mode veille, il peut facilement tenir une semaine sans être rechargé. Donc, à tout moment, je peux consulter l'heure, et la date. Je ne m'en sépare pour ainsi dire jamais. J'avais fini par me lasser de porter un bracelet montre. Je trouve plus "événementiel" de sortir son gsm de sa poche pour consulter l'heure. J'ai ainsi l'impression qu'il se passe quelque chose.
La sonnerie du réveil intégré est efficace, aussi. Si on doit partir en voyage, par exemple. Je me demande si je vais partir bientôt en voyage.

Question vie sociale, ça va, y a pas à se plaindre. De ci de là, j'ai des opportunités de faire un peu de conversation avec mes contemporains.
Par exemple, il y a deux mois de ça, et bien, je me promenais du côté de la rue Grétry, avec l'intention d'aller visiter le Saturn. J'adore ce genre de grande surface. Essayer les casques hi-fi, tout ça. Soudain, alors que je marchais d'un pas alerte sous un fort vent contraire, me prend l'envie de me passer un coup de peigne. Je garde toujours un petit peigne en bakélite dans la poche droite de mon pantalon. Histoire d'être présentable, et parce que je me passe de moins en moins la tignasse sous la tondeuse. Mais j'avais oublié mon peigne.
Donc, je décide de passer au Delhaize, qui était sur le chemin. Manque de bol, c'était l'heure d'affluence aux caisses, une file de l'autre monde, partout. Bref, j'avise poliment, et au hasard, une demoiselle à la mise stricte, look "assistante sociale", qui attendait avec son caddy rempli à ras bord. Plus pour avoir l'occasion de parler qu'autre chose, car ça ne me gêne en rien d'attendre aux caisses, en général. Ce jour-là, j'étais de bonne humeur, et j'avais envie de la partager. Je lui demande:
"pardon, mademoiselle, est-ce que ça vous dérange si je passe devant vous? Je n'ai que ça".
Je lui montre mon futur nouveau peigne avec un petit sourire emprunt d'une auto-dérision irrésistible - du moins je le supposais. Je me trompais lourdement, car elle me répondit d'un ton glacé:
"Oui, ça me dérange".
J'étais assez déçu, ma foi. Non tant que je tenais à tout prix à passer devant son caddy rempli à ras bord, mais plutôt parce que l'occasion d'exercer la fonction phatique avec mes contemporains était manifestement compromise. Je bredouillai quelque excuse, et me tins donc coi, le peigne baissé, sans rien laisser paraître de cette menue contrariété.
La demoiselle crut cependant bon d'ajouter, sans se retourner et comme pour elle-même, mais assez distinctement pour que je n'en perde pas une miette:
"je ne vois pas pourquoi il faudrait constamment laisser passer les gens devant soi, sous prétexte qu'il n'ont qu'un article. Quand on fait ses courses, on fait la file. Une file, c'est une file, chacun attend son tour. Il y en a toujours qui ne veulent pas respecter les règles".
Je ne pus m'empêcher d'exercer à nouveau la fonction phatique, même si ce "monolinguisme de l'autre" avait une portée philosophique plus générale, dépassant le cadre de mon petit égo situé:
"Oh, et bien vous savez, ce n'est pas bien grave. Il m'arrive régulièrement de proposer spontanément à des personnes, qui n'ont que quelques articles, de passer devant moi quand mon caddy est chargé. Mais si vous estimez que ma requête est déplacée, n'en parlons plus, c'est aussi bien comme ça, nous n'allons pas en faire un fromage si vous le voulez bien."
"Je n'en fais pas un fromage, monsieur. Maintenant, peut-être que vous estimez, vous, que votre requête est fondée, mais pour moi, elle ne l'est pas, c'est tout".
"Puisque vous avez la gentillesse de me poser la question, mademoiselle, je vous dirais que j'estime que ma requête est en effet fondée, mais je ne voudrais pas vous déranger davantage en tentant de vous le démontrer".
"Et bien je vous en prie, monsieur, puisque vous estimez que votre requête est fondée, passez devant moi, ne vous gênez pas surtout, allez-y, puisque vous semblez tant y tenir, et que, visiblement, vous êtes très pressé".
"En effet, je suis très pressé, je vous l'avoue, mademoiselle. Je vais donc passer devant et je vous remercie de me le proposer très gentiment".
Je passe devant. Elle est comme qui dirait livide, et se tourne d'un air exaspéré vers une dame qui entretemps s'est placée derrière elle, pour la prendre à témoin de ma goujaterie. La dame ne réagit pas, elle n'a pas suivi l'affaire. Elle regarde ailleurs d'un œil terne. Je n'ajoute plus rien, mais j'entame dans ma tête un dialogue socratique étincelant, dans un monde mental où l'on se passionne pour la quête de la vérité.

Voilà pour la fonction phatique, que j'exerce avec pondération, car comme toute bonne chose, il convient de ne pas en abuser.

Je disais, plus haut, que je n'allais plus au cinéma. C'est vrai que c'est cher, une place de cinéma. Je préfère louer des dvds (deux + un gratuit, pour à peu près la moitié du prix d'une séance). Mais surtout, les séances sont pratiquées à des heures indues, compte tenu de mon métabolisme. Généralement, quand je me fais une petite séance dvd, c'est passé minuit. Avant, c'est pas la peine, je m'endors après 20 minutes, malgré tous mes efforts. Puis avant minuit, y a trop de bruit dans mon immeuble. J'ai besoin de calme et de concentration. Quand tous mes voisins dorment, ou à peu près, du sommeil du juste, je prends mon casque et je m'installe confortablement dans mon fauteuil vert-bouteille-à-trainées-noirâtres. C'est le grand moment de la journée. Celui où je quitte provisoirement un état semi neuro-végétatif, qui a aussi son charme, à bien y penser.


Alors, "the social network".

On nous dit que voilà un "film générationnel". Peut-être. Comme l'était "Ferris Bueller", à l'heure où je ne me sentais déjà plus concerné par la nouvelle génération, ou comme "la fureur de vivre", à l'heure où j'arrivais trop tard pour me sentir concerné par la précédente.
Abstraction faite de la problématique des générations, on murmure également que c'est un film où beaucoup de monde est susceptible, sinon de se reconnaître, du moins de se sentir concerné. Je sais pas. Je veux bien concevoir qu'on puisse se sentir concerné si on est inscrit à l'Université de Harvard, ou si on veut entrer dans une "fraternité" quelconque, de bonne tenue. Mais un film générationnel qui concerne un mode d'existence et de préoccupation circonscrit à quelques pâtés de maisons dans un quartier select, j'ai du mal à me sentir concerné. Mais ça, c'est pas encore trop grave, ça n'empêche pas l'empathie. J'aime, quand je regarde un film, exercer ma faculté d'empathie en me plongeant, spectateur, dans des mondes que je ne fréquente pas, c'est-à-dire dans des mondes, donc.

Qu'ajouter d'autre à propos de ce film totalement inintéressant, sauf si on souhaite passer un test de Q.I.sans se rendre dans un centre P.M.S., en tentant de suivre les conversations speedées et supérieurement intelligentes de quelques types qui eux-mêmes ne s'intéressent absolument à rien, même pas à l'informatique (ce ne sont donc pas des "geeks", car un "geek", ça s'intéresse, au minimum)?
Pas grand chose.
On aura remarqué que, sur mon blog, déjà, il n'y a aucun lien pointant vers un site ou un forum quelconques. Alors, un "réseau social" (c'est comme ça que ça s'appelle, par goût du paradoxe), du genre "facebook" "myspace", "twitter", c'est dire.
N'allez pas imaginer que je sois asocial, ou gravement menacé d'autisme. C'est tout le contraire: je suis hyper-sociable, anormalement sociable même. Est-ce ma faute, si le monde qu'on dit social est profondément, de pied en cap, a-social, sans connexions, clos, si la communication ne communique absolument rien, ni à quiconque? C'est bien simple, je suis tellement avide, douloureusement avide de lien social (sans motif, désintéressé) et de communication (essentielle, vitale, même dans le phatique) avec mes contemporains, que je commence à sérieusement me demander si je serai embauché un jour dans une entreprise de communication autiste. A titre de personne "ressource".