J'ai vu à peu près tous les Fassbinder entre 20 et 25 ans, parce qu'à l'époque, on me rebattait les oreilles avec Fassbinder.
Après j'ai cessé de m'y intéresser définitivement. Déjà à l'époque, je trouvais son cinéma balourd, mélange indigeste de mélodrame bourgeois (se revendiquant de Douglas Sirk) et de pseudo-commentaire social parfaitement bidon et confus.
L'acmé du désintérêt fut atteint avec d'une part la vision de l'année des 13 lunes, pochade morbido-complaisante où on a l'air de déclamer du Artaud voix off "genre" sur plan séquence en travelling de cadavres de vaches qu'on équarrit dans un abattoir; d'autre part avec tous les autres s'appellent Ali, insupportable concentré, nauséeux, de tous les clichés les plus paternalistes sur le brave immigré noir (qui cause d'ailleurs "petit nègre") qui vit une histoire d'amour impossible et tragique avec une octogénaire, à cause du manque de tolérance de la société, etc.
ça résume d'ailleurs assez bien l'espèce de catéchisme douteux qui innerve 95% de sa production: romances à deux sous, avant-arrière garde pachydermique, masochisme morbide très poseur mâtiné d'alibis "politiques" sur les "exclus" et les "marginaux" (sa représentation du prolétaire est également grotesque, ridicule, édifiante: cf le droit du plus fort).
Tout ça parti d'un brainstrust théâtralo-communautaire sentant le renfermé, très gniangnian-gouroufiant selon moi dans ses "audaces" anti-théâtre qui n'est qu'un mauvais théâtre didactique de l'absurde à la Camus ("prenez garde à la sainte putain"), au symbolisme lourdingue et appuyé, qui n'enfonce que des portes ouvertes et n'énonce que des platitudes, pour évoluer, ou plutôt sombrer dans les 80s vers le mélo-kitsch dit flamboyant ahurissant de laideur et encore plus imbitable (Lili-Marlen, Maria Braun et consort). L'hyperactivité de Fassbinder, sur laquelle on s'extasie en permanence, ne garantit nullement que ses films furent intéressants. En ce qui me concerne, je n'en ai trouvé aucun intéressant. Et je frissonne d'ennui rien qu'à l'idée de sa production théâtrale pléthorique.
J'ai jamais bien compris l'intérêt du cinéma de Fassbinder, au nihilisme pâteux et complaisant, un jeu de massacre monotone et téléphoné des valeurs bourgeoises, d'une classe bourgeoise, la sienne, et qui semble, à l'instar du cinéma de Chabrol, interpeler et fasciner un certain type de bourgeois spécifique: celui qui trouve sa jouissance dans la haine de la bourgeoisie. Bref, du cinéma de bourgeois, par un bourgeois et pour des bourgeois.
On nous ressert tous les 10 ans une "redécouverte" de Fassbinder comme on redécouvre tous les 10 ans le théâtre de boulevard de Feydeau.
Y paraît que Fassbinder avait des choses à dire sur l'Allemagne, l'histoire de l'Allemagne, l'essence, le devenir, le destin de l'Allemagne, etc.
C'est bien possible, mais outre le fait que je m'en tamponne, du destin de l'Allemagne, je n'ai jamais compris ce qu'il en racontait ni si ça représentait le moindre micro-atome d'intérêt.
Politiquement, c'est aussi confus que douteux, disais-je, individualisme mou bouffant à toutes les gamelles. Fassbinder ne fut jamais de gauche, ce qui plaira à d'aucun qui y verront la confirmation de leur théorie audacieuse, à l'insu de leur plein gré, qui montre que pas mal de mauvais cinéastes pompeux et pompiers étaient de droite. Mais on s'en fout, tant le cinéma de Fassbinder se situe à un niveau infra-politique. Voir pour s'en convaincre "la troisième génération" (les mouvement "gauchistes" sont présentés peu ou prou comme une collection de terroristes dégénérés). C'est pas parce que Fassbinder portait des blousons noirs (à choquer la ménagère de plus de 60 ans dans les 70s) et des pantalons mouleburnes que ça fit de lui un voyou très inquiétant pour l'ordre établi.
Pour moi, je l'ai expliqué en un autre lieu, jadis, Fassbinder est le véritable précurseur de la série Derrick.
Enquête mollasse sur la mort d'un collégien, gelé dans une rivière, aux abords d'un collège privé huppé. Meurtre ou suicide? Un festival de poncifs et de mécaniques narratives pavloviennes. Des tas de "fausses pistes" dont on comprend d'emblée qu'elles sont fausses; structure en flash-backs poussifs; rituels de bizutage de fraternités fascisantes; le collège fait vivre la petite ville, donc la police est corrompue par des pots de vins; le duo du flic intègre et du flic pourri (qui essaie de saboter l'enquête, laquelle pourrait nuire à la réputation de l'école); le flic intègre souffre d'un traumatisme personnel en rapport avec le cas; éléments fantastiques à la sixième sens, du genre "mince, y a une tâche bizarre sur toutes les photos, on dirait la silhouette du mec Kevin" - Kevin, le mec qu'est mort? - "Oui, tu ne trouves pas ça bizarre?" - Ah ça, pour être bizarre, c'est bizarre, mon pote. T'es sûr que ça va bien, toi"? - "Ben, peut-être que Kevin essaie de nous communiquer un message"- "Ouaih, c'est ça, et pourquoi pas faire la causette avec des fantômes en direct de l'au-delà, tant qu'on y est?" (dialogues tout le temps comme ça, si); coup de foudre entre le flic intègre et une prof, clone de Meryl Streep, qui doit se marier avec le futur directeur de l'école - un sale con; donc déchirée entre un avenir radieux et un futur incertain, elle met fin à la relation avec le flic; même si elle comprend qu'elle n'aime pas le sale con; la preuve en est administrée par un dial qu'elle a au resto avec lui: elle lui demande "qu'est-ce qu'il y a après, selon toi?" Y répond: "la direction du collège, et un meilleur salaire, je suppose", "après la vie, je voulais dire"... Puis: "pourquoi veux-tu m'épouser?" - "Pourquoi cette question étonnante, chérie? Parce que je me sens bien avec toi, heureux avec toi, voyons" - "Ah, parce que tu te sens bien, heureux, avec moi... Quand je mange de la tarte aux cerises, je me sens bien, heureuse". "Que veux-tu dire par là, chérie?" - "Oh rien, laissons cela" (et le mec, qu'a rien percuté, est rassuré et reprend la lecture de son journal avec un air de grande satisfaction) ; le flic intègre rend son badge, dégoûté par la corruption et le manque d'amour; dialogues ahurissants, donc, genre, encore: "prenons la voiture, ce sera plus rapide qu'en marchant" ou "si on fait analyser cette poudre suspecte par le labo, on en saura certainement davantage" (dial entre les deux flics dans la forêt), "bon, j'appelle Nick, le mec du labo, pour qu'il amène le matériel avant que la nuit tombe, sinon après il fera trop noir pour qu'on puisse y voir quelque chose", "mauvaise idée: tu sais bien que Nick n'a pas de portable, et pas de voiture non plus. En plus il quitte le labo après 18h", "ah oui, c'est vrai, fucking fuck"; ou encore "j'étais pressée de vous revoir pour vous montrer cette tache étrange sur la photo", - "au milieu de la nuit, chez moi, dans mon appartement?" - "oui, je l'admets, j'étais sans doute pressée de vous revoir, tout simplement", "- alors, si je comprends bien, vous n'êtes pas venue que pour l'enquête"? etc etc. Jusqu'à ce qu'y baisent comme des pécaris enflammés, corps nus en surimpression floue, avec des bouts de seins turgides, des filtres colorés, des bouts de fesses ondulant sous une musak langoureuse.
Et tout ça pour quoi? Pour découvrir que, ah non, c'était un suicide. Le pauv'mec, 15 minutes avant sa mort, se faisait tabasser grave par la bande de fachos-blonds du collège. Après avoir été forcé de bouffer des excréments dans la cuvette des wc. Puis laissé pour mort. Mais c'est pas ça qui l'a tué, en fait. Il est mort plus tard, pour un motif qu'a rien à voir.
[Y'aura d'ailleurs une enquête palpitante sur la nature de ces excréments, d'un suspense insoutenable, qui durera plus ou moins la moitié du film. Nick, du labo, a découvert des excréments dans l'estomac de la victime. Mais le flic pourri a caché cet élément du dossier au flic intègre. Ce dernier l'apprend par hasard de la bouche de Nick du labo. Le flic intègre, furax, va parler au commissaire en chef: "pourquoi on m'a caché ça? Seriez-vous donc tous corrompus?" Le chef tente de faire diversion: nous savons tous que la rivière est salement polluée, aussi, partout des merdes de poissons, d'écrevisses et de saloperies diverses, alors ça prouve rien tout ça, arrête de fantasmer ducon, c'est ton traumatisme qui te travaille, va voir un psy".
Mais le flic intègre fait sa petite enquête. Il découvre que la ville avait investi il y a deux ans dans un système d'épuration pour que l'eau de la rivière soit nickel. Alors il va voir en loucedé Nick du labo (qui est un gentil), pour y voir plus clair. Il lui dit: "dis donc, Nick, j'aimerais que tu analyses pour moi l'eau de la rivière". 30 minutes plus tard, dans le film, le flic intègre revoit Nick, entre deux kawas à la cafète. "A propos", dit Nick, j'ai analysé l'eau de la rivière". "Et alors, ça donne quoi?" Nick répond d'un air débonnaire et blasé, avant de quitter le champ: "Pas une merde de poisson, rien, elle est claire, pure, je suis formel, on pourrait presque la boire". Ohoo... Bizarre, ça, suspect, se dit le flic.
15 minutes plus tard, dans le film, le flic intègre a l'idée de faire analyser les excréments en question. Il recroise Nick, par chance. "Dis donc, Nick, j'aimerais que tu analyses pour moi les excréments, car s'il s'avérait qu'ils sont humains, ça nous mettra peut-être sur la piste d'un crime pas normal maquillé en faux suicide". 10 minutes plus tard, dans le film, il tombe à nouveau sur Nick, toujours blasé et affairé. "A propos, dit Nick, j'ai analysé les excréments". "Ah, oh, et alors, à quelle conclusion es-tu parvenu sur ce problème crucial?". Nick, qui lui a déjà quasi tourné le dos, se retourne et répond d'un air jovial, avant de repartir s'occuper de trucs plus importants: "c'est du caca d'homme, aucun doute là-dessus, allez salut, mec, je suis à la bourre".]
Mais voilà: à la toute fin, on découvre, donc, que le collégien, 15 minutes avant sa mort, était encore en vie, comme disait l'autre. Il est allé se jeter dans la rivière juste après, à cause d'un chagrin d'amour. Il a laissé un petit mot enfermé dans une boîte magique sortie de Hellraiser, où il explique qu'il a vu sa meilleure amie (dont il était amoureux - mais qui voulait pas quitter le chef du clan) embrasser le chef du clan (ce qu'elle faisait souvent, puisque c'était son mec); alors il a pas supporté, il quitte ce monde pourri où il n'avait pas sa place. Y a un flash-back qui nous montre le mec se trainer dehors, par terre, tout ensanglanté, la tête explosée, jusqu'à une fenêtre où y voit la meuf et le vilain sadique, ce qui achève de le désespérer.
Aucun lien causal, donc, avec le calvaire d'il y a 15 minutes. Donc tout le monde est innocent dans cette sombre affaire, personne n'est coupable. D'autant que la meilleure amie du suicidé savait pas que son mec sadique lui avait explosé la tronche dans la cuvette. Le mec sadique est renvoyé de l'école, parce que, quand-même, c'est pas bien élevé de foutre la tête de ses camarades de dortoir dans les chiottes en les bourrant de coups de poings et de coups de pieds.
Puis la vie reprend ses droits, l'hiver touche à sa fin, les oiseaux gazouillent à nouveau.
Tout ça, cette énorme erreur d'interprétation (même pourris, corrompus, ses ex-collègues avaient donc raison depuis le début sur la thèse du suicide), ça renvoie le flic à son trauma-refoulement (le suicide de son frère, dont il se sentait "coupable" alors que non, c'était pas de sa faute), trauma remontant du coup à la surface en le soulageant d'un gros poids ( révélation genre "soudain l'été dernier").
Puis happy end: l'ex-flic et la prof se retrouvent dans une soirée de bienfaisance organisée par l'école, et se roulent d'énormes patins romantiques et passionnés, trop longtemps contenus, devant tout le monde, y compris le futur-mari, connard bien baisé.
La purge. Et c'est joué avec les pieds, tout le temps, avec des mimiques dignes du mime Marceau. Sauf le héros, le flic intègre, Edward Burns, aussi expressif qu'une endive, donc intrigant.
Je voulais savoir quoi, alors j'ai regardé jusqu'au bout. C'est comme ça qu'on se fait baiser jusqu'à l'os, et qu'on déprime un chouïa, après.
C'est le premier de S. Coppola que je trouve vraiment réussi, pour ma part. Il y a quelque chose de très fort qui passe, là, dans la ténuité, et qui est maintenu de bout en bout. De l'ordre du souvenir que quelque chose a été oublié, on s'y souvient d'un oubli, de quelque chose, quelque part, qui n'a jamais eu lieu ou son lieu.
ça va bcp plus loin que "lost in translation", qui a mon sens était assez raté. Un des problèmes du film, parmi d'autres, c'était Murray, justement, qui se sentait obligé de compenser l'absence d'être-au-monde par une composition de clown triste, charmeur gauche, désarmant de pudeur, etc: tout ça était bien trop lourd d'intériorité signifiée, d'empathie suscitée, justement, et on restait dans le schéma du touriste promenant sa mélancolie touchante dans un pays étranger dont il est déconnecté. Le pas au delà, suite logique, plus radicale, que Somewhere franchit sans fléchir, c'est: avoir disparu sur place, d'emblée, n'avoir jamais été, être déconnecté de soi-même, à l'intérieur, de l'intérieur.
Certains critiques ont déploré l'absence de charisme de Stephen Dorff. C'est passer complètement à côté du film, car c'est justement ça qui lui donne toute son essence. C'est ça qui est réussi, et vraiment drôle, cette fois, tout en étant glaçant. C'était le choix parfait: le prototype de l'acteur de cinéma hollywoodien, inexistant, impersonnel, sans qualités, un homme-enfant inachevé, comme un morceau de cire à moitié fondue, une enveloppe congelée ou pétrifiée comme cette pâte à modeler, ce masque informe dont on recouvre son visage (plan fabuleux). Et quand Dorff dit, vers la fin, au téléphone, à une de ses nombreuses maitresses (qui s'en tape, et le congédie par cette formule cruelle qu'on imagine servie en gimmick aux stars qui dépriment: "pourquoi ne fais-tu pas du bénévolat?"), assis dans sa chambre, pleurant: "je suis rien, moins que rien", on y croit, et c'est bouleversant.
On dit alors que c'est un moment "téléphoné": peut-être, mais ce moment téléphoné est un moment vrai.
On dit encore: Murray savait, lui, qu'il n'était rien, il n'avait pas besoin de signifier cette tautologie, cette évidence était d'ailleurs rachetée par l'élégance de la pudeur, cette politesse du désespoir, etc. Justement, Dorff (ou son perso) ne le sait pas, il n'est pas lézardé comme Murray, alourdi de la conscience de cette lézarde, il est en deçà de toute réflexivité possible (la scène marrante de la séance de presse, où on lui pose notamment la question du "post-moderne"). C'est un homme sans esprit, pour qui toutes les répliques sont écrites à l'avance, et qui le reste du temps n'a rien d'intéressant à dire, jamais, aucune dérision particulière de lui-même. Ce n'est pas non plus le yuppie cynique de "less than zéro". C'est un homme quelconque, ni bon ni mauvais, sans point de vue sur lui-même ou sur les autres, pas nihiliste ni indifférent, plutôt gentil, gentiment fadouille, transparent. Aussi les seules phrases non sollicitées qui sortent de lui, affects vécus simplement d'un désespoir révélé qui ne séduit personne, c'est "pardon de ne pas avoir été là" et "je suis rien".
J'ai quelques réticences, bien sûr. Concernant ce "spleen des acteurs riches", j'ai senti cette possible couche catho-consolatrice derrière: "les riches ne sont pas heureux, leurs paradis sont artificiels, heureux les miséreux, les valets, qui sont dans l'authenticité", etc. Mais j'ai essayé de ne pas trop me braquer là-dessus. Le film adopte un point de vue très distancié, ne sollicitant ni l'empathie ni le rejet. Presque de l'ordre d'une contemplation ethnographique. C'est plus un film sur la machine cinéma, la condition de l'acteur, la disparition, le vide, dans la machine à fabriquer de l'apparition, du plein. Ce n'est pas neuf, bien sûr, comme thème. On connaît tous ces films sur le monde du cinéma, mais la tonalité, l'approche, sont plus inédites qu'on ne le prétend.
Surtout, il laisse une trace, après, vous laisse au dessus de cette faille, une blessure de l'exister qu'il titillait en creux, en négatif, à la fois obstinément et discrètement. C'est pas si souvent.
Je ne partage pas les exécutions en règle concernant la fin, que je trouve très belle. La "parole vraie", dans la voiture, prononcée par sa fille au moment de le laisser et de partir sans sa colo d'enfant riche, enfant de star ("maman n'est jamais là, et toi non plus, tu n'es jamais là"), c'est la douleur de l'absence absolue dans la présence même. Leur absence au monde ensemble, l'homme-enfant et sa fille. "Pardon de ne pas avoir été là", dit-il (et c'est noyé dans le bruit des pales de l'hélicoptère), cad, bien sûr, aussi bien dans le passé que pendant ces vacances: en sa compagnie il n'a jamais été-là, et elle non plus n'a jamais été-là. Il n'étaient pas-là ensemble, et n'allaient jamais nulle-part (ou, ce qui revient au même, allaient toujours "quelque part" qui n'était nulle part).
C'est très différent d'Alice dans les villes, en effet (auquel le film est lié, par de nombreux jeux de renvoi, mais en inversant le propos): pas de périple, de "destinerrance" vécue à deux.
Dans le Wenders, la rencontre avec l'enfant est indissociable du voyage entrepris à deux, par lequel l'homme quitte l'état de déréliction (le paysage américain) et commence à exister dans un mouvement "vrai", à travers le paysage allemand, vers l'hypothétique grand-mère (s'esquisse déjà ce fantasme, chez Wenders, du voyage comme retour aux origines, à la Vieille Europe, après la désillusion du simulacre). Dans Somewhere, l'homme et l'enfant sont à l'inverse pris ensemble, d'un bout à l'autre, dans l'immobilité d'une inexistence qui ne va jamais nulle part, englués. L'origine, le point d'ancrage réel, le lieu natal, cette "italianité", sont eux-mêmes rendus à un simulacre, une irréalité soit purement cinématographique, un folklore imaginaire, sorte de mise en abyme, dans une dérision froide, de la "Famille Coppola" (Dorff est censé dire quelque chose d'un lien improbable avec Al Pacino. Plus tard, à Milan, seuls mots italiens qu'il peut dire, c'est "buongiorno " et "arrivederci"), soit télé-berlusconienne - un show inepte de remise de statuettes.
Et c'est au moment de leur séparation qu'un mouvement de mise en route est amorcé, par le constat douloureux et muet de cet échec que fut leur non-rencontre. C'est un film mélancolique, par soustraction. La mélancolie n'est jamais dans l'image.
On pourrait se dire, dans la dernière séquence, que cet homme sans Dasein, prenant congé de sa fille, séparation qui réouvre sa propre blessure d'enfance, commence enfin à tracer sa ligne de fuite, ex-siste, sort de la boucle tournant en rond du circuit automobile du début. Mais où va-t-il au juste? Vers l'avenir, le rien, sa fille, lui-même, le monde? On ne sait pas trop. Mouvement qui, de plus, ne consiste pas à "tailler la route", mais au contraire à soudain stopper net, à quitter le véhicule, dans une interruption qui est une sortie de route, une mise hors-circuit. (Il y a certes ce sourire, qu'on peut interpréter de différentes façons. Pour ma part, ça veut pas dire grand chose, en tout cas pas au point d'y réduire le film).
Je dirais: "un beau film américain", enfin, comme on peut les aimer. Complètement travaillé par le vide, la perte, l'absence, le dehors, d'autant plus discrètement poignant qu'il n'y a quasiment rien dans le cadre, aucune profondeur sous la surface, aucun dehors discernable, aucun paysage vécu, aucun voyage promis, aucun mouvement possible. Sinon dans la rencontre, après-coup, de deux douleurs se révélant l'une à l'autre, en miroir, au moment où elles repartent chacune vers leur solitude essentielle.
Alors, nous, les Verviétois, et spécialement les "cinéphiles verviétois" (remember: un cinéphile verviétois c'est quelqu'un qui regardait bcp les ciné-clubs à la tv française au début des 80s), Gérardmer, ça nous fait sourire gentiment..
Le fantastique, les Verviétois en sont des spécialistes éminents. Car Verviers ne fut pas seulement la capitale de l'industrie lainière. Ce fut aussi le siège des usines Marabout. Une des plus grosses chaines d'édition d'Europe jusque dans les 70s.
Non, je raconte ça pour édifier mon contemporain, et s'il en a rien à chourer, je m'en cague aussi.
Qui ne connaît pas les Marabout-sf et les Marabout-fantastique?
Les Œuvres complètes des Rosny-Ainé (de Bruxelles) - qui ont écrit, rappelons-le, la guerre du feu, y furent éditées en un gros pavé et à un nombre considérable d'exemplaires, mais ça n'intéressait absolument personne. On les voyait trainer un peu partout: chez les dentistes, sur les présentoirs de vieux journaux usagers, sur les toiles cirées humides des tables de café, parfois mêmes empilés avec une ficelle sur les paliers de portes d'entrée de particuliers (bossant peut-être chez Marabout).
L’œuvre complète des Rosny-Ainé, si on voulait sans se fouler faire plaisir à quelqu'un, on la lui offrait. Et généralement il était pas content. Il vous disait: "khé gros rapiat, ti, sou là..."
J'ai toujours mon pavé. Je me demande dans quel carton de déménagement jamais ouvert depuis 25 ans il est en train de moisir.
Il y avait aussi chez Marabout, bien sûr, l’œuvre complète de Jean Ray (les Harry Dickson, Malpertuis, etc), Claude Seignolle (la Malvenue), Jacques Spitz (la guerre des mouches), Jacques Sternberg (Univers zéro), Thomas Owen (la truie, pitié pour les ombres), Jean-Pierre Bours (celui qui pourrissait), José Moselli (la fin d'Illa), Sprague de Camp, Poe, Hawthorne, Lovecraft, puis Dick, Ballard, etc, etc.
Henri Vernes (Charles-Henri Dewisme), bien sûr. Bob Morane, ce fut et ça reste essentiellement Marabout.
Dans les Bob Morane, je mentionne, pour les connaisseurs, les cinq volumes du cycle Ananké, relativement "hors série", tant dans la forme que dans le fond. Un petit bijou de littérature fantastique. Bob Morane et Bill Ballantine se retrouvent dans un monde parallèle, où il ne fait jamais nuit: Ananké. Ils ont passé une porte, avec une rosace dessus, qui ne peut se franchir que dans un sens. Dans Ananké, il y a des dizaines de mondes étranges, chacun délimité par une porte à rosace. Et ils passent leur temps à chercher la sortie de ce "foutu monde pourri".
Je relis régulièrement le cycle d'Ananké: c'est imaginatif et effrayant. Le cycle des années 70 paru chez Marabout, à ne surtout pas confondre avec les produits dérivés (bds, dessins animés).
Réédité dans les 90s par Jacques Lefrancq, en un seul volume (1050 pages). C'est vaguement devenu un objet de collection. Si vous tombez dessus, dans une bouquinerie, n'hésitez pas.
Certains murmurent que c'est pas Henri Vernes qui l'aurait écrit, mais... un dessinateur de bd, qui fut même rédacteur en chef du journal Spirou, et avant cela, éditeur chez Marabout: Philippe Vandooren.
Plus la pataphysique, évidemment. Verviers fut la capitale de la pataphysique. André Blavier, auteur de la fameuse Anthologie des fous littéraires, était le directeur de la bibli municipale où il avait installé le fond international Raymond Queneau. Il y organisait régulièrement des colloques internationaux de pataphysique. J'y ai jamais foutu un patin, ça m'intéressait pas. J'étais trop plongé dans Bob Morane. Aujourd'hui, je le regrette un peu, mais sans excès.
Verviers était un des (nombreux) trous du cul du monde, mais c'était avant tout le trou du cul du bizarre. Tout partait de Verviers, et y revenait. Cf.psittacus project5.3.1. & 5.3.2.
André Delvaux a signé un film magnifique, Belle, qui se déroule entre Verviers, Eupen, et les Fagnes, avec le suisse Jean Luc Bideau. C'est l'histoire d'un conférencier spécialiste d'Apollinaire qui se perd dans les fagnes, y rencontre une femme étrange habitant dans une hutte: une slave qui cause pas un mot de français. J'apprends qu'on vient enfin de le sortir en dvd.
Y avait aussi quelques nuits du fantastique, données dans l'unique cinéma de Verviers qui n'était pas un ciné-club.
Je me souviens d'une de ces nuits. La programmation, c'était:
1- Les griffes de la nuit
2- Alien (ma première vision. Scotché. ça reste un de mes films préférés, pour sa beauté visuelle)
3- Une bouse oubliée (mais je me souviens d'un mec dans la salle, un punk canal historique - oui, y avait quelques rares punks, à Verviers - qui s'est mis à hurler comme un forcené "une brochette au ketchup, une!", ce qui a détendu tout le monde vu que le film était une purge)
4- Suspiria
Un ancien de l'athénée (on en sortait juste, on entrait dans la vie par la grande porte), dont j'ignorais qu'il était fan de films d'horreur (- un "sportif" comme dans les Stephen King, qui m'avait martyrisé tout au long de ma scolarité; y cachait mes fringues dans les vestiaires pendant le cours de gym, adorait me taper dessus pendant la récré avec deux trois potes baraqués -) vient me voir au premier entracte.
"Ah, t'es là aussi, toi? Serre m'en cinq, mec. Tu m'en veux plus, hein? On était jeunes, j'étais con.
"Non oh non, je ne t'en veux plus, je ne t'en ai jamais voulu, d'ailleurs"
"Qu'est-ce tu fais, toi, maintenant?
"Ben je commence une candi en philo... Et toi?
"Ah tiens, ça m'étonne pas du tout de toi, ça, t'as toujours été fort en disserts. Ben moi, je gagne ma vie, et je suis déjà marié, ouaih! Je vends des aspirateurs, mec. Et tu sais quoi? J'adore ça. Je suis super-doué pour la vente. Les affaires marchent très fort.
"Waouw. Mais c'est super, dis!
"Ouaip. Eh oh, putain, c'est génial, hein, Les griffes de la nuit!
"Mwoui, bof...
"Quoi, tu ne vas me dire que t'as pas aimé ce film, quand-même! Ou alors t'y connais rien en cinéma, mec!
"Ben non, c'est mauvais, je suis désolé, le mec qui court partout, là, en faisant "bouh", avec son masque de carnaval. Allez, c'est pas sérieux. Puis le truc avec les cauchemars, là, c'est pas comme ça du tout les rêves. On y croit pas une seconde. Puis tout est toujours plus ou moins dans l'obscurité, avec des fumigènes et de gros effets de lumière, pfff.
"Mais si, c'est comme ça dans les rêves! Tu connais rien aux rêves non plus, ma parole. Moi, je fais des rêves exactement pareil. Je te le dis, mec, tu connais rien aux bons films, t'es trop intello, toujours à décortiquer, oui mais ceci ou mais cela. Faut te décoincer un peu le cul, mec. Ce film, c'est un chef d’œuvre, je te dis, un chef d’œuvre!
"Mais non, je suis pas coincé du cul. C'est un navet, je vais dire, avec de gros effets nuls, et prévisible une heure à l'avance. J'aime les bons films, c'est tout, et je suis bon public, je suis pas coincé, ah non, funeste erreur...
"Whouais whouais, a t'taleure.
Au deuxième entracte (après la bouse):
"Alors Alien, t'as sans doute pas aimé non plus ptêt?"
"Ah si! Ah si! C'est gé-nial hein!
"Ah whouais, oufti toi, putain, chef d’œuvre ce truc!
"Tout à fait, je suis d'accord avec toi. Un pur chef d’œuvre! Mais attention, on n'est pas du tout dans la même catégorie: c'est du Ridley Scott hein (j'avais rien vu d'autre de Ridley Scott, mais j'avais chez moi le dico du cinéma de Jean Tulard de 1982).
"Ah bon, quand-même, t'as pas que de la merde dans les yeux, ouf. Mais pour Les griffes de la nuit, t'es complètement largué. C'est LE film de l'année. Bon on se retrouve après le dernier, si tu veux. Tu connais?
"Ben, je connais Dario Argento, oui, de réputation. Y paraît que ce film est un grand classique du cinéma d'horreur. Très subtil. Plutôt dans le genre film d'auteur, tu vois? Assez exigeant.
"Ah ouais?
"Oui oui, un grrrand cinéaste italien, un maîître du fantastique". (toujours le dico à la con)
"Bon ben on va voir ça. A t'taleure.
"Taleure.
Arrive le film. Oh misère... J'avais honte, mais honte. Je ne voulais qu'une chose, c'était me barrer après le film à quatre pattes par la travée ouest, pour pas que le gars me repère. Tellement je trouvais ça mauvais, criard, ringard, kitsch, ennuyeux, vain. Aujourd'hui encore, je comprends pas le prestige dont continue à jouir Argento.
Mais le gars m'avait à l’œil. Alain Noldus, y s'appelait. Les Noldus, c'est connu, ça vous tient à l’œil.
Sitôt le film terminé, au générique, il m'arrive par derrière et par surprise et me ricane dans la nuque: "c'est ça, ton chef d'oeuvre? Ouarf ouarf! Le maître du fantastique! Putain! J'ai failli ronfler comme un gros porc! (il était plus de 3h du mat, faut dire. Moi même j'étais gavé).
"Oui, bon, j'admets, c'était pas terrible du tout. C'était même euh... franchement nul.
"Aaaah, quand-même. T'as pas que de la merde dans les yeux, je suis un peu rassuré. Bon, au moins, t'as aimé Alien, t'es pas encore complètement foutu, comme mec. Bon, je dois y aller, ma femme m'attend. Content de t'avoir revu! Ah, dommage qu'on parlait pas de cinéma, toi et moi, à l'époque!
"Oui, dommage.
Alain Noldus est déjà loin, fendant la file d'un pas alerte et décontracté, avec un sourire super-classe.
"Salut, dis! (j'agite la main comme une fiotte, sincèrement ému, comme s'il prenait le trans-europ-express).
De fait, je n'ai jamais revu Alain Noldus. Vendre des aspirateurs, ça me botterait pas mal. Ptêt qu'il a fait fortune, qu'il dirige d'immenses succursales d'électro-ménager sur la route de Fléron ou autres. J'aurais même pas besoin de lui envoyer un CV, si ça se trouve, vu qu'il s'en fout complètement. Et à juste titre, vu que je me demande moi-même encore à quoi ça pourrait bien me servir, mon diplôme et mon CV de merde.
C'est plus d'actualité, c'est un vieux post formolique recyclé, c'est pas d'un intérêt hallucinant, et c'est pas très gentil.
ça ne pouvait donc finir que sur ce blog.
Le prochaine fois, ce sera un peu plus sérieux. On causera de Jacques Rancière.
En attendant, ben quoi, on a le droit de se marrer un peu, c'est le droit de l'expression d'l'homme.
Revenons sur cette étonnante série de rimbalderies gériatriques publiées par MBK sur la règle du jeu, le site de BHL (seul disciple rigoureusement authentique - à mes yeux - d'Althusser, son Maître, à qui il rend régulièrement hommage dans ce style pompeux-boursouflé-traumatique qui fait penser à du Chateaubriand version pif gadget). C'était au moment de la révolution tunisienne, et ça semble avoir été pondu sous l'emprise d'une demi-surdouzaine de champis hallucinogènes.
(février 2011)
Ce MBK est véritablement le Frégoli de la néophilosophie slapstick montée en kit, une sorte de girouette multidirectionnelle de compétition.
La palme de l'obscénité lui revient peut-être, bien plus qu'à Badiou. Car il se vautre, pour le coup, dans des jaculations métaphysiques complètement déréalisées, celles là même qu'il reproche à ses anciennes amours fusionnelles.
Kant... blablabla... Hegel... blablabla... Luther... Sainte trinité... Rousseau... blablabliblibloblo... Quel rapport, au juste, avec ce qui se passe?
Il s'imagine sans doute "penser" à la hauteur de l'événement, embrasser l'Histoire en marche, mais qui trop embrasse mal étreint. Graphopathie, opium des autodidactes. La patience du concept, y connaît pas. Monsieur est trop pressé, il croit que l'urgence justifie n'importe quel délire, papillonnage nerveux.
Complètement à l'ouest, même pas dans le ciel des idées pures platoniciennes, mais planant là-haut, tout là-haut, dans la constellation des jeux de mots sonores: bout d'ficelle, selle de ch'val, ch'val de course...
Ce type est incontestablement un hystérique, et c'est pas une insulte psychanalytique: il s'applique à lui-même cette grille très moderne, et gambade dans le psychanalysme comme un jeune chien fou déjà trop vieux. Sans doute dans l'intention de nous divertir un petit peu. Et je dois dire que c'est réussi. Donc, ce serait dommage de ne pas lui rendre hommage pour ces précieux moments de poilade qu'on oublie si vite, dans l'ordre du consommé-jeté instantané d'un art germanopratin du bavardage.
Alors donc. Il passe le plus clair de son temps à se chercher des maîtres, nous suggère-t-il avec une impudeur insistante qui secoue les cocotiers et les palmiers en pot à l'entrée de quelque night-club absolument moderne. Et il s'en est trouvé un nouveau: BHL, davantage à sa portée.
Un nouveau clan, en attendant le suivant: les anciens-nouveaux philosophes. Sa prochaine illumination/révélation, en compagnie du "maître-penseur" André Glux, ce sera que Hegel est le ferment du totalitarisme, etc. Il nous pondra donc inévitablement 5 kilomètres de prose pour faire son erratum.
Qui sera le prochain? Patrick Sébastien? Il est bien parti.
[...]
Mais revenons un instant sur cette affaire d'idolâtrie.
Hystérique, c'est au sens ici de Lacan, pas de Charcot, of course: célébrer le phallus (logos) du maître élu (l'universitaire), tenir haut son sceptre comme un ostensoir, l'adorer et le cajoler, et dans l'opération même, le tenir en échec, défier son savoir en démontrant son impuissance devant la jouissance, laquelle est "au delà du savoir". Mutique, ou, dans son envers symétrique: logorrhéique.
Bref, le couple infernal du maître et de l'hystérique.
De ce point de vue, MBK est une super danseuse-étoile se consumant passionnément sur les feux de la rampe.
Chaque penseur important a ses perroquets idolâtres lui vouant un amour embarrassant et encombrant, convulsif, par ailleurs toujours menacé de désaveu. Puis ils s'en vont "délirer" sur un autre objet.
Deleuze a ses "deleuzolâtres", Derrida ses "derridolâtres", Lacan ses "lacanolâtres", Badiou ses "badiousolâtres", Heidegger ses "Fédier", etc.
J'en ai vu, et entendu, se réunissant dans des séminaires pour des séances de "jeux de mots" en circuit fermé. Mauvaise imitation de psychose pour colloques de colloqués. Locus solus, mais sans Roussel. Et sans le K. Roussel, pas de têtes qui tournent (hihihi).
Mais la pensée de ces 6 là, pour ne citer qu'eux, ne se réduit pas aux esthétiques et postures rhétoriques qu'ils suscitent.
Dans une de ses œuvres maitresses, antiscolastique et philosophie (consultable en son épilogue ici), pierre angulaire décisive du système philosophique pensé personnellement par lui-même, suite à sa formation accélérée sous l'égide protectrice de Badiou, Nancy, "Lacoue", et qqes autres, grandement stimulé dans sa graphopathie, MBK réussit le triple tour de force consistant:
1) à enfoncer des portes largement ouvertes depuis des lustres en s'imaginant béatement percer des coffres-forts scellés avec de la colle super-U;
2) à réinventer quasiment à chaque ligne le fil à couper le beurre, en énonçant par exemple des audaces fracassantes, du genre l'homme a rompu avec son animalité, c'est pourquoi j'ai l'intention d'inventer une théorie nouvelle dont je pressens les linéaments dans Hegel: une anthropologie fondée empiriquement sur la négativité qui se révèle dans la dialectique du m. et de l'e. alors que chez Badiou la négativité est a priori. Et ça, c'est moi tout seul qui l'ai pensé, car j'applique la pensée de Badiou dans la réalité, moi. Et si tu veux, bon, j'ai trouvé des éléments dans Jean-Luc Nancy qui m'ont un peu inspiré cette idée nouvelle, mais sinon, pour l'ensemble, c'est moi et c'est que moi, etc;
3) à maintenir cette exigence de pensée tout au long de l'ouvrage, et ainsi frayer avec une audace inouïe des chemins de traverse où jamais la main du serpent ne s'est aventurée à mettre le? à mettre le? Le pied, voyons, rhooo. Y a en 3 qui suivent.
Lisons un passage, quasi au hasard, instructif sur la problématique fort datée de l'hystérie.
Nous semblons pénétrer ici, à pas feutrés, dans un couvent clos, où un jeune séminariste au charme fou, élevé en anaérobie par frère Tocq, un vieux lacanien "macho", et frère Luc, un vieil heideggerien manquant de tonus, graphopathise le soir venu, dans son journal intime, sa joie émue d'être en passe de dynamiter la pensée française contemporaine internationale:
"cher journal, Dioudiou est rien qu'un vilain macho qui pense toujours avoir raison, et Jeannot est bien trop occupé à astiquer les hosties au presbytère pour s'occuper de moi, etc".
On évoquait Canine, et aussi Le village, l'autre jour. Des fictions ou contes, sur le principe d'une didactologie, disons, dans un univers cadenassé, où on élève ses poussins en batterie. Alors, forcément, le poussin, un jour, il veut ouvrir la cage aux oiseaux, et se laisser s'envoler, c'est beau, pour inventer par exemple l'introduction à la lecture de Hegel de Kojève, dans sa version la plus pauvre, "fukuyamienne", etc, mais le déduisant à partir de Badiou, non, plutôt Nancy, non, plutôt Lacoue, non, plutôt...
(attention, ça fait peur)
Blablablabla… Je pense que nous sommes, et de plus en plus, au moins d’accord sur un point : il est très dangereux d’ontologiser le politique. Dangereux pas parce que cela risquerait de nous conduire à on ne sait quel désastre (le désastre est ce qui est là de toute façon, tout le monde est d’accord là-dessus), mais tout simplement parce que la politique anthropologique (y en a-t-il une autre ?) n’a rien d’ontologique, mais est, éventuellement, une conséquence de l’aptitude qu’a l’animal humain de s’approprier l’être (par l’ontologie mathématique justement, mais entre autres, dois-je loyalement tenir « contre » Badiou). Blibliblablabloblo… Pour Badiou, l’événement est « simple » rupture avec l’Origine. Ce que pense Rousseau, c’est : l’Origine comme rupture avec l’Origine. Telle est la différence radicale de ma conception de l’événement et de celle de Badiou, toutes proportions gardées par ailleurs, comme on dit. C’est en rompant avec l’Origine animale que s’origine la politique, c’est-à-dire « l’inégalité entre les hommes ». (Plus radical encore, ce qui ne peut que « déplaire » à Badiou : c’est à l’être-à-la-science qu’on « doit » l’existence du politique dans la clôture anthropologique, c’est-à-dire expropriation, servitude, torture, guerre, etc. Voire : la politique tout entière est une mimèsis de la science. Cela, je l’ai démontré philosophiquement, dans une toile sophistiquée d’inférences et de déductions précises, et pas simplement assené sans arguments, comme le fait toujours la mauvaise philosophie. Blublubblobloblabla…. Mettons les points sur les i. Ma médiation globale de l’événement, mes conceptions de la subjectivation, de l’Origine comme co-dépendance des procédures génériques entre elles (pour Badiou, tout est séparé, et notamment les « vérités » : c’est ça aussi que j’appelle « machisme transcendantal », et même pas en mauvaise part : ma pensée qui n’est certes pas une « philosophie positive »- est plus « féminine » de ce point de vue, interrogeant les procédures de vérités dans leur co-dépendance organique : j’y reviendrai plus loin), la dialectique métaphysique que j’organise de la Mort (appropriation d’être et pathétique Ŕtragique- du disparaître sont rigoureusement -« mathématiquement »- proportionnés3), donc de la « vie », etc., ma pensée, ne t’en déplaise, ne doit plus rien à Badiou. Son concept de vérité, et lui seul, reste entièrement le mien, c’est-à-dire que je l’applique. Mais je l’applique, et c’est à ce détail que tout se joue, à des vérités négatives autant que positives (plus exactement : à la négativité comme condition de production des vérités positives). Blablabla etc
(Ceci logé dans d'interminables méditations en free style, où l'auteur s'exhorte à réfléchir intensément sur la place et l'importance de l'hystérie féminine dans la quadraturation "papa, maman, la bonne et moi". Là on est dans du Feydeau, très 19è. Il va alors dérouler une quête fébrile de son identité entre Deleuze "le maso" et Badiou le "macho". Et s'il était la part maudite de ceux là, le principe "féminin" hystérique qui transgresse ce bel ordonnancement duel, tenant en échec ces deux positions. Hein? Hein? Soit une Aufhebung à lui tout seul, une suppression-conservation-dépassement d'onc'dioudiou et d'onc'gillou. Bref, c'est lourd de conséquence sur l'avenir du philosophème à la rue d'Ulm, et donc l'Aufhebung de la métaphysique occidentale elle-même. Mais j'avoue, tendant la verge pour me faire fouetter, que je n'ai pas suivi jusqu'au bout cette scolastique œdipienne passionnante)
Oui. C'est plus terrifiant qu'une astounding story de Bradbury ou de Julien Green (genre le voyageur sur la terre): un jeune homme déjà vieux est séquestré par un oncle gâtique dans un manoir, ou un monastère, voulant à tout prix en faire son secrétaire particulier, et le modeler à son image.
Mais le jh déjà vieux se rebiffe, il fait des rêves fous et fulgurants. Il imagine en son for intérieur des paysages philosophiques nouveaux, jamais pensés. Et il sent, depuis quelques temps, sa beauté et sa jeunesse flétrir au contact du vieux crouton qui radote avec ses histoires d'axiomes purs, thésiques.
"rhoo et crotte à la fin, n'y en marre hein. Je me suis laissé dire que de l'autre côté du pont, dans la maison à Bernard-Henri, ça bande un peu moins mou. Bernard Henry me fait des œillades langoureuses, ces dernières semaines, suite à la révolution en Tunisie et tout ça. Genre de me dire, tu vois Mehdi, il est temps de rallier la cause pour laquelle nous nous battons, depuis Soljénitsyne, la Serbie, le Darfour. Rejoins-nous! Laisse tomber ce vieux stalinien antisémite qui t'empêche de profiter de la vie.
Un peu moins de rigorisme militaire, grands dieux, qu'on s'amuse un peu, mais on étouffe dans cette caserne, à la fin. Y a pas d'mal à s'faire du bien. Il faut que je change de crèmerie, sinon je vais péter un câble. Dioudiou passe toutes ses soirées à remater sa vieille vhs de Dirty Harry; tu parles de soirées glamour, hein. Non, mais on s'enkyste, ici. Et j'ai plus le droit de sortir après 23 heures, soi-disant comme quoi je manque de discipline et d'assiduité aux séminaires de dioudiou. ça devient lourd, vraiment. Je ne le su-pporte plus. Et toujours négligé, dans son horrîîîîble pull jaune en laine mitée, sous prétexe qu'on doit se serrer la ceinture, faire des économies pour la révolution, et patati et patataaa. OooOh, la barbe!"
D'ailleurs, la scène de ménage s'intensifie, à l'heure où je vous cause, sur nos téléscripteurs, à une échelle intime qui tutoie "le sens de l'histoire". Il s'agit de laver son linge sale familial à la face (passionnée) du monde. Un mini-opéra transgressif circonscrit à une aire géographique allant de l'école à la garderie.
Pour qui fantasmait encore, sur ce cas, un enthousiasme kantien désintéressé devant l'événement révolutionnaire, y a plus vraiment à tortiller.
Biberonné et cerné par des "processus de subjectivation" gouvernés par les schèmes du lacanisme où le nom du père a remplacé mon papa, KBM se libère, en gesticulant, de ses manceps, et prend à témoin l'Histoire universelle, que désormais, il vole de ses propres ailes. On est content pour lui, mais qu'est-ce que ça peut bien nous faire?
Ce qui surprend toujours, et laisse songeur, c'est cet incroyable nombrilisme non-copernicien, depuis lequel il ne doute pas que ses propres miasmes intimes et règlements de compte intra-psychiques se hissent à la hauteur d'une bio-graphie philosophique éclairant le monde (on songe ici à l'auto-mise en scène de bhl vivant sur le terrain les convulsions du monde en tant que super-reporter), de type nietzschéenne ici, et aussi gigantomachique que la lutte à mains nues de Frodon contre les Nazgûls.
(Non, désolé, moi c'est pas pareil, confondons pas tout: je dégage des idéal-types à "universalité située", c'est très scientifique comme loisir. Un loisir qui me laisse peu de temps pour aller faire Saturnin le canard sur la chaine télé locale RTC-Liège, comme Daniel Salvatore Schiffer.
L'Oscar Wilde des plateaux talk-pub pour le fromage belge. Dans sa période "lévinassienne". Avant de devenir le spécialiste local de la philosophie du dandysme, un créneau plus porteur dans le plan média. Et qui permet de renouveler un peu sa garde-robe. Oui, il y aura droit aussi, prochainement, à sa séquence muppet. Y a pas d'raison.)
Nous vous tiendrons au courant, minute par minute, de ce violent conflit armé qui vient d'éclater, à l'angle de la rue d'Ulm et de la rue Soufflot. Il concerne le destin de la métaphysique occidentale.
Mieux vaut en rire, avant d'en pleurer. En exclusivité, et bientôt chez Mireille Dumas:
Lu les textes de Badiou et Zizek sur la Révolution tunisienne. Plus nuls encore que prévisible. Pas même la peine de réagir à chaud. Le 1789 du monde arabe. Un coup d’arrêt à l’islam politique, contrairement à tout ce que veut faire croire la propagande occidentale, et par exemple – à chaud – la pathétique tentative de récupération d’Ahmadinejad, qui sent que les mois, au « mieux » les années, du parti-État des mollahs sont comptés. Une commune à l’échelle de tout un pays. Un mai 68 réussi. Peut-être la première Révolution situationniste de l’Histoire. Lotta continua, enfin non dévoyé… Je continue à m’amuser, paresseusement, – j’écris énormément sur la situation, quand je peux, par ailleurs ; ça ne fait que trois jours, une éternité –, pour ce blog, en vous recopiant la lettre écrite à la chère badiousiste insultante. Je me dis parfois que je suis d’une courtoisie exquise… Je vous dirai la prochaine fois ce qu’elle a osé me dire. « Alain n’a pas mis deux jours, par exemple, pour sortir sa fraisière : il a dit, devant de proches amis, que je sortais un livre « commandité » par BHL, sic. Archifaux : c’est moi qui suis allé vers BHL. J’ai très vite su que ce serait lui mon éditeur, et je ne le regrette pas. J’ai attendu deux mois avant de lui présenter quelque chose – il ne s’attendait même pas au contenu… –. Il est archiprofessionnel, et j’ai d’ores et déjà hâte de publier d’autres choses chez lui, loin du funeste cas d’Alain B. Qu’en l’occurrence, je lui rende un service inestimable (lui a même dit : « miraculeux »), c’est ça que j’appelle : ne pas faire son oie blanche, comme l’autre tout le temps (l’Incorruptible, la Vertu, le Bien sans mélange, les Vérités éternelles, etc., de la part d’un personnage qui est le démenti vivant de tous ses mots). Le secrétaire de BH m’avait demandé un texte pour La règle du jeu, à l’insu même de son patron (numéro où se trouvent nombre de personnalités parfaitement de gauche…) et en le rédigeant (je sortais d’une assez grave dépression, à cause de tout ça) a très vite germé l’idée d’un livre auquel je songeais depuis des années, pour lequel j’accumulais des notes dont je ne parlais à personne ; le livre est sorti pour ainsi dire d’un jet, à la Nietzsche. C’est une des références constantes du livre : la rupture de Nietzsche avec Bayreuth. La « réhabilitation » actuelle de Wagner tentée par le maoïste français et le stalinien slovène a, tout de même, un sens idéologique malheureusement très précis. C’est la moindre des responsabilités éthiques d’un philosophe qui a lu que de dire aux gens : il y a des philosophes, sur la question, bien plus puissants que ces deux-là : Adorno (« Quasi una fantasia », « Essai sur Wagner »), Lacoue-Labarthe (« Musica ficta »). Et bien sûr Nietzsche. Et il était de mon devoir de me donner le maximum de moyens pour être entendu là-dessus. Le fait que j’ai été « ami » – je vais quand même revenir sur cette appellation… – avec Alain Trucmuche ne fait que me justifier davantage à prendre mes responsabilités sur ce point. Mon livre n’a rien à voir avec tous ceux écrits à ce jour contre Badiou. Il est le premier qui le délimite historiquement, littéralement et dans tous les sens. Vous savez mieux que quiconque que je fus le premier de ma génération à signaler son génie métaphysique, à le défendre, et à le lire comme très peu de personnes, de son propre aveu, l’ont lu. J’ai tout lu, y compris ses nombreux « discours du rectorat » des seventies… Il était donc temps de faire un bilan, et de dire ce que je pense depuis longtemps : sorti de son génie métaphysique, dont je montre dans ce livre à quoi il sert (par exemple : qu’appelle-t-il la vie ? La mort ? Le Mal ? La division des sexes ? Je vous pose personnellement la question. Et j’attends, sincèrement, un jour ou l’autre la réponse), tout ce que Badiou appelle « éthique », « politique », « communisme », « amour », ne vaut strictement rien. » Le « sens de l’Histoire » ? Chiche, kebab.
Bon, OK, parler d'hystérie, c'est user d'un schème daté et contestable, tout comme semble bien datée l'école freudienne de Paris, qui s'est autophagée depuis beau jeu dans sa ptite bouteille, là, et n'intéresse plus grand monde.
Mais ce schème s'autovalide ici, et éclaire le psychodrame, puisqu'il est produit par l'adhésion ou la foi du charbonnier à l'égard des topiques freudo-lacaniennes, vécues comme des opérateurs de "Vérité". On voit les dégâts chez les victimes consentantes de la clinique psychanalytique, et on soupire après un peu de systémique watzlawickienne.
C'est pourquoi je propose de lui substituer une qualification encore plus vieillotte, mais qui a le mérite de trancher le noeud gordien sans s'embarrasser de subtiles contorsions contribuant à déboiser l'Amazonie:
"perruche ventriloque"
Ou, plus simplement encore:
"fumiste".
Avançons-nous à présent, toujours à pas feutrés, sous les volutes bleutées de cette fumisterie.
"J'ai une chance de réussir là où Deleuze à semi-échoué, c'est-à-dire à produire une pop philosophie."
Mazette, vous.
Pop philosophie est une notion dont on fait un peu trop facilement son beurre. Lire Kant, ou Hegel, ou Derrida, Deleuze, Badiou, c'est comme la peinture à l'huile, c'est bien difficile et ça ne donne pas à jerker classieusement en s'agitant comme on lance les dés. Du moins les 20 premières années...
Faut faire ses gammes aussi, perfectionner son petit pas de danse. Et on en a jamais fini, si on souhaite se prétendre (quelle prétention), "philosophe". Pas grand chose à voir, du moins en première instance, donc, avec un "art performance" conceptuel au festival d'Avignon ou que sais-je.
Une philosophie de cocktails littéraires, vaguement "avant-gardiste" ici.
Sous prétexte de fourbir une "anti-scolastique", de rendre à la philosophie sa "praxis", de la libérer des institutions confinées, vers la "Vie", une nouvelle génération de "philosophes" se vautrant avec complaisance dans une pure scolastique, vide, sans destinateur ni destinataire, autologie scintillante, qui ne dit absolument rien, alors qu'elle ambitionne d'exprimer l'urgence des temps présents.
Les concepts ne sont plus que des "gimmicks" et des "jingles", donnant lieu à des démonstrations purement conceptuelles, des "théorèmes" phrastiques, psalmodiant et égrenant des "noms" de penseurs comme on feuillette le catalogue des 3 suisses, au nom desquels sont assénées autant de généralités creuses, et à propos desquels le moins bon "que sais-je" nous en apprendra bien plus.
Et qui n'ont d'autre fonction et d'autre concept, en vérité, que de bâtir leur propre mythologie personnelle.
Le passage de MBK de "Badiou" à "BHL", de ce point de vue, ne doit rien au hasard, mais tout à la logique de son entreprise "philosophique". Il n'est en rien le fruit d'une "révélation" fracassante, à l'instar d'un Claudel découvrant la foi derrière un pilier de Notre Dame - et excipant, c'est le plus douteux, des convulsions du monde, aux fins de se donner l'allure d'un Malraux des temps nouveaux -, mais l'instrument pressant et pressé d'une esthétique de soi. Exactement comme l'aut'zig.
Je vois mal qu'on puisse passer du temps là-dessus. Sauf pour dégonfler la baudruche, chétive pécore s'enflant si bien que...
Le dernier cas d'école sur le "sujet", débattu en ces colonnes, c'était Daniel Franco (déjà oublié): un autre "badiousien" déçu (lui aussi avait fait sa thèse sous sa direction), puis devenu conseiller artistique, mâtiné d'essayiste-poète, dans un théâtre d'avant-garde subventionné.
Il avait saisi le Kaïros pour embrasser la pensée bhl, dans d'interminables rebonds sur le site de libé, consacrés à démontrer que Badiou était antisémite, et se ridiculisant à jamais dans les profondeurs marécageuses du cyber-monde (cad le lieu d'élection des "masses incultes et haineuses" faisant des "graffitis dans les latrines", selon la formule d'Onfray - créateur d'une université populaire contre l'élitisme institutionnel).
MBK, pour moi, philosophiquement, c'est un mix de François Bégaudeau pour le fond, Michel Onfray pour l'audace, et Véronique Bergen *** pour la forme.
Une "badiou-deleuziste" soustracto-addictive, qui cultive, elle aussi, l'art de la jaculation interminable sur des kilomètres, sorte de pure jouissance scripturale en apesanteur, glossolalique, aux abords d'une "psychose" imitée, donc, d'un "tout au langage" ayant conjuré la pesanteur des "choses".
J'ai tenu dans mes mains, jadis et par hasard, 1500 pages de sa thèse-in-progress, longue coulée verbeuse quasi sans paragraphes, sur Deleuze. Désavouée par son directeur de thèse, Badiou, qui à juste titre n'y voyait qu'un tissu rhétorique - indépendamment du problème posé par la "platonisation" de Deleuze par Badiou -, elle s'en alla la soutenir à Liège. L'objet, rhizomatique, fut réduit de moitié par l'intéressée, vraisemblablement selon un principe de composition aléatoire-contrôlée, comme dirait Witold Lutoslawski. Mais on aurait pu faire du cut-up dans n'importe quel sens; il aurait facilement pu faire le triple, ou ne jamais s'arrêter, et s'exposer à la FIAC, dans un entrepôt. D'un art de "penser" sans jamais relever le stylographe. Puis elle devint une "écrivaine-poète" prisée par le théâtre-poème de Bruxelles - haut-lieu de la snobitude radotante squatté par deux pelés et trois tondues d'une haute-bourgeoise raffinée et aussi fraiche qu'un palmier en pot mais se prenant pour Antonin Artaud, - et accessoirement "philosophe" de plateaux télévisuels, tenant la dragée haute à Luc Ferry (grand moment).
Publie ses "essais" dans une collection baptisée, par un paradoxe délicieux: travaux pratiques.
*** Incise sur la pensée bergenienne: Par-delà Onfray: la résistivité
[ Attention, la prolifération auto tauto topo logo-graphique psychotisante, en plaquettes de luxe ou en botins kilométriques scellés au fond d'une bouteille de Klein, donc très difficiles à attraper, n'est pas l'apanage exclusif des graphopathes d'une psittacose-toujours "lacaniste" et en partie responsable du déboisement de l'Amazonie.
Il y a aussi des "badiouso-deleuzistes" soustracto-addictifs et dialectiquement non synthétisables qui s'adonnent à la joie demeurée du scripto-coïtus-psittacistus-ininterruptus, en moult croissances germinatives et rhizomatiques destinées à ne jamais se reterritorialiser dans la zone improbable du générique de fin:
" Si, de façon immanente, toute situation dispose dans le mouvement où elle se construit d’un vis-à-vis qui lui résiste, si les lignes de pouvoir appellent leur doublure par les lignes de contre-pouvoir, il s’agit de voir quels opérateurs logiques de la résistance le schéma dialectique, la voie vitaliste et la coupe axiomatique privilégient.
[…]
Ni bréviaire théorique ni manuel pratique, cet essai entend se tenir au carrefour des résistances de pensées et des pensées de la résistance, pariant pour la bifurcation et l’envol dans le jeu de la matière. A chaque vague d’oppression s’abattant sur le sable, opposer une crête d’écume qui transfigure la mer ; à chaque contradiction du monde, riposter par une dilatation des manières d’exister ; au rétrécissement des forces que l’on porte en soi, répondre par une concentration de l’être en un point doté d’une amplitude maximale.
[…]
Le soulèvement affleure de l’intérieur de l’état de choses dont il ne compose qu’un dehors relatif. Si tout pouvoir engendre le cône de lumière de sa résistance, si leur corrélation vire à l’intrication, la typologie de la résistance s’ancrera dans un critère topologique - à savoir, la manière dont s’articulent le même et l’autre. C’est le type de nouage produit qui dicte une certaine courbure de résistance : le statut accordé à l’altérité et la façon d’asseoir son rapport au même orienteront sa tenue. "
Ce n'est que l'avant-propos à la préface de l'introduction des 1.500 pages "in progress", en amont comme en aval - et dans l'interrègne d'un mi-temps taupologiquement insurrectionnel -, qui entendront se tenir, d'une main ferme et sans vaciller, sur ce même carrefour des résistances de pensées et des pensées de la résistance. En percutant ad libitum le même grelot tubulaire z'et sonore. La typo s'ancre dans l'topo, c'est l'topo d'la typo. C'est the Big note inane with a big aboli nose. Mais n'est pas La Monte Young qui veut. Ou Monte La qui veut mais Young n'est pas.
Anyway, c'est quand-même très beau.
Et si vous n'aimez pas ça, n'en dégoûtez pas les autres. Un minimum de respect pour le travail de la pensée, pour la pensée au travail, serait le bienvenu. Collection "travaux pratiques", cela va sans dire. Ne pas déranger, travaux. On oublie trop souvent la praxis du tricot. Une maille à l'envers, une maille à l'endroit...
Quand on pense que certains préfèrent jouer à oxo ou au démineur solitaire... Pff... Faudrait quand-même leur rappeler, de temps à autre, à ces gros nerds inutiles et neuro-végétatifs, que le biglotron universel ne s'est pas construit tout seul, ni en un jour, non plus. Un peu d'tenue, allons. Et le tunnel sous la Manche, ça a coûté beaucoup d'huile de bras et de maillots de corps, aussi. ]
Bergen et MBK, donc, réunis pour le meilleur et pour le rire:
A l'attention de qui, cette "performance philosophique duale"? On ne sait pas trop, mais c'est assez "hype", d'autant qu'un des deux membres de la paire duale est "présent-absent":
Véronique Bergen absente de cette région d'Europe pendant trois mois est restée solidaire du symposium. Elle nous a fait parvenir par la poste une version papier de son texte et une version enregistrée sur cassette. Lors d'une conversation téléphonique elle a exprimé le souhait qu'un portrait de Gilles Deleuze soit projetté (sic) sur l'écran de l'auditorium pendant que son discours serait diffusé pour précéder l'intervention de Mehdi Belhaj Kacem. Ce portrait d'après une photographie a été spécialement réalisé dans ce cadre par le graphiste Guy Peellaert.
Cette absence solidaire de VB de cette région d'Europe pendant trois mois, ça veut certainement dire "performativement" quelque chose qui veut dire quelque chose. Un tel dispositif est un opérateur événementiel, je ne vois que ça. Il traduit dans le champ physique un double mouvement translatif, de soustraction additive et d'addition soustractive. Sur le plan expérimental.
En effet:
Il s'agira d'examiner en quoi la saisie de l'événement comme pli de l'être, flexion de l'Un-Tout (Deleuze) entraîne une précarité dont la localisation, la provenance, les coordonnées et le destin présentent une différence de nature par rapport à celle qui se corrèle à une ontologie du discontinu où l'événement est un supplément rompant avec l'être (Badiou).
On sent le "laboratoire" où se fomentent des concepts et des pensées d'une "radicale nouveauté", dans l'ombre d'un secret très excitant comme une piste de dance dans un club select "underground" où l'on pénètre, le cœur battant, sur carton d'invitation, comme dans After hours.
C'est pas de la "pop'philosophie", même pas du "pop'art". "Mais... Mais, c'est d'la merde?" - "Non, c'est klug".
On pense à Godard visitant les installations des apprentis-plasticiens de l'école du Fresnoy: "ça me parle pas trop, ces machines autistes; ça ne fabrique même pas des cravates".
Véronique Bergen, versant philosophie:
Voir ci-dessus
Bergen, versant littérature:
" Des épées d'argent cinglaient le corps turquoise qui, habile à engloutir la lune au fond de ses abysses, ne livrait aucun récit stable, reine sans roi à l'immense traînée d'écume que fendaient des cormorans. "
Couin-couin.
MBK, versant philosophie:
L’esprit du nihilisme : titre doublement paradoxal, puisque ce livre entreprend parallèlement, et souvent en même temps, de déconstruire le (pseudo-)concept nietzschéo-heideggerien de "nihilisme" et de décrire ce que, par provocation provisionnelle nous appellerons "nihilisme démocratique". C’est graduellement, par la description phénoménologique de la spiritualité exprimée dans la voix moyenne de toute une époque, que se rouvre alors la voie qui a traversé toute la modernité pensante depuis deux siècles : la "redécouverte" de la Tragédie par l’homme sans dieu(x). S’y établit le "secret" découvert à tâtons par cette modernité, sans avoir jamais été énoncé comme tel : renversant la tradition métaphysico-politique de l’Occident, on démontre que ce n’est pas la Loi qui est la condition de la Transgression, mais le contraire. C’est la Transgression qui est la condition de possibilité de toute législation : non seule-ment "morale", politique et civique, mais technique et culturelle. L’enjeu est considérable : si la philosophie, pour la toute première fois de sa tradition, parvenait à renverser le rapport qu’elle a toujours posé entre législation et transgression, démontrant que celle-ci est la condition de possibilité de celle-là et pas l’inverse ; bouleversant au passage le sens même qu’on a toujours accordé au concept de "Transgression", alors la philosophie destituerait enfin la région de pensée qui, avec l’irrationalisme qui lui est propre, et qu’on a plus que jamais raison de qualifier d’"obscurantisme", a toujours "pensé" la précession de la transgression sur la législation : nommément la religion (le "péché originel"). Cette destitution non seulement court-circuiterait le pouvoir du religieux, mais restituerait ce pouvoir, et la tâche d’en penser les conséquences, à cela dont le retrait, depuis trente ans, est le vrai nom du "nihilisme" et du "retour du religieux" : la politique.
MBK, versant littérature:
"Là cherche à me soustraire à sa digestion conquérante se change vite en indigestion enchantée perceptible remue-ménage de la flache au tuf de son bidon l'estomac lourd remonte à l'insuffle des lèvres pareilles à un débouche-chiottes à l'invincible ventouse me démène inutile émotion infernale de la mulsion monstre avant-coureuse du dégueulis entre dans la bouche broyée chuintement du vomi rêche dans la bouche en liquéfaction vers le boyau tenant à peine liquide coule en l'intestin précaire muscles du corps impotents à se bander avale coco avale mes débats plus forfait estomac à l'épreuve abandon paix superbe lèvres jointes dégorge plus forte medley subjectif de son menu en tornades inlassables."
Film-concept fort perturbant, percutant, interrogateur. Selon la formule consacrée, il ne fera pas l'unanimité. Bcp seront tentés de le classer rapidement dans la catégorie "provocation morbide", "jeu de massacre gratuit", "négativisme contemporain", "exercice masochiste", "schéma à l'épate", etc.
Or pas du tout. Je le vois comme un électrochoc nécessaire, le refus très sain d'un état du monde asphyxié et asphyxiant. Et ce n'est pas du tout gratuit: ça faisait longtemps que je n'avais pas vu un film qui donne autant à penser (au sens de "réfléchir") sur la nature exacte de ce qu'on est en train de regarder. Bien au delà d'une "métaphore" sadique sur la "famille", ce qu'il est aussi, mais au niveau de son interprétation la plus pauvre, c'est une sorte de conte fantastique au bord de la sf. Je serais tenté de parler de film d'horreur épistémologique et politique.
(A partir d'ici, attention, spoiling)
On compare ça à du Haneke, à du Seidl, à du Pasolini. C'est pas vraiment ça. On sent ces influences, mais ça part ailleurs...
Pour le dispositif, ce serait plutôt, au petit jeu des comparaisons, ce que Nolan a échoué à produire avec son Inception: le déroulé imperturbablement logique d'une hypothèse de sf intra-psychique. Ici, une opération de dressage humain complète en vase clos, à base de programmation neuro-linguistique, un peu comme dans une nouvelle de Bradbury du Pays d'octobre. Ou, si on veut encore, Le Village de Shyamalan, mais à la ville, moins divertissant, sans sorcières de folklore et sans costumes. J'y reviens un peu plus tard.
Dans le Nolan, on comprend strictement rien, parce qu'il n'y a rien à comprendre, en fait. Le tube est creux. C'est un tour d'illusionniste, mais raté, on ne sent aucune fluidité dans le passage d'un plan de réalité à un autre. Les raccords sont bidonnés, et on se désintéresse rapidement de ce qui se passe pour se consacrer aux traumas "psychanalytico-mémoriels" de Di-Caprio, aussi convenus que la tempête sous un crâne qui l'agitait dans Shutter island.
Ici, on n'arrête pas de s'étonner de ce qui se passe (car ce qui se passe défie littéralement notre entendement, et les plus sensibles n'iront pas jusqu'au bout), tout en se retrouvant à y réfléchir constamment, et à se dire: "mais non, c'est totalement cohérent, rien n'est fantaisiste ou surréaliste là-dedans".
On plonge dans un monde de pure folie, franchement oppressant tout en étant comique (la chorégraphie et la chanson apprises par cœur, en "yaourt"), et cette folie n'est rien d'autre qu'un processus de rationalisation, poussé jusque dans ses ultimes conséquences. Maximalisation de la logique d'un micro-monde maniaquement élaboré, sous toutes ses coutures, dont on ne cesse de recoudre toutes les échancrures.
Pour être un peu pédant, je dirais (sans trop croire à ce que je dis) que c'est un film foucaldien: il nous parle de conditions de réalité ou d'horizon de réalité produits par une épistémè, un paradigme, indissociables dans leur arbitraire d'un "savoir-pouvoir", d'un processus de contrôle, de gestion des corps et des têtes dans un espace-temps donné.
Là où le film est fort, c'est précisément par son caractère indécidable. Contrairement au Village de Shy, avec lequel il entretient une évidente proximité, le réalisateur nous refuse, du début à la conclusion, un point de vue en surplomb, transcendant les points de vue présentés et autorisant une résolution, dans une zone qui serait un "dehors".
Je reviens aussi sur cette vieille nouvelle de Bradbury, le diable à ressort, à laquelle tant Canine que Le Village me font irrésistiblement penser (on a souvent accusé Shy de piller des bouts d'idées sans citer ses sources, alors pourquoi ce n'en serait pas une? Y compris pour The Others, sur un postulat similaire):
un petit garçon élevé par une mère paranoïaque, dans une immense demeure séparée de la ville par une clôture voilant la grand'route. Parce que le père est mort dans un accident de voiture sur cette grand'route.
Cette maison est l'univers, le plafond est la voûte céleste, etc. Dehors, c'est la mort; si tu sors, tu es mort.
La mère meurt accidentellement, après une mauvaise chute dans un escalier, enfin, quelque chose de cet ordre. Le petit garçon, après être longtemps resté à ses côtés en essayant de la réveiller (la mort dont sa mère ne cessait de lui parler, ça reste pour lui une "réalité" très floue), finit par s'aventurer au delà de cette clôture.
A la fin de la nouvelle, on nous fait part du témoignage d'un policier, qui aurait aperçu un petit garçon vêtu de façon bizarre, "à l'ancienne", marchant le long d'un trottoir et répétant: "je suis mort, je suis mort..."
Le Shyamalan décrit et pose un problème que le Lanthimos reprend à sa façon: paranoïa, peur entretenue de l'extérieur, obsession sécuritaire, modèle autarcique de la famille.
Le twist final, dans le Village, signifie révélation, pour le spectateur surtout, et éventuellement les enfants qui habitent le village, d'un monde au delà de leur monde, qui le "transcende", donc. Je ne pense pas que le film approuve la décision finale d'y rester, il expose cette décision. Le reste, on peut se lancer dans l'interprétation... Il n'en demeure pas moins que ce twist final propose une résolution, pour le spectateur, du partage réalité/fiction. La révélation épistémologique que le Village est un simulacre permet de différencier un "dedans" et un "dehors".
Dans Canine, d'autres questions se posent, qui parfois recoupent celles du Village. Fort intéressantes (sans être d'une folle originalité, mais l'originalité à tout prix, c'est pas forcément intéressant).
Plus particulièrement concentrées, à la manière d'une étude clinique, sur le dispositif de dressage en tant que tel. La programmation, le conditionnement; leurs effets sur les "enfants" (de jeunes adultes, en fait); les modes de "subjectivation" qu'ils induisent, des états de corps et langage; les processus d'apprentissage, qui consistent à désigner des objets (physiques ou non) par des mots qui usuellement en désignent d'autres (une forme de novlangue destinée à annuler les possibilités de compréhension et de communication en dehors du champ familial); des exercices permanents, sous forme de défis à relever, de compétitions sportives, de paris (à base de récompenses ou de blâmes); des rites à accomplir; des croyances engrammées comme le rôle de la "canine" (le jour où votre canine gauche ou droite tombe, vous serez adulte, et quand elle repousse, vous pourrez conduire la voiture de papa pour sortir - car il est impossible de sortir sans la voiture, en raison de la présence de monstres cannibales au delà de la clôture. Un chat, par exemple, ayant fait intrusion dans le jardin; occasion d'une scène assez trash, sans autre précision).
C'est une famille de 5 personnes (plus une employée, qui vient de temps en temps, recrutée dans l'usine, suivant des consignes hyper-paramétrées, et se révélant un peu starbée elle-même), et il n'y a pas de révélation, ou alors, s'il y en a une (y aura pas de réponse à cette question, même si... Faut voir le film), elle sera sans doute extrêmement bizarre, et en tout cas pas évidente à saisir.
Pour plusieurs raisons possibles, qui ne sont pas développées et laissées à l'appréciation du spectateur (qui est aussi, par là, invité à réfléchir sur les "programmations" arbitraires formant l'épistémè à laquelle il appartient), il leur est psychiquement impossible de saisir le concept même d'un "simulacre"; leur monde est bâti par leurs parents sur un système délirant mais parfaitement bétonné. Le partage dedans/dehors équivaut strictement, sans aucune altération possible, au partage vie/mort.
La possibilité d'une exploration (sous habitacle étanche) de ce dehors dépend d'une énigme apparemment insoluble, poison et remède, livrée par les parents: combien de temps met une canine pour tomber puis repousser? Cette énigme ne suscite guère la curiosité de ces "grands enfants", programmés depuis la naissance à décrypter leur monde depuis l'unique grille forgée par les parents, soumise à de perpétuels examens.
Jusqu'au jour où leur gouvernante oublie dans une chambre son sac, avec la vidéo de location d'un film dont on ignore le contenu. L'ainée visionne ce film, qui lui est inintelligible, mais l'intrigue sur un point: la mention répétitive du nom d'un personnage: "Bruce". Signe acoustique inconnu, incongru, devenant pour les deux sœurs une sorte de code secret indéchiffrable, prétexte à créer des combinaisons pavloviennes inédites commençant à dérégler le système neurocognitif mis en place par les parents, et prétexte à un running gag savoureux:
A partir de ce moment, l'ainée va expérimenter d'autres usages du corps, dissociés de la norme apprise. A l'occasion du réveillon, notamment. Séquence assez bidonnante:
Le film ira jusqu'au bout de son idée, et à ce titre en indisposera plus d'un.
On pourrait dénoncer son dispositif comme pervers: la fonction cathartique ou libératrice des "contes" est grippée, nous sommes pris en otages, livrés à un point de vue manipulateur, et donc voilà une fois encore un film bien "dégueulasse", qui ne remplit pas sa mission humaniste ou "émancipatrice", etc.
C'est au contraire dans ce parti pris que le film atteint sa dimension véritablement critique ou réflexive.
Là ou Le village nous rassure au fond plus qu'il ne nous inquiète, nous infantilisant d'une certaine manière, nous prenant par la main pour nous reconduire gentiment vers la porte de "sortie" (ouf, enfin le vrai monde retrouvé, malgré ses vicissitudes, le monde familier, accueillant, rassurant, avec ses gyrophares multicolores de voitures de police et leurs émissions radios qui grésillent, comme dans tout bon panoramique conclusif de fiction urbaine), Canine sème un doute inconfortable sur la possibilité de cette ouverture, et de ce fait nous prend au collet, sans prendre de gants, pour nous asséner brutalement, dans le cadre de sa métaphore, la question du dehors. On retrouve un peu les questions que je soulevais, depuis Blair witch project, sur la nature ou le statut du "hors-champ".
Le film propose la métaphore visuelle d'une position de savoir impossible mais dont elle actualise complètement la possibilité. Que se passe-t-il si, par impossible, un système du savoir se boucle spéculativement sur lui-même, en un cercle absolu, parfait? Que se passe-t-il si, par impossible, est réalisée, par coup de force, l'identité du "dehors" et du "dedans"? Si à la représentation impure s'est substituée, en la congédiant, la présence pure? Si le "réel" et le "rationnel" se rejoignent enfin dans un concept pur assurant l'identité de l'immédiateté de la médiation? Si on refoule le négatif, si on oublie qu'un oublié travaille dans le concept? Si on oublie ou refoule que le travail du concept, ça consiste à refouler activement, cad se souvenir, de la part de l'inarticulable qui le hante, sans qu'il puisse ni le relever par le concept ni le présenter hors-langage? Etc, etc. Je suggérais qu'oublier ou refouler la tension insurmontable entre l'inarticulable et l'articulation, c'était desceller la porte de la peur.
La maison/monde de Canine est un monde de pure terreur. De pur comique, aussi, comme pouvait l'être à sa façon la famille de Texas chainsaw massacre.Plantée dans un terrain vague inhabitable, une zone désaffectée. Vastes entrepôts toujours plus ou moins déserts, un complexe usinaire à l'abandon dont le père est le super-pdg. Canine est moins un film sur la famille grecque qu'un film sur la Grèce, la Grèce comme promesse d'avenir.
De rares rapports inter-personnels, devenus fantômatiques, fondés sur et réduits à la peur, répètent comme une machine automate buggée, obstinée, les gestes de la logique marchande: domestication, punition, tortures et caresses.
Le monde de Canine pousse juste cette logique de quelques degrés, de telle sorte que, dans cet effet de loupe grossissante, nous commençons sérieusement à nous inquiéter de ce que notre propre production de réalité, ou "savoir-pouvoir", dans laquelle nous nous mouvons (usages du langage, du corps, représentations du monde, processus de subjectivation et de socialisation, …), ne diffère fondamentalement pas du dispositif psychotique auquel nous assistons. Et qui tout simplement nous est insupportable, nous terrifie. Que nous supportons, pourtant, quelques degrés en dessous.