mercredi 31 août 2022

Genèse et structure de la Raison dans un département de Valachie (4/8/2010, REEDIT)

 

 [Suite à une manœuvre fautive de ma part, je ne vois que ça, avait disparu de mon blog ce texte nodal, épicentral, de mon corpus, texte qui non seulement m'est cher en tant que segment biographique, mais encore présente la seule description authentique (rien n'y est inventé, tout y est réel, absolument réel, précis, inexorablement précis) et scientifique (poppériennement réfutable, elle reste non-réfutée à ce jour) du fonctionnement de la Raison dans le fameux et désormais mythique Département de Valachie.

Honnêtement, c'eût été dommage de ne pas le republier, toute affaire cessante et toute cessation affairée, comme j'aime à dire.

Here we go again]



1.
Introduction à la vie de l'esprit

Quand je vois l'accumulation de, disons, contrariétés, s'abattant sur le gars Gopnik, là, dans a serious man, le dernier film des Coen, je me marre doucement. Enfin, me marre, façon de parler, bien sûr.

Non, vraiment, j'aurais du envoyer le script de l'histoire de ma vie aux frères, parce que là, je sais pas. Honnêtement, ce que j'ai vu, ça s'apparenterait davantage, de mon point de vue, à une promenade champêtre, ou au souvenir de jours plus ou moins fastes.
  

Il y a une phrase bien connue de Pierre Dac qui ne m'a jamais fait rire, disons, à gorge déployée, car j'en ai toujours plus ou moins pressenti la teneur tragique. 
Comme disait le voisin toqué de Fink dans la chambre d'hôtel attenante, je vais vous montrer la vie de l'esprit.

Cette vie de l'esprit, qui n'est pas la vie qui s'effarouche devant la mort et se préserve, pure, du ravage, mais la vie qui supporte la mort et se conserve en elle, je vais vous dire... L'esprit qui n'est cette puissance qu'à condition de regarder le négatif bien en face et de séjourner auprès de lui... Eh bien laissez-moi vous dire. Ce séjour prolongé n'est pas (forcément) la force magique qui convertit le négatif en être. Tout comme il est possible qu'il ne convertisse rien du tout.

Par contre, une vérité qui me paraît difficilement contestable, c'est que:

"Un homme parti de rien pour ne pas arriver à grand chose n'a de merci à dire à personne". 

La messe est dite. L'alpha et l'omega, tout y est. On peut plier boutique, remballer la quincaillerie, et partir se promener, en sifflotant, le long des caniveaux, en suivant l'odeur de merdasse humide qui flotte dans l'air les lendemains d'orage.

D'évidence, je dois le dire, et sans me faire prier, encore: je n'ai pas l'intention de remercier qui que ce soit. Que ce soit bien clair entre nous, je le précise, puisque nous en devisons, l'esprit léger et détendu, en cette belle fin d'après-midi d'été que seul vient troubler le couinement continu de pourceau émasculé du caniche de la cour du rez-de-chaussée.

Que pourrais-je ajouter, sinon, pour ne pas trop plomber l'ambiance?

2.
Nous n'avons jamais été angoissés

J'étais de toute évidence promis à un brillant avenir.
Surmontant cahin-caha une angoisse existentielle fondamentale, omniprésente et omnipotente, transperçant dès l'âge de six ans toutes les fibres de mon organisme, je m'apprêtais à embrasser une carrière salariée de professeur de philosophie. Privilège qui, naturellement, échoit à tous ceux qui en sont les légitimes bénéficiaires.

Non, je précise, pour l'affect d'angoisse, parce que j'ai surpris un jour de jadis une conversation intéressante au "bureau des assistants". L'un disait: "je n'ai jamais compris cette histoire d'angoisse, chez Heidegger. Franchement, je n'ai jamais été angoissé, c'est une vaste blague". Un autre approuvait: "oui, et n'oublions pas que Sartre avait lui-même concédé qu'il avait utilisé ce concept juste parce que c'était à la mode. Il l'a regretté plus tard". Une troisième confirmait: "pareil, je reconnais que je n'ai jamais eu d'angoisses. Je trouve que l'existence est quelque chose d'agréable et de beau. Je fréquente des gens équilibrés, sympathiques, ouverts sur le monde, s'intéressant à des tas de choses. Eux non plus n'ont jamais connu l'angoisse. J'ai du mal à comprendre, de fait, cette pensée qui se complait dans les choses négatives, la noirceur, la laideur, en insistant sur les aspects déplaisants de l'existence. Au fond, c'est une question de pudeur, d'élégance, de toujours voir le bon côté des choses et de s'efforcer, autant que faire se peut, de communiquer du bonheur autour de soi". Le premier conclut: "oui, je suis bien d'accord avec toi. Franchement, sincèrement - honnêtement -, je crois qu'on peut dire que nous n'avons jamais été angoissés. Sinon, Ciryl t'a briefé à propos de la pendaison de crémaillère de Carmelo et Bénédicte? Solange aimerait que chacun apporte ses sushis". "Oui, génial, j'ai eu Gaetan au téléphone. Ciryl ne pourra pas venir, en fait. Il est à Morgins toute la semaine pour les classes de neige".


Un brillant doctorat en poche, donc, salué avec tous les honneurs, une mention spéciale du jury, tout le toutim. "Vous êtes un authentique philosophe", "sachez que je reconnais dans votre travail le digne héritage et patati et patata". Ainsi fut conclut un mandat de huit ans comme assistant départemental dans une sympathique université de province.

Aussitôt congédié, effacé, gommé, annulé, spectralisé.

Avec, en sus, dépréciation "cauteleuse" (je me demande si c'est le terme adéquat),  non, discrédit franc du collier, "cash" sur le côté, jeté sur mon défunt travail, par certains clercs aux ambitions carriéristes trop longtemps humiliées pour ne pas friser la pathologie mentale.
Ne jamais oublier de maintenir sous l'eau, avec obstination et méthode, la tête du noyé. Car même noyé, il peut remonter à la surface, tout ballonné, couvert de pustules et de tumescences arc-en-ciel. Sans parler de l'odeur, qui peut gâcher un pique-nique improvisé sur un bateau-mouche par des aoûtiens en goguette.

Petite Délikatessen de tradition universitaire, donc. Resservie en plat bouilli par les nouveaux-anciens Ceaucescu, courageux révolutionnaires d'opérette transcendantale sur le retour, ayant enfin investi la place forte. Ultime Objet du désir en vue duquel conspirait leur "passion de la Raison" toute d'abnégation sacrificielle. Et avec force groupes de pression dans les commissions facultaires; certificat médical exhibant la pile cardiaque faisant honte aux proto-nietzschéens "fascisants" de la "grande santé" mordant la vie et le parquet à pleines dents longues; compagnonnage franc-maçonnique longtemps convoité, dans les affres, et enfin obtenu, par la grâce de dieu et d'indéfectibles amitiés partant à la retraite, à qui la mauvaise conscience d'avoir été une diva narcissique "couille-molle" [voir point 4(*)] toute leur carrière fut travaillée au corps, au scalpel, et avec brio, sur la ligne d'arrivée, en vue de leur succéder. Nous y reviendrons.


3.
Idéologie critique


Plus généralement, je parlerai du monde de l'université. Posément, universitairement. En illustrant mon propos d'exemples didactiques puisés dans la vie courante, je décrirai par le menu l'éthologie de son champ social. Car il convient de descendre ses poubelles moisies, avant d'aller se coucher au crépuscule du dimanche. 

 

"Les oui et les non, c'est autre chose, ils me reviendront à mesure que je progresserai, et à la façon de chier dessus, tôt ou tard, comme un oiseau, sans en oublier un seul" (S. Beckett, L'innommable, p. 8).



Il me plaira de narrer une visite de courtoisie que je fis au cabinet du nouvel homme fort du régime, trônant dans la pénombre de son fauteuil en stuc tel Napoléon à Austerlitz. 

Je chômais déjà depuis deux ans à temps plein. Accessoirement, juste pour situer le topo, ma compagne était en train de crever la gueule ouverte d'une résurgence foudroyante d'un cancer du trou du cul, sous la forme d'une tumeur cœur-poumon qui allait l'emporter trois semaines plus tard. Je n'étais donc pas franchement ce jour-là à la fête du slip, comme on dit sur le site de Shangols. Pour mention également, ma précédente compagne avait clamsé dix ans plus tôt d'un arrêt du cœur, après avoir placé un créneau. C'était juste avant mon mandat. Mais j'arrête là cette énumération morbide, car on pourrait penser, éventuellement, que je suis en train de me plaindre ou que j'essaie de me donner le beau rôle.

Ce catéchumène honorable, par ailleurs propriétaire-rentier cossu par héritage de biens immobiliers, se voulant-être trotskiste, en révolution permanente et ferraillant contre le pou sur le crâne de la cantatrice chauve, m'expliqua d'une voix suave, presque murmurante, combien il avait du affronter les montagnes de l'Himalaya pour être enfin reconnu à sa juste place. Il avait vécu, se remémorait-il, les mêmes humiliations que Karl Marx avait endurées, méprisé pendant tant d'années par l'Institution et tout ça.

Tout en le félicitant, je m'enquis de la possibilité de récupérer le cours de philo qu'il donnait auparavant aux H.E.C. Ce dernier, en toute logique, devait être désormais vacant. Il m'expliqua que les choses étaient un tantinet plus compliquées. Il s'était vu contraint et forcé de conserver cette charge sous peine qu'elle disparaisse purement et simplement du cursus des H.E.C. Là aussi, ce fut une âpre bataille, qu'il livra avec panache au conseil d'administration de machin-truc. C'était l'éternel combat pour la défense de la philosophie, cette discipline morigénée par les représentants du capitalisme et de la course au profit, et tout ça. Et ça, je pouvais le comprendre, car j'étais, comme lui, et il le savait, et je savais qu'il savait que j'le savais, un défenseur de la philosophie, comme lui, un "Ami de la Raison".
Je m'enquis alors, en tant qu'ami de la raison, de l'avenir plus ou moins indéterminé à donner au séminaire de D.E.A.. Nous nous partagions jusque là un cours d'anthropologie philosophique de 15h. Une moitié chacun: la mienne sur Kojève, la sienne sur Hegel. Partie de cours que je continuais à donner, à titre bénévole de "collaborateur scientifique".
Il m'expliqua, sans quitter ce ton velouté, presque tendre, qui charmait mes oreilles comme une réminiscence de Sprechgesang schoenbergien, que là encore les choses étaient plus compliquées. Il ne saurait trop déterminer la suite à donner au partage actuel de l'empirique et du transcendantal. Il devait encore s'assurer la possibilité d'enseigner la pensée de Hegel dans le département. Pour l'heure, rien de sûr ne lui était acquis.
Notre homme, promu chargé de cours et titulaire d'une chaire d'anthropologie philosophique - créée pour l'occasion -, se voyait doté d'un horaire d'enseignement d'une centaine d'heures à vol d'oiseau, mais il ignorait encore si il aurait l'opportunité d'enseigner la pensée de Hegel à l'Université. Comme il enseignait rarement autre chose, par ailleurs, que la pensée de Hegel, cette manifestation de son inquiétude me laissa un peu désarçonné. La surprise dut se lire sur mon visage. Pour bien me faire comprendre, il m'expliqua qu'il était très important de pouvoir enseigner à l'Université la pensée de Hegel. Et cela aussi, je pouvais le comprendre (again). Car, comme lui, je mesurais l'importance de ce géant de la pensée qu'est Hegel, et en tant qu'Ami de la Raison, aussi.

[ L'idéologie, comme l'enseignait Karl Marx, peut se définir comme le régime des valeurs et des représentations de la classe dominante, consistant à présenter ses intérêts particuliers comme universellement partagés par tous les membres de la société. Ce qui implique, bien sûr, que: 

"Toute illusion qui consiste à croire que la domination d'une classe déterminée est uniquement la domination de certaines idées, cesse naturellement d'elle-même, dès que la domination de quelque classe que ce soit cesse d'être la forme du régime social, c'est-à-dire qu'il n'est plus nécessaire de représenter un intérêt particulier comme étant l'intérêt général ou de représenter "l'universel" comme dominant (L'idéologie allemande, § 42)".

Et c'est commutatif, fort bien évidemment: quand le destinataire de l'énoncé à portée universelle s'apprête à sortir - voire est déjà sorti depuis belle lurette - d'une forme déterminée de régime social. Il faut donc ne pas manquer d'assurance pour supputer qu'un ravi de la crèche, fut-il cerné par une théologie négative dénuée de sens, est disposé à laper à grosses louches une rhétorique aussi tartufière. ]

Le séminaire de dea de 15h s'adressait rarement à plus de 4 ou 5 étudiants par année. Placé par définition à la fin de la formation, il les préparait aux études doctorales. J'éprouvai donc certaine difficulté à conceptualiser, dans la certitude sensible d'un savoir immédiat de l'ici et du maintenant, que ce petit cours en quelque sorte surnuméraire constituât à lui seul l'ultime bouée de sauvetage destinée à ce que la pensée de Hegel fût enseignée à l'Université. Mon humeur en fut quelque peu assombrie, et je répondis d'un ton plutôt pète-sec que cette défense et illustration de la nécessité d'enseigner la philosophie dans un département de philosophie résonnait à mes oreilles comme un formalisme abstrait, une universalité vide, un idéalisme creux. 
Eh bien mon vieux croyez-moi, c'est une chose, en l'occurrence, à ne pas dire, si vous voulez être dans les petits papiers d'un révolutionnaire trotskiste titulaire d'une chaire d'anthropologie philosophique, bien décidé à ne plus interpréter le monde mais à le transformer intra puis extra muros. 
J'ajoutai, emporté par ma faconde, que la seule chose que je désirais, moi, en continuant à assurer cette partie de cours, c'était de conserver mon "ancrage symbolique dans l'institution" (oui, j'avais un vocabulaire très benêt, à l'époque).

C'est là, précisément là, que jaillit cette saillie mémorable, pour moi immortelle, qu'aujourd'hui encore je me ressers en monologue comme si je l'avais rêvée. Se renfrognant soudain, et reculant légèrement la tête vers le fond du fauteuil, gagnant ainsi cette semi-pénombre qui allait donner un poids énigmatique autant qu'imposant à ce qui allait suivre, il murmura, comme déçu mais résigné par la vilenie du genre humain:


"oui, je vois. Toi, finalement, c'est l'argent qui t'intéresse..."


Bon, j'étais saisi, je crois même que l'émotion manqua de me submerger. J'ai bredouillé un  truc comme "je ne suis pas représentant de commerce", ou un énoncé saugrenu dans le genre. Je me suis levé, j'ai pris mon parapluie, et je suis sorti.


4.
Stade du miroir


Les obstacles à l'enseignement de la pensée de Hegel à l'Université furent heureusement levés par la suite. Mon "ancrage symbolique" me fut accordé dans la totalité de ses deux moitiés. Mais je décidai de mettre le point final à ma période "fantôme du placard".

Quelques mois plus tard, fidèle en cela à une habitude qu'il avait contractée du temps où nous nous partagions le séminaire du dea (avertir les étudiants de ne pas prendre au sérieux la seconde partie du cours), ce polémiste redoutable, émule de Clausewitz et althussérien de longue date (considérant à ce titre, et pourquoi non, que la pensée de Kojève était ni plus ni moins qu'un délire dépourvu de sens), délégua un de ses sbires lors d'une table ronde sympathiquement organisée à la sortie de mon bouquin. 

Je ne sais trop comment je pourrais décrire cette déclinaison fétichisée d'assistant spongiforme vaguement psycho-rigide. Ce que je peux dire, c'est que lorsque ce fut son tour de prendre la parole, j'eus l'occasion, pour la première fois de ma post-carrière, d'accomplir une variation eidétique complète autour des Abschattungen du phénomène désigné sous le vocable de "loufiat". Il offrait une sidérante imitation ventriloquée de la voix de son Maître - plus pâtée Canigou que Pathé Marconi. 

D'entrée de jeu, il m'informa, sur un ton d'aspirant catcheur au fnrs, de sa profonde perplexité face à un ouvrage totalement dénué de sens dès la première ligne. 
Après l'avoir laissé dévidé quelques laborieuses ficelles usées et apprises, je l'interrompis en l'informant à mon tour que si le but du jeu était de se livrer à une disputatio byzantine intra-universitaire, nous pouvions conclure d'emblée. Comme agité par une danse de Saint-Guy intérieure, il baragouina, d'un ton qu'il entendait ferme: "il n'entre pas dans mon intention de me livrer à une disputatio byzantine inter-universitaire, et je...". 
Mais non, vous confondez, pensai-je. Inter-villes, c'était Guy Lusque, Zitrone pressé, les vachettes. Souvenez-vous, magnifique, formidable.


(*) A ce stade de mon exposé, je dois signaler que les occurrences itératives du syntagme "couille molle" sont placées sous le copyright exclusif de Léon Tèpès 1er. Il en est l'unique dépositaire au regard de la Sacem, ayant usité l'expression à moult reprises pour qualifier son indéfectible ami et futur compagnon maçonnique. 
Ce fut au temps où le commandement de la Raison l'incitait à considérer ce dernier comme personnellement responsable de ses passions tristes - à savoir être tenu à distance du califat iznogoudien.

Léon entamait alors la rédaction de sa thèse sous la direction d'Iznogoud. 
Nous étions liés de sympathie car bien des années auparavant, je fréquentais, étudiant, un séminaire para-universitaire qu'il avait initié au premier étage d'une taverne, dans le but de bouter le feu à plus ou moins brève échéance aux institutions étatiques de l'idéologie bourgeoise. 

Mais les heures sombres que nous vivions désormais commandaient une autre stratégie de lutte, plus retorse, plus subtile.
Léon m'enjoignit de me faire analyser, en raison d'un affect de deuil potentiellement pathologique, par un de ses intimes qui lui-même était un intime de sa bête noire. Ce szondien était aussi son analyste personnel. Il fut par la suite également membre du jury de sa dissertation doctorale.

L'efficience de cette recommandation à mon égard était source intarissable de jubilation féroce pour Léon.

Épigone de Legendre, il n'ignorait rien des soubassements généalogiques et des montages de l'État de droit. Bâtissant étai par étai, brique par brique, palier par palier, les fondations rigoureuses de sa future théorie de la "normativité de la raison", il en avait déjà cerné le premier axiome apriorique et insécable: "il est interdit d'être fou" (ce n'est pas une plaisanterie).  

Il me confia un soir, à la lueur d'une chandelle vacillante, la teneur de son plan méphistophélique: le piège dit de la "tenaille". 
Non seulement je saisissais là une opportunité de me faire soigner par un spécialiste de ses amis qui était en même temps son analyste, mais encore, le fait que son szondien était un intime de son persécuteur intime constituait une occasion unique, à l'en croire, de plonger ce dernier dans les affres de la terreur psychique. A cette seule idée, il ne se tenait plus de joie, secoué par les spasmes d'un rire de poitrine typiquement léonien:

"Imagine un peu, se délecta-t-il: mon bourreau est ton chef de service. Tu te fais analyser par mon ami, qui est en même temps l'ami de ce bourreau. Ce dernier vivra constamment dans la peur, sachant que son assistant dévoile toutes les turpitudes de sa personnalité pathologique. Car nous sommes d'accord sur un point: certes tu souffres de ce dont tu souffres, et c'est triste. Mais tu souffres aussi, sinon plus encore, des pulsions castratrices de notre bourreau commun. D'autant que, contrairement à moi, tu es à ses ordres, pieds et poings liés. Notre bourreau n'aura de cesse, c'est fatal, de nous castrer tous les deux. Il veut ma mort psychique comme il voudra la tienne. C'est un fou, et il me veut me rendre fou... L'art de rendre l'autre fou. Harold Searles. Très éclairant. Je t'en recommande la lecture. Rappelle-toi le colloque "transparence et opacités dans la communication". Il t'avait forcé à lui adresser cette fausse question qu'il t'avait dictée deux jours avant. Vous aviez répété toute l'après-midi. Et il te disait sans cesse: "c'est votre question, Pericolosospore, c'est votre question, vous me l'auriez posée vous-même, de toute façon. Je vous aide juste à mieux formuler votre pensée". Tu suais à grosses gouttes pendant toute la durée de sa communication. Tu craignais de ne pas lever le doigt assez vite. Tout ça parce qu'il avait une trouille bleue que machin s'empare de la parole. Voilà, c'est exactement ça. Et quand je lui donne des pages à lire, il me répond, après les avoir lues: "c'est  formidable, c'est magnifique, c'est puissant. Quel dommage que ce ne soit pas publiable". C'est moi qui un jour ai attiré son attention sur "la réfutation de l'idéalisme" dans la Critique de la raison pure. Mais quand nous discutons de Kant, il me dit: "je sais, je sais, moi aussi je lis le Kant-Lexicon de Eisler". Tu te rends compte? [Léon s'émeut et s'emporte:] lui, il a appris Kant en butinant dans le Kant-Lexicon, alors que moi, ça fait près de 30 ans que j'étudie Kant dans le texte, en allemand, dans l'Akademie Ausgabe! Notre bourreau ne peut tolérer pour seul héritage, filiation symbolique, qu'un sujet castré. C'est une couille molle. Même sa femme, il a réussi à l'enlaidir. Elle était très belle avant qu'il ne la marie. Tu la verrais aujourd'hui [: Léon écarte les bras et arrondit les joues à la manière de Dizzy Gillespie]. Rien ne peut pousser à l'ombre d'une couille molle, sinon un castrat. N'oublie jamais ceci: "au royaume des couilles molles, les castrats seront reines" [petit rire ventral de Léon]."

Nous laissons au lecteur le soin de méditer sur la dimension prophétique d'un énoncé contenant peut-être sa part de vérité universelle.


A cette époque lointaine, la psychanalyse n'était pas encore considérée comme une imposture dans les gazettes controversiales. Que la clinique psychanalytique soit fort prisée dans le secteur professionnel universitaire n'a rien de surprenant en soi. Les récipients d'air les plus versés et les plus investis dans l'imaginaire facultaire génèrent eux-mêmes, dans leurs interactions avec leur biotope spécifique, la structure névrotique pathogène en phase avec la structure de la personnalité dégagée par les paradigmes psychanalytiques.
L'institution universitaire et l'institution psychanalytique participent tout naturellement de la même inlassable production de névroses diverses-z-et variées se relançant mutuellement, en miroir.
Quand bien même l'universalité de l'œdipe, comme structure de la psychè, pourrait à juste titre être contestée dans le cas d'autres systèmes de socialisation plus ou moins clos, il  s'auto-valide en quelque sorte dans le système considéré. Il constitue en effet la pierre de soutènement du régime existentiel facultaire, avec ses "généalogies", ses figures tutélaires de patriarches et de marâtres transmettant de générations en générations leur legs et leur empire, faits de dons, de contre-dons, de dettes (infinies, de préférence), de manceps, de tics, de tocs ainsi que divers troubles comportementaux d'une bouffonnerie sans limites examinés d'un œil extérieur, mais vécus à l'intérieur comme un modèle structurant. Et on ne s'étonnera pas que dans ce cadre confiné, les manières d'envisager la résolution de telles névroses créent et entretiennent elles-mêmes le problème à résoudre. Cette dynamique de relance circulaire donne une certaine idée de l'infini pour la durée de fonctionnement académique d'un sujet fini.



Pour le reste, je rencontrai le szondien à trois reprises. 
C'était un homme charmant et fatigué, coiffé en permanence du bonnet de pêche de Jacques-Yves Cousteau. Il était légèrement enclin à pioncer pendant les séances. Personne ne songera à l'en blâmer. Combien est lassante en effet l'écoute flottante du destin pulsionnel de l'homme qui ne vit point sous la conduite de la raison. D'autre part, il avait certainement dû se coltiner à longueur d'années un défilé ininterrompu de trognes bien plus effrayantes encore que celles du test° de Szondi: ça donne envie de se réfugier dans un état de demi-conscience latente. 
A la troisième séance, j'eus l'idée de raconter un rêve sombre et tortueux que je faisais à répétition, me demandant ce que diable cela pouvait bien vouloir dire. "Pensez-vous que ça puisse signifier quelque chose?" A quoi il répondit, d'un air las: "je ne sais pas ce que ça peut vouloir dire, mais en tout cas, c'est assez surréaliste". J'étais guéri. Du szondien.


[° Si quelqu'un, né après 1925, n'ayant pas vécu sa primo-enfance dans la préquelle de "Transylvania chainsaw massacre", ou enchaîné comme Kaspar Hauser dans la soupente d'un donjon, parvient à dégager sur les six séries deux figures "plus sympathiques" et deux figures "plus antipathiques", qu'il écrive en poste restante ou transmette un pneumatique au G.S.B. (groupe szondien belge). ]

 
5. 
Spinoza à Venise


Je parlerai plus tard, également, à l'occasion, de Madame Ceaucescu, dolores-passionaria de la Raison et des "Amis de la Raison" - accessoirement un spinozo-marxisme prolétarien frelaté et frauduleux de mes couilles bénies.

Son système philosophique en formation se forgea quelques temps au rude contact des prie-dieu des Facultés Notre-Dame de la Paix. C'était avant d'être introduite, par prédestination népotique et papale, chef-bibliothécaire du chef-lieu des couilles puissantes, quelques mois après l'arrivée de Léon Vlad-Népotus 1er, empereur de Valachie septentrionale. Alors qu'elle n'était même pas fichue de se servir d'un logiciel de classement informatique. Il faut dire qu'à ses yeux comme à ceux de Vlad, l'outil informatique représente le symbole de l'aliénation du prolétariat par les trusts du capitalisme des américwouains, comme disait Tati dans l'école des facteurs. Aussi délèguent-ils cette manutention à la sous-traitance d'un lumpen-prolétariat administratif.


Un trait insolite et hétérodoxe du spinozisme fervent, transmué en catéchèse, de Madame Ceaucescu, c'est la crainte winnicottienne permanente d'un effondrement imminent du self chez le philosophe-nourrisson (sentiment de la continuité de son être). Conséquence funeste d'une défaillance trop brutale de la mère suffisamment bonne, autant que du mol interventionnisme du père-tampon. S'ensuit une fort préjudiciable faillite institutionnelle de la Loi et de l'Ordre symbolique dans l'Etat de droit représenté par l'alma mater valaque, plongeant les nourrissons-philosophes dans les agonies primitives.

Son homélie favorite, dans un contexte socio-discursif navrant de dé-symboligénisation de tout, c'est: 

"mais, mais alors, il n'y a plus rien! Il n'y a plus de structure, il n'y a plus d'ordre, il n'y a plus de société, il n'y a plus de langage. Et bien voilà, c'est tout, il n'y a plus rien à dire, on peut mettre la clé sous le paillasson et partir!".

La mission cruciale dont Madame Ceaucescu s'investit alors, c'est de se précipiter toutes affaires cessantes sur le mât de misaine et désigner, à l'attention des philosophes-nourrissons engagés dans un faux-self,  le bon objet transitionnel:

"Spinoza" relu par ses soins.

Pour cette fin, elle dispose d'apophtegmes recopiés au feutre mauve, qu'elle peut aisément retrouver parmi une centaine de fiches en bristol classées et numérotées selon l'ordre des raisons, et soigneusement rangées dans une boîte de biscuits Heudebert aux senteurs naphtalinées. Ainsi, à chaque problème concret de l'existence, la compréhension adéquate de sa cause est fournie.  


Parfois, la Loi et l'Ordre symbolique menacent de se barrer en couilles, sous les coups de boutoir assénés par des crypto-fascistes deleuziens censément obsédés par la "pure jouissance". Dans ces moments là, Madame Ceaucescu lève les bras au ciel et invoque illico tous les anciens combattants de la défense de l'instance paternelle vilipendée par les bitniques qui mettent leurs baskets tous sales et négligés sur les plans de travail ("mais où vous croyez-vous? Nous sommes dans une Université, ici, pas dans une pétaudière!"). 

Citons pour mémoire l'oublié et vermoulu Gérard Mendel, auteur de "la révolte contre le père", ainsi que l'hétéronyme "André Stéphane", auteur de "l'univers contestationnaire". 
Ces ouvrages constituent des manières d'essais de "psychanalyse de mai 68" forts prisés par Léon. Ce dernier manque rarement, alors qu'il était sur les barricades, d'en recommander la consultation éclairante aux rares brebis égarées ou mauvaises graines trainant leurs guêtres dans les couloirs dépeuplés, et susceptibles de s'engager par désœuvrement sur la pente savonneuse d'un principe de plaisir de type "deleuzien" * (sic). 

* ( "Alors on nous objecte des choses très fâcheuses. On nous dit que nous revenons à un vieux culte du plaisir, à un principe de plaisir, ou à une conception de la fête (la révolution sera une fête…). On nous oppose ceux qui sont empêchés de dormir, soit du dedans, soit du dehors, et qui n'en ont ni le pouvoir ni le temps; ou qui n'ont ni le temps ni la culture d'écouter de la musique; ni la faculté de se promener, ni d'entrer en catatonie, sauf à l'hôpital; ou qui sont frappés d'une vieillesse, d'une mort terribles; bref tous ceux qui souffrent: ceux-là ne "manquent" ils de rien? Et surtout on nous objecte qu'en soustrayant le désir au manque et à la loi, nous ne pouvons plus invoquer qu'un état de nature, un désir qui serait réalité naturelle et spontanée. Nous disons tout au contraire: il n'y a de désir qu'agencé ou machiné. Vous ne pouvez pas saisir ou concevoir un désir hors d'un agencement déterminé, sur un plan qui ne préexiste pas, mais qui doit lui-même être construit. Que chacun, groupe ou individu, construise le plan d'immanence où il mène sa vie et son entreprise, c'est la seule affaire importante. Hors de ces conditions, vous manquez en effet de quelque chose, mais vous manquez précisément des conditions qui rendent un désir possible." Dialogues, p. 115, Champs/Flammarion, 1977)



Madame Ceaucescu professe par ailleurs un anti-christianisme des plus virulents (Ricœur est sa bête noire depuis quasi la prime enfance). Ceci ne l'empêche nullement de soutenir mordicus que la Loi, chez le petit d'homme, ça se structure, qu'on le veuille ou non et qu'on l'admette ou pas, entre un Papa et une Maman, en tant qu'entités biologiquement différenciées.

L'anthropologie psychanalytique moderne nous enseignait que le symbolique "fait" coupure avec l'ordre des déterminations naturelles. Mais loin de nous engager à complexifier la donne sur la piste  - pour le dire vite - d'une  "dissémination" (horreur! Mais alors ça part dans tous les sens, ça bouloche de partout!) ou d'une "différance originaire", elle se trouve ici curieusement étayée par ce qu'il convient de nommer une anthropologie essentialiste ou naturaliste d'inspiration chrétienne. Au gré de cette dernière, l'ordre de la culture et les lois immuables de la nature convergent in fine et ab origine. Aussi Madame Ceaucescu voit-elle d'un œil inquiet la "pacsation" d'une parentèle homosexuelle, symptôme préoccupant d'une "perversion" de l'Ordre symbolique fondateur de la culture.

Elle s'exhorte ainsi à élaborer -"work in progress"- une relecture schizo-plastique révolutionnaire du matérialisme de Spinoza, consistant à réintégrer, dans la courbure sinueuse d'une longue boucle torsadée et récursive, l'herméneutique psychanalytique chrétienne qu'elle se proposait à la base de liquider. Où comment retrouver sur son chemin ce qu'on croyait fuir en suivant la route opposée. C'est en quelque sorte, légèrement revisitée, la prophétie d'Oedipe-Roi s'accomplissant à l'envers. Souhaitant tuer son père (Ricoeur), Oedipette tue le roi de Corinthe (Spinoza). Le cœur léger, elle part pour Thèbes en sifflotant et croise son vrai père (Ricoeur) dans les bras duquel elle tombe en le prenant pour Spinoza.
Cette contribution très attendue dans les Études spinozo-valaques s'annonce d'emblée à la fine pointe de l'anthropologie philosophique contemporaine, jetant les prémices d'une révolution prolétarienne œcuménique dans les crèches et les préaux du Sacré-Cœur.  


Il me souvient d'un temps jurassien où nous fîmes une prestation scénique à deux voix dans un séminaire de philosophie morale. 

Nous étions conviés à exposer, l'un après l'autre, deux conceptions - antagonistes, forcément antagonistes - du désir.
L'une, kojévienne, sous l'angle de la "négativité" - inspirant pourtant largement certains schèmes freudo-lacaniens fondamentaux qu'elle exalte plus que de raison. L'autre, spinoziste, sous l'angle de la "positivité" - inspirant pourtant largement une postérité vitaliste qu'elle voue aux gémonies. Mystères, voies impénétrables de la généalogie de la transmission.

Lorsque j'eus fini ma partie, ma foi assez vivante - je vis plusieurs étudiants qui se marraient sans arrière-pensée (avec moi, pas de moi, je tiens à le préciser), notre réformiste de l'entendement s'installa précautionneusement au pupitre. 
Le suspense hitchcockien était à son comble. 

Pour bien goûter la saveur de son incipit, représentez-vous feu Jean-Paul II entamant la récitation du Rosaire à la Basilique du Sanctuaire d'Aparécida-sur-Meuse. Mais avec l'organe vocal de Lova Moor, du genre à défibriller le bâton de maréchal d'un jésuite. Susurrée doloroso cantabile, toute en legato. La phrase est exécutée calendo, et se maintient ostinato dans une lugubre tonalité sostenuto ma non troppo:

"Après avoir entendu ce que je viens d'entendre... J'ai l'impression de devoir prendre la parole... dans un paysage lunaire...de mort... dévasté par une bombe atomique... S'il subsiste encore en vous une parcelle de désir, j'aimerais maintenant vous entretenir d'un philosophe qui nous promet la liberté et la joie..."

Pauvre Baruch... Ta charogne encore fumante peut continuer à dériver tranquillement sur les canaux du nom de Venise dans Calcutta désert, à l'ombre des synagogues. Tu n'as vraiment aucun souci à te faire, va.


6.
Lettres volées


Quelques mois après son entrée en fonction, justifiée par sa compétence infaillible dans l'art de classer les bouquins en deux rangées claires et distinctes: les "amis de la raison" et "les ennemis de la raison", Spinozette m'adressa, joint à une liste perforée, un courrier manuscrit dans lequel elle réclamait avec un zèle tout courtelinien le retour d'une trentaine d'ouvrages enregistrés au titre, depuis plusieurs années obsolète, de "collaborateur". 
Je m'empressai de m'acquitter de cette tâche fastidieuse. Dans cette liste figuraient plusieurs titres ayant déjà été restitués dans le passé. Lors de ma venue, elle était absente, pour motif de collocation dans un colloque. J'expliquai le problème à sa collaboratrice, et rédigeai un courrier détaillant de façon circonstanciée les titres des ouvrages déjà restitués. Courrier que je tenus à photocopier, appréhendant vaguement la passion des zélotes tatillons en devenir dans le secteur de l'administration.

Quelques mois passèrent, où nous vaquâmes, insouciants du sort de l'autre, et libres comme les blés. Je reçus alors un second rappel me réclamant derechef les titres susmentionnés.
Non sans quelque contrariété liée à la confirmation de mes craintes, je visitai à nouveau l'Unité de Documentation, et me mis en devoir d'expliquer le détail du micro-problème dont je pressentais de plus en plus - car je suis un sensoriel intuitif, et ça m'éloigne de la fréquentation assidue des amis de la raison - qu'il n'en resterait pas à l'état de micro-problème.
Je ré-esspliquai donc que les quelques titres réclamés avaient été restitués avant le crash d'un ancien logiciel dont les données ne figuraient plus sur le nouveau. 
Spinozette peina visiblement à intellecter ce phénomène. Son visage se ferma, son sourcil se fronça. "Je crois qu'il y a quand-même un problème", insista-t-elle avec une réticence presque douloureuse.
Elle suggérerait par là, eventualy, que je tentais de spolier l'institution de deux ou trois ouvrages d'une valeur inestimable.

Sur la tét'de ma mère, mon sang a soudainement reflué comme un seul homme vers la région céphalique. En sortit une bordée d'injures proprement innommables, un résidu d'insanités ordurières dont je revendique encore aujourd'hui chaque intonation au tribunal des facultés kantiennes. Je profitai de ce kaïros pour m'exclure moi-même définitivement d'une bibliothèque où mon bouquin perdu (voir infra) a certainement été placé depuis sous scellé, avec le tampon: "attention, fou clinique & ennemi de la Raison", avant d'être broyé dans un vide-ordures, puis incinéré.

Ah, ça n'arrêtait pas de finir, ma diatribe. Les énoncés fondamentaux arrivaient certes en ordre légèrement dispersé, mais ça faisait sens, je dois dire, au sens où cela n'en était pas complètement dépourvu. Tout ce qui devait être dit était dit, et ma foi, tout ce qui ne devait pas être dit le fut aussi.
Spinozette était outrée, comme il se doit, et c'est peu de le dire. Sa lippe tremblotait légèrement, et ses immenses lunettes griffées "eighties fashion" se couvraient progressivement de buée. A intervalles discontinus, elle parvenait quand-même à en placer une, et le mérite n'était pas mince, car je tenais assez bien le crachoir et ne nourrissais nullement le désir de le céder. "C'en est assez ! Va-t'en! Sors d'ici! Dehors!" Et de pousser sans succès vers la porte ma masse corporelle puisant des ressources insoupçonnées dans la force d'inertie.

Tout cela n'était pas du goût de sa collaboratrice, je veux dire cet acquiescement anti-sartrien au possible à l'inertie, non moins que la suite ininterrompue d'imprécations bas de plafond. Elle s'interposa:

"Monsieur, voulez-vous bien quitter les lieux, s'il vous plait?"
"Oui, pardon, pourquoi dois-je quitter les lieux, en vérité, s'il vous plait bien, mademoiselle?"
"Parce que vous emmerdez le monde, monsieur".
Je jetai un rapide coup d'œil circulaire sur l'Unité de Documentation, déserte comme le Kalahari. A bien y regarder, cependant, niché dans l'aile ouest, un jeune homme habillé strict comme un séminariste me toisait d'un regard indubitablement mécontent. Il semblait ne pas pouvoir se concentrer comme il le fallait sur ce que j'imaginai être un incunable de Thomas d'Aquin.
"Comment ça, le monde, quel monde? Monsieur, là? OoOooh oui, le monsieur, il est pas content le monsieur là; y peut pas travailler le monsieur, rhôô". Je m'avançai vers lui d'un pas compatissant. Il était de moins en moins content, et ça je pouvais le comprendre. "Oui, monsieur, je vous prie de m'excuser, monsieur, car voyez-vous, il y a 365 jours dans une année, et bien aujourd'hui, Monsieur, sachez-le, c'est le jour où on se fait emmerder."
L'informaticienne dut joindre ses efforts à sa collaboratrice pour me pousser, poliment mais fermement, vers la porte "exit".
"Va-t'en, va-t'en!".
"Un peu qu'je vais m'en aller, tiens donc. Je n'ai nullement l'intention, te figures-tu, de repasser ici, pour contempler, vois-tu, ta face de [censuré] qui est n'est-ce pas un véritable remède [censuré]
"De-hooOrs!"
Je sortis donc.

Une fois dehors, et encore exalté, je contournai par deux fois le pâté de maisons constituant l'alma mater, puis je rebroussai chemin en direction de l'U.D., réalisant que la question des livres manquants n'était en rien résolue. Je fis une nouvelle entrée claironnante:

"Bonjour, c'est encore moi. Je reviens, car il appert que ma problématique administrive personnelle demeure en suspens, ce qui d'un certain point de vue m'interpelle..."

"DEHORS!".

Ce fut mon dernier feedback, le temps d'entrevoir Spinozette plantée sur le parquet, comme une naufragée au milieu d'un récif coralien, le bras et l'index tendus dans ma direction.

Peu avant la fermeture des bureaux, on put l'apercevoir, je l'appris par la suite, sillonnant d'un pas erratique les couloirs du département. Elle avisa, effarée, un membre du personnel scientifique qui passait par là: 

"Est-ce que tu as eu l'occasion de croiser ces derniers mois Jerzy Pericolosospore?"
"Oui, je l'ai vu il y a deux semaines, au café de la buse. Il éclusait coca-light lemon sur coca-light lemon, comme à son habitude. Pourquoi, il y a un souci?"
"Et bien, je pense qu'il est devenu fou... Je veux dire réellement fou. Cliniquement."


  

Bon, mon bouquin, pour y revenir une dernière fois avant d'en finir. Dans la ligne du temps un peu chahutée de cette étude scientifique et programmatique, c'est antérieur aux tranches de vie de l'esprit narrées supra

Fruit d'une maturation de dix années, il parut rapidement aux P.U.F., accueilli sans appui ni réseau ni cooptations d'usage dans le milieu, par des gens à qui je ne devais rien et qui ne me devaient rien, et alors que je pointais déjà depuis six mois. Un argument épatant pour me rappeler au bon souvenir de l'institution? Penses-tu, lustucru, c'est exactement comme si j'avais déféqué une bille dans un étui de contrebasse, ou chanté Ramona dans un conduit ventilé. Il me fut suggéré de communiquer un exemplaire pour garnir la vitrine du hall d'entrée, celle des publications des "membres" faisant honneur à la corporation. Je l'ai jamais récupéré. Il fut négligemment égaré, entre le secrétariat du Doyen (dit le "décanat") et le secrétariat du département. 25 euros jetés par la fenêtre. J'ai écrit un livre, la seule chose dont je sois fier dans ma médiocre existence, que je ne pouvais même pas me payer en triple.



7.
De l'importance des poils.

Mon diplôme, dont j'étais très fier aussi, puisqu'il fut arraché, ultimement, sur la ligne, au finish et au couteau, dans un corps à corps avec de sombres tentatives d'auto-sabotage réitérées, s'avéra rapidement un aller simple pour le suicide économique et social.

Quelques mois après la publication de mon livre (novembre 2005), j'étais certes parvenu à me qualifier pour une durée de quatre ans au C.N.U. Je pus donc participer, de 2006 jusqu'à cette année, aux concours de recrutement annuel des maitres de conférence dans les universités du territoire français. Sans parvenir à me classer en ordre utile. C'est Raison et pourvue de sens: mon curriculum était gelé dès mon entrée au chômage en 2004. Je ne pouvais plus enrichir mon dossier d'une liste croissante d'activités et de publications scientifiques. Cette possibilité s'était évanouie d'elle-même au moment précis où je réunissais enfin les conditions académiques pour la réaliser. La bande-annonce coïncidait avec le générique de fin. En langage mélodramatique, ça s'appelle "avoir les ailes coupées au moment de prendre son envol". 

Pour les autres universités belges, ce fut et reste Tintin-Riquette. Les ouvertures de postes sont aussi fréquentes que la projection d'un film de Jean-Marie Straub à la salle des fêtes de Jemeppe-sur-Sambre, et la distribution déjà planifiée pour au moins une bonne décennie.

Ces 6 dernières années, j'ai bien entendu envoyé ma candidature en bonne et due forme à tous les postes vacants de professeur de philosophie publiés au Moniteur, pour l'enseignement provincial ou pour les Hautes Écoles de Liège, Mons, Hainaut, Namur, Bruxelles-nord, Bruxelles-central, Bruxelles-midi, Gand, St-Pierre et Bruges. Je n'ai jamais reçu ne fut-ce qu'un accusé de réception. 
J'ai cherché un appui du côté politique. Ce relais, du moins, me permettait de me tenir informé des us et coutumes en vigueur dans le complexe autonome des Hautes Écoles. Soit la déclaration de poste vacant était une fiction administrative destinée à titulariser un membre déjà en fonction, soit le poste avait été confié à un licencié ayant des appuis, de la famille, des proches, dans le "réseau". Soit les deux ensemble. 

Le courrier d'un ministre de la députation de x, relayé par un Bourgmestre de y, m'informait que la direction de la H.E. de z avait "finalement décidé de réengager le temporaire de l'an passé, qui lui avait assuré toute satisfaction".
Ou bien, après avoir sollicité le cabinet du "ministre de l'enseignement supérieur de la C.F. en charge de la Haute École", je recevais le courrier personnalisé:
"Je prends note du fait que vous avez effectué les démarches nécessaires à l'inscription comme candidat auprès du ministre, [...] conformément aux règles en vigueur [...]. En ce qui concerne l'enseignement supérieur organisé par la Communauté française, j'agrée après vérification, par l'Administration, de la validité des candidatures, les propositions transmises par les Conseils d'Administration des institutions concernées".
Ce qui, en langage formel désambiguïsé, signifie: la direction choisit elle-même son candidat, et je réponds "ah bon ok, dacodac".

Un délégué syndical de la section "enseignement" m'expliqua: "ah oui mais non, si vous ne connaissez pas personnellement quelqu'un à la Haute École, ou à défaut quelqu'un qui connaît personnellement quelqu'un qui y occupe un poste important, c'est impossible. Ils ont leur propre réseau. Nous, on ne peut rien faire".
 

Le fameux "réseau". Le bidule énigmatique dont je n'ai jamais pu pénétrer, ni par l'entendement ni par la praxis, les arcanes subtils autant que secrets.

Ce n'est pas que j'eus répugné à frotter le postéral des bonnes personnes, des gens importants dans les petits souliers desquels il est opportun de se tenir. Oh que nenni. Sans la moindre fierté mal placée ou je ne sais quel fantasme obscène de pure intégrité, j'étais tout disposé à lécher goulument le fion important de toute personne d'influence qui eût la mansuétude de me le tendre, même mollement, avec indolence, en écartant les fesses à moitié. Et croyez-moi, j'en aurais raclé toute l'étendue, avec application et rigueur, jusqu'à décoller consciencieusement la pulpe de féculent séchée se nichant dans la forêt inextricable des poils du cul.

 

Car les gens d'importance et de pouvoir, c'est scientifiquement prouvé, ont la région anusielle bien dotée en pilosité. Généralement. Sauf pour les esthètes passionnés d'élégance qui se la font épiler avec soin, et en exceptant bien sûr ceux qui préfèrent se la faire peigner et brillantiner, et en tirent un plaisir tout à fait honorable au demeurant.

 

Il ressort en effet de très sérieuses études menées dans les cliniques universitaires privées du Brabant, financées par le Rotary Club de Watermal-Boisfort en partenariat avec le collège militaire de formation équestre de Maison-Bois, que sur un panel de 150 personnes de haute importance et de haut revenu, reconnues par leurs pairs et leur impairs pour leur sphère d'influence, 80% négligent l'entretien de la zone pileuse fessière, activité ou passe-temps qu'ils considèrent comme futile ou frivole. C'est d'ailleurs conforme à une certaine éthologie archaïque du pouvoir: quand on est important, au diable si le petit personnel se trouve incommodé par les émanations odoriférantes engendrées par la sudation des zones fessières. L'épilation desdites zones étant un loisir qu'on réservera préférentiellement aux garçons-coiffeurs ou aux couturiers invertis ambitionnant d'élargir leur cercle d'amis importants.

 

Mais là, on est d'accord. Autant ce qui précédait exhalait un reste ténu d'humanisme somme toute relativement frais et sympathique, autant là on vire carrément dans l'immonde. Et c'est avec raison que quelques lecteurs/trices raisonnablement heureux dans la vie, et positifs, tenteront de me recadrer en dodelinant du chef d'un air grave et désolé, avec la formule qui mouche: 

"sincèrement, je vous plains. C'est pitoyable. Vous devez être bien malheureux dans la vie, médiocre, raté, frustré, haineux, impuissant, etc, pour ainsi clabauder, macérer ad nauseam un ressentiment stérile". 

Eh bien, tout à fait, je n'en disconviens nullement. C'est le cas. Indubitablement. So what


8. 
Affects joyeux


L'arme fatale, en matière d'usage et d'instrumentalisation des concepts philosophiques dans la rhétorique institutionnelle. 

Une de ses fonctions essentielles est d'inhiber toute irruption malséante d'un affect de révolte ou de douleur dans le gosier de l'être-institutionnel, de préférence quand on a le souhait d'y déverser de grosses couleuvres bien fumantes. Il s'agit peu ou prou dans ces situations d'invoquer l'importance anhistorique et trans-spatiale, déconnectée de tous rapports de force situés, de préceptes de sagesse ou d'éthique philosophique censés agir sur l'impétrant comme une substance sui-generis, une propriété psychologique du sujet autonome où les déterminations du champ social, les jeux de domination, n'existent plus.

A vrai dire, ce type d'admonestation agit réellement sur les sujets en phase de déréalisation, c'est-à-dire ayant intériorisé "plus que de raison" cet ensemble de valeurs morales, constituant ce que nous pourrions nommer une moelle épinière surmoïque.
De tels sujets se signalent par un état de naïveté ou d'irénisme confondants, à un degré faisant ricaner les cyniques. Lesquels ont force de loi et bafouent allègrement toute valeur morale, dans de vertigineux jeux de pouvoir carriéristes assurant la reproduction des privilèges hérités par léchage de couille, forçage de couille, éthos socio-génético-économique prédéterminé façon Dawkins, ou auto-castration psychique (mais pas sexuelle: les Pygmalion de séances projo ou de boudoir particulier, exorcisant leur démon de midi en se jetant à corps perdu dans le droit de cuissage et la mise sur orbite scientifique de leur tendre et ambitieuse Lou Salomé des amphis, sont des modèles admirés, cités en exemple: "il a trouvé son second souffle, c'est formidable"), ou les quatre ensemble, on sait pas, on sait plus. 

Dans ce règne de l'inversion systématique des valeurs, perfectionnée au point ultime d'une mauvaise foi achevée dans une langue de bois fascinante surpassant par certains traits les subtilités de la Novlangue, l'instance "surmoïque" du sujet philosophique, opiumisé par la certitude d'être aux prises avec la philosophie en action et en actes, agit sur lui comme un gros bêta-bloquant. Elle neutralise toute conscience empirique de sa situation dans le rapport de force. C'est à ce genre d'occasion qu'est notamment appliquée la formule magique, de vague allure spinozienne, identifiable entre toutes: "ne sombrez pas dans le ressentiment", ou "ne cultivez pas les passions tristes".

Les uns, wittgensteiniens augustinisants spécialisés dans l'art envié de distinguer au feutre rouge les catégorèmes et les syncatégorèmes, s'en sortent en se prenant pour Yves Duteil chatouillant la gratte lors de la veillée feu de bois du Baden Powell club de Malibu. D'autres s'en sortent en combinant, en une synthèse hardie, Toni Negri et le massage holistique.

D'autres encore, redoutables Wonder boys-terminators pressés, montés sur les piles du même nom, aux poignées de main plus coupantes qu'un wilkinson à quatre lames, considèrent de nouvelles opportunités. 
S'étant longtemps pris pour le fils mutant ou ethnoschizoïde d'Alain Madelin et de Michel Foucault, avant l'assaut  des buttes-Chaumont par les révolutionnaires trotskistes, ils conjuguent désormais leur sens aigu de la praxis, du bizeness et des relations publiques, en se partageant entre diverses mondanités utiles. D'une main, les arbitrages d'élégances laïco-progressistes dans les débats cathodiques du journal dominical ouksacause (style "le port du voile semi-intégral bafouant les droits de l'homme de la femme afghane est le plus brûlant et urgent problème sociétal et économique pour notre démocratie laïque et l'occupation de notre temps de cerveau disponible"). De l'autre, la direction d'un  "centre pour l'égalité des chances" abattant un boulot phénoménal (style "c'est un scandale: les personnes à forte corpulence doivent payer deux places dans le jumbo-set pour aller se bronzer en Croatie") - ce qui ne manque point d'astringent quand on médite sur le fait qu'ils ont bâti leur fulgurante ascension socio-génétiquement programmée sur le copinage politique et les renvois d'ascenseur entre happy few.


Il arrive donc que le dit sujet, après avoir cultivé cette exhortation à la vie heureuse pendant un laps de temps plus ou moins long (une semi-décade) - ça dépend de la force de sa croyance en la performativité de tels énoncés -, se lève un beau matin comme au sortir d'un rêve embrumé. Constatant combien sa tristesse de n'avoir ni métier, ni argent, ni existence sociale, le sépare objectivement des passions joyeuses, des puissances actives et de l'irrésistible "oui à la vie" des sujets-philosophes salariés, il conçoit soudain une inquiétude :

"saperlipopette et nom d'une pipe en rutabaga, je me demande si je n'aurais pas contracté par devers moi un vache de putain de saloperie de ressentiment horrible. Ah ça par exemple. Et ma foi non, je n'ai pas la berlue. Tournicoti-tournicota, je m'en vais de ce pas en informer Ciboulette et Cosmoclock".


L'horrible, dans tout ça, c'est qu'il se sent encore plus coupable de développer une complexion si vilaine, de contrevenir de façon si minable au principe selon lequel sa liberté fondamentale réside justement dans le fait de se libérer de ces passions tristes. C'est ça que je nomme "déréalisation hypnotique". La sujétion au mirage personnaliste de la psychologie d'un sujet libre, autonome, capable de convertir  lui-même ses affects, faisant de nécessité vertu, contre mauvaise fortune bon cœur; cherchant et trouvant en lui-même son salut, ne le plaçant point dans une cause extérieure, etc.

Le chômeur, ami de la raison ou pas, est ainsi constamment invité à se vivre comme un Bodhidharma en puissance. "Huître secrétant sa perle" selon l'expression consacrée de la psychologie de la résilience. Une usine interne produisant de l'aliénation privée. L'asservissement converti en libération: un mensonge né de la plus formidable opération de programmation neuro-linguistique engendrée par la fiction endurante du self-made-man entrepreneurial.


9.
Echolalie & échopraxie

 
Oui mais bon. N'est-ce pas là pousser un chouïa le bouchon dans la négative-attitude égotiste? Après tout, comme me le faisait à juste titre remarquer un chercheur qualifié du fnrs, s'agaçant à la longue de mes pseudo-démonstrations sur les "logiques de champs":

"houlà, Houlà, une petite seconde. La philosophie, c'est d'abord et essentiellement une passion qui nous engage corps et âme, au quotidien. C'est quelque chose que l'on porte en soi. Un amour qui nous a-ha-bite et jamais ne ta-harit. It's a kind of sorte de way of life, you know. Free as a beurd. It is un enfant de Bowème qui n'a jamais connu d'aloa. On philosophe matin, midi et soir, comme le pommier pond des pommes; ça s'adresse à tous et la pratiquer, c'est participer à la vie citoyenne, c'est devenir un citoyen du monde, œuvrer au projet d'émancipation universelle. Bon sang, allez quoi, quand on est un tant soit peu habité par cette vocation, ce sacerdoce, on va à la rencontre des autres, on donne un peu de sa personne. On sort de ses quatre murs, on arrête de se panser le nombril, et on se bouge un peu le cul. On s'investit dans les cycles de conférences-débats de PhiloCité, l'Université Populaire de la Province de Liège, le jardin philosophique d'Alleur... C'est pas ça qui manque. L'asbl Philomène; PhiloCité Mômes; les partenariats en synergie; le Zététique Théâtre; les ateliers philo avec les enfants à "haut potentiel" de l'institut Saint Boniface; les ateliers philo dans les homes de personnes âgées; le festival de la philosophie à Flaget. Y a pas qu'à l'université qu'on fait de la philosophie, qu'est-ce que c'est que ce discours élitaire, à la fin. Y a pas mal de gens ici, des collègues, moi-même, qui prennent sur leur temps libre, leur petit confort personnel, leur vie de famille, pour aller pratiquer l'éducation permanente ailleurs, faire bouger les choses. J'le crois pas, ça. Sans parler des pratiques collectives de résistances transversales. Le carrefour des résistances de pensées et des pensées de la résistance... "

Ouais. Ouais, whouais, ouwhais hwouais... Champs de logiques. Logiques de champs. Jeux de langage internes au champ socio-professionnel spécifique qui délimite les conditions circulaires d'émission, réception et validation de ses propres énoncés tant smart que pourvus de sens.

Mais je le conçois, quand je repense à tout ça, la Valachie, Jean Moulin moulinant à Moulinsart,  "je suis un homme de la praxis", "apprends la vie sociale", "donner au verbe le temps de l'autre, donner au temps le verbe de l'autre, donner le temps à l'autre du verbe, donner de l'autre au temps du verbe, débit du lait debidelow, marquise mourir vos yeux beaux me font d'amour...", etc, etc, la haine m'aveugle.


Ou alors je confuse; j'en suis à percevoir l'image inversée de la projection d'une camera obscura retournée à l'endroit, et si ça se trouve une camera obscura à l'endroit même où son image était projetée à l'envers... Ma pauvre tête. C'est ce qu'on appelle la voix du d'dans, ça fait parfois un d'ces boucans, pas moyen de tourner l'bouton de cette radio je suis marron. Harold Searles est fou il m'a rendu fou. C'est pas ma question - où est passée ma question? La question tombée dans l'oubli. Ou bien comme le disait feu mon chef Couïmolus (spécialiste de Derrida, aussi derridien dans les manifestations empiriques de l'être transphénoménal que je suis danseur étoile à l'opéra du Bolchoï), avant de prendre sa retraite bien méritée: 

"ne soyez pas paranoïaque, Pericolosospore! Ne prêtez pas une oreille favorable à des bruits de couloirs.  Qui vous a raconté ça? Donnez-moi des noms. C'est Machin, c'est ça? C'est Chose. Oh non, ne me le dites pas, je sais d'où ça provient. Je vous en conjure, ne rentrez pas dans ces jeux pervers. Ces personnes cherchent à diviser pour régner, ce ne sont pas des voix amies, ce ne sont pas vos alliés. Elles visent à introduire la confusion en vous, elles cherchent à vous convaincre de vous retourner contre vos seuls vrais alliés. N'écoutez pas les gens malintentionnés qui veulent vous faire croire des choses qui ne sont pas vraies". 

Cette réponse faisait écho à une construction délirante que j'avais pourtant élaborée dans la plus stricte intimité de mon moi-même, avant de la formuler. Je n'avais en effet su réprimer une velléité de soupçon au sujet d'une hypothétique connexion causale, de type post hoc, ergo propter hoc, autorisant la contiguïté départementale légèrement différée du couple Ceaucescu. 

Habitué qu'il était à m'abreuver de moult recommandations s'annulant perpétuellement les unes les autres au gré d'une Verneinung érigée en discipline olympique, il en oubliait la dernière en date, prodiguée quelques jours à peine avant mon accès de paranoïa:

"il faut bien comprendre ceci, Pericolosospore: désormais, la Valachie s'est dotée d'un nouvel homme de pouvoir: Vlad. Il est donc très important pour vous de bien veiller à être dans ses petits papiers." 

C'était d'ailleurs ballot de ma part. C.m. m'avait dûment briefé plusieurs mois après le jour de ma soutenance (la veille donc de ma réinscription comme demandeur d'emploi): 

"Je suis heureux que vous développiez une vision lucide de votre parcours, Pericolosospore. On ne va pas renouveler votre contrat au prétexte qu'on a de l'amitié pour vous et que vous êtes attachant. L'Université a des règles, elles sont transparentes, elles sont respectées, et cela ne souffre aucune exception. Seule la valeur scientifique compte. L'arbitraire et les complaisances n'y ont pas leur place. Ne fantasmez pas".

Au vrai, j'ignorais que je fus si attachant, et que ça diminuait d'autant ma "valeur scientifique".



J'entends d'ici Léon Tèpès, l'ancien d'soixante-huit, Maître de Berlin remaké par Michael Bay, murmurer d'un ton douceâtre, alerté sur ma déréliction: 

"ne jugeons pas, mes amis, avec trop de sévérité, les propos dénués de sens d'un homme diminué. Un être dégradé, séparé de sa puissance, rendu plus ou moins dément par la douleur d'un sort malheureux, et qui n'a d'autre ressource que de déverser sur les instruments cybernétiques de l'impérialisme triomphant un monceau d'allégations grotesques et infamantes, dictées par une rancœur pathologique. Qui, d'ailleurs, ne saurait d'évidence identifier ici le destin de l'homme du ressentiment, peut-être même la tentation fasciste, dans le procédé mêlant médisance, calomnie, commérage, caricature, dénigrement du travail intellectuel d'autrui, et enfin acharnement à souiller les plus belles amitiés - le concept d'amitié lui-même comme valeur philosophique. La Vérité, mes amis, est résultat. Suivons le cône de la pensée et observons le triste résultat qui nous est ici offert à méditer: un individu sombrant dans les eaux glacées du calcul égoïste. Doublement victime, hélas pour lui, d'une industrie d'aliénation barbare et de Kojève le stalinien fordiste dont il fut le chantre, lui qui n'aimait rien tant que l'argent. Mais laissons là les médiocres, abusés par Sartre le nabot, Heidegger le nazillon, Deleuze le jouisseur et Derrida le graphomane. Cultivons la compagnie des hommes libres et des amis de la raison. Comme le disait Spinoza:  l'homme libre vit sous le commandement de la raison, et rien ne lui est plus utile que de rechercher et cultiver la compagnie d'autres hommes libres, etc etc, ad libitum."


10.


Positivité chômée


Où en étais-je. Ah oui. Les gens importants. "Ces gens là", monsieur, mèdème, ces êtres mystérieux venus d'ici, qu'en vérité je crains autant que je révère, à qui j'eus donné du vent et des bijoux, à qui j'aurais confié mon âme pour quelques sous, je ne suis pas parvenu à les localiser. Où sont-ils? Où vont-ils, qui sont-ils, ces gens qui vous tiennent en laisse, au shopping, au bordel, à la messe? Tel l'arpenteur, je longe les abords du Château, de la citadelle aux hauts murs imprenables.



Au service de "contrôle du comportement d'activation de recherche d'emploi", ça devient difficile, aussi.

 

Le chômeur est un salarié, et on ne le paye pas à ne rien faire. Dixit le contrôleur, qui gagne sa vie en prestant un boulot que je ne me lasse pas d'admirer, car à son échelle, si modeste soit-elle dans l'organigramme des êtres d'importance, il détient lui aussi un pouvoir dont il entend user et jouir avec parcimonie. 
Le boulot spécifique du chômeur consiste précisément à chercher du travail, et il convient que cette prestation satisfasse "l'employeur", sans quoi le licenciement du chômeur viendra en sanctionner la non-réussite.
La réussite professionnelle du chômeur consiste, comme de juste, sous la forme d'un paradoxe redoutable et insoluble, à réussir à échouer perpétuellement dans sa recherche d'emploi, mais de justesse. En effet, le chômeur salarié doit manquer quotidiennement, à un micro-cheveu près, mesurable au compteur geiger, une occasion - plausible - de se réinsérer dans le circuit professionnel.
Ce manquement aux règles du travail - en chercher sans parvenir à échouer sur le montant du filet - est une faute grave qui, comme dans tout secteur d'activité salariée, appelle la sanction logique de licencier le chômeur en lui retirant ses indemnités.

Et si le chômeur ne parvient pas à obtenir un emploi dans sa branche spécifique au terme de quelques années de recherche infructueuse, ça signifie clairement, aux yeux de son "employeur", qu'il n'est pas ou plus adapté à la demande. Il ne correspond plus au secteur d'activité dont il se réclame. Son offre n'est plus plausible tout comme devient douteux son registre de compétences.
Inversement, si le chômeur dirige trop fréquemment sa demande vers des emplois fort éloignés de son registre désormais inutile et incertain, "l'employeur" est autorisé à douter également de la rigueur et de la sincérité de cette recherche. Il soupçonnera le chômeur de multiplier des candidatures "bidon" pour donner le change, assuré de n'être jamais contacté par un employeur pour un métier dans lequel il n'offre aucune compétence réelle.
Aux deux extrémités de la chaine, une réalité non douteuse se fait ainsi progressivement jour: le chômeur s'est formé, dans le passé, à l'exercice d'un métier pour lequel il fait montre de son inaptitude dans le présent. Il doit incessamment entreprendre une nouvelle formation, éloignée de ses prétentions passées qui confirmaient au bout du compte une erreur d'orientation professionnelle. Il doit donc proposer sa candidature à un tout nouveau métier d'avenir pour lequel il n'a, en toute logique, aucune qualification réelle dans le présent. 
Quelle que soit la formation passée ou à venir du chômeur de longue durée, son actualité est ainsi celle d'un travailleur inadapté à quelque secteur que ce soit, invité à se déprendre de l'illusion de travailler dans celui où il s'est cru compétent, et à se recycler en permanence vers un autre où il peut espérer acquérir un jour quelque compétence. Campant dans l'entre-deux ouvert de cette indétermination somme toute excitante, comme un vent d'aventure, il est suspect, quoiqu'il en soit, d'exploiter fourbement son inutilité foncière pour flâner, carper le diem, insouciant, ou courir le guilledou sur la sueur des honnêtes travailleurs qualifiés qui le subventionnent gracieusement.
 

Dans le cas de figure, le problème n'est pas de savoir qu'un docteur en philosophie, par ailleurs agrégé et publié, ayant enseigné cette discipline pendant dix ans sans ennuyer son monde, fait par là la preuve de son adéquation à un secteur pour lequel il y a des postes à pourvoir chaque année dans des Hautes Écoles sur l'ensemble du territoire belge francophone, postes qui sont effectivement attribués à des licenciés, parfois même en Langues romanes ou en Histoire. Eu égard, pour bon nombre d'entre eux, à leur position privilégiée dans le diagramme du "réseau" d'intégration, comme rappelé plus haut.

Non, le problème, c'est qu'il avère objectivement, par la persistance de sa situation de chômeur, qu'il n'est pas adéquat à l'offre dans sa "spécialité" (terme à prononcer avec l'œil qui frise). Il doit donc reconsidérer "en profondeur" (c'est-à-dire de pied en cap) la pertinence tant de sa formation que de son orientation professionnelles.


Mes dernières candidatures en date (appel du 18 juin pour la rentrée 2010-2011), en bonne et due forme, le cachet de la poste faisant foi, à un emploi vacant de "maître-assistant en philosophe" des couilles bénies des Hautes Écoles de Namur et de Bruxelles, ayant été suivies, comme les 20 précédentes, d'un silence assourdissant, et malgré une niaque d'enfer de la gagne qui tue m'engageant à lécher bien profond le cul poilu des instances décisionnaires autorisées par qui de droit, en la personne d'elles-mêmes, je m'encourage vivement à postuler pour une place de gardien de jour dans une boîte de nuit ou de gardien de nuit dans une boîte de jour. 
Parce que bon, selon le contrôleur salarié par l'Onem de mon comportement d'activation de recherche d'emploi, ça va, là, c'est bon, je me suis assez foutu de leur gueule, avec des rabiots à rallonge pour me la couler douce aux frais de la princesse.


La déléguée syndicale, une  demoiselle charmante, un peu indolente, n'avait pas manqué d'ironiser auparavant, lors de l'entretien personnel destiné à "préparer" le chômeur syndiqué à fond les manettes pour le contrôle anusiel - annuel, pardon. Mais sans méchanceté de sa part. C'était frais, léger. Ce jour là, je sais pas, à mon avis elle était gaie comme un pinson:

"Ah, tiens c'est marrant, ça... "Professeur de philosophie." J'avais des cours de philosophie, pendant mes études d'assistante sociale. Qu'est-ce que j'ai pu m'ennuyer. Je dormais, oh je dormais, je dormais tout le temps. Mais enfin, bon, je suppose que ça dépend aussi de l'enseignant. En tout cas c'était très ennuyeux... J'ai l'impression que vous êtes resté très attaché à l'école, non? Ben oui, vous vous entêtez visiblement, d'après votre dossier hein, je dis ce que je vois, à vouloir revenir à l'école. Non, je vous dis ça parce que, à mon avis, il serait peut-être temps de quitter l'école et de vous trouver un autre métier. Non, parce que, depuis le temps que vous voulez retourner à l'école, ça se saurait, si vous deviez y rester..."


A 45 balais (dans l'cul), franchement, c'est pas sérieux, et ça fait beaucoup de sushi pour le schlemiel.


11.
Apostille à la vie de l'esprit 


Efforçons-nous néanmoins de conclure sur une note positive.

"La philosophie [...] n’est pas une Puissance. Les religions, les États, le capitalisme, la science, le droit, l’opinion, la télévision sont des puissances, mais pas la philosophie.
La philosophie peut avoir de grandes batailles intérieures (idéalisme-réalisme, etc.), mais ce sont des batailles pour rire. N’étant pas une puissance, la philosophie ne peut pas engager de bataille avec les puissances, elle mène en revanche une guerre sans bataille, une guérilla contre elles. Et elle ne peut pas parler avec elles, elle n’a rien à leur dire, rien à communiquer, et mène seulement des pourparlers. Comme les puissances ne se contentent pas d’être extérieures, mais aussi passent en chacun de nous, c’est chacun de nous qui se trouve sans cesse en pourparlers et en guérilla avec lui-même, grâce à la philosophie" (G.D., Pourparlers).



La conscience malheureuse de l'esseulé, comme nul ne l'ignore, est une figure de la servitude. Elle entretient sa dépendance en intériorisant les puissants. "Impuissance, puissance des autres", disait Michaux. Considérons le chômeur comme il peut l'être: une variation de la conscience malheureuse. Certes les maîtres ne sont maîtres que parce que les esclaves les considèrent comme tels. Ce moment de la conscience de soi peut et doit être dépassé dans une lutte, une réappropriation de la puissance qui, sans doute, tarde à venir.

L'horizon du chômeur en fin de droit ne diffère en rien de celui du salarié atomisé dans des segments de contrats brisant la continuité de son espace-temps. 
C'est la même absence d'horizon. 
Dans l'attente active d'une synthèse sociale imminente entre les deux faces reverses de l'aliénation, la négativité au chômage et la positivité chômée, certains exercices spirituels peuvent se pratiquer à moindres frais, selon les moyens du bord et le temps de loisir de chacun. Pour ma part, donner quelques coups de balais aux baudruches hébergées et entretenues plus que de raison dans ma cabessa. Une autre façon d'honorer les lois de l'hospitalité.

 


 

jeudi 18 août 2022

L'oubli et la question chez Heidegger (suite).

 

Je reviens sur ce thème abordé dans le texte précédent: à savoir que reposer la question de l'être est inséparable de la tâche de comprendre les raisons pour lesquelles cette question est tombée dans l'oubli. Et comprendre les raisons de cet oubli, c'est comprendre que la question de l'être est inséparable de cet oubli. Puisque bien sûr c'est une question difficile, toute occasion de se répéter, en variant le mode d'exposition, est une occasion bienvenue de clarification.

1.

Il y a oubli de la question de l'être pour Heidegger quasi dès l'origine de la métaphysique. Pourquoi? Pourquoi, aussitôt qu'est pensée - par les pré-socratiques selon lui -, la notion d'Etre comme le fond ou l'horizon de la notion d'étant (cad "ce qui est"), autrement dit l'être comme condition de possibilité pour que l'on puisse parler d'étant, pourquoi, donc, cette pensée est-elle déjà, quasi-originairement, menacée d'un oubli de la différence ontico-ontologique, cad de la différence entre "être" et "étant" - de telle sorte que lorsqu'il sera question de 'l'être", on entendra par être "ce qui est " le plus, ou le mieux, un principe, une substance, un étant suprême: l'eau, le feu, l'atome, la phusis, etc?

Si Heidegger insiste sur l'oubli de la question de l'être, qui donc est l'oubli de la différence entre l'être (comme ce qui n'est pas l'étant) et l'étant (comme "ce qui est"), c'est parce que cet oubli est inséparable de la difficulté même de penser l'être en tant qu'être. 

Heidegger pense que l'histoire de la métaphysique (occidentale) n'est rien d'autre que l'histoire de l'oubli de l'être, l'histoire de la réduction progressive du plan ontologique au plan ontique. Cette histoire suivrait diverses étapes, que l'on peut pour lui repérer et analyser: la substantialisation de l'être (l'être comme substance-principe), puis l'identification de la substance au sujet (celui qui pense - c'est le moment de l'égo-cogito cartésien), jusqu'à l'ultime réduction de la question de l'être à la Vorhandenheit technique, cad l'être réduit à la présence disponible et permanente de ce qui est sous la main (Vor-Hand), maitrisable. Règne advenu de l'utilitarisme, de la pensée-outil.

Les différentes étapes de l'oubli de l'être ont donc en commun la réduction de l'ontologique à l'ontique, la réduction du champ du pensable à un étant privilégié, comprenons par-là quelque chose qui serait L'Etant de tous les étants, L'Etant qui totalise ou rassemble tous les Etants, un Etant suprême à partir duquel l'étant en général ou dans sa totalité peut être pensé. 

C'est pourquoi Heidegger aime à définir l'histoire de la métaphysique, cette histoire de l'oubli progresssif de la question de l'être, comme l'histoire de l'onto-théologie de la substance. 

L'onto-théologie, c'est la substitution, à la question de l'être, de la question de l'étant suprême à partir duquel tous les étants peuvent être compris ou pensés. La théologie ou la science (du moins comme modalité technique ou instrumentale de la pensée) procèdent pour lui de la même réduction de l'ontologique à l'ontique: c'est toujours le même oubli de la question de l'être qui est à l’œuvre. Car dans un cas comme dans l'autre, le maximum de ce qui peut être pensé, le plus originaire, comprenons par-là le point en deçà duquel il n'est pas possible de penser, en tout cas si on oublie l'oubli lui-même, c'est encore et toujours de l'étant, une essence, "quelque chose" qui est toujours-déjà constitué par la pensée ontique, cette pensée dont l'horizon est l'appropriation outilitaire.

 

2.

Il importe donc que nous nous penchions ici sur les raisons de cet l'oubli de la question. Je dis plus haut qu'il est quasi-originaire. C'est que pour Heidegger, le sens de l'Etre, aussitôt dévoilé,  aussitôt se voile. Pourquoi? Parce que, dirais-je, c'est une irrépressible tendance de la pensée (c'est dans l'ordre de la pensée ou le destin même de la pensée) de penser, d'entendre (avec l'oreille comme avec l'entendement) Etant quand elle pense Etre. Quand on pense "être", on pense aussitôt "un être", un substantif, une sub-stance: quelque chose qui se tient derrière,  qui sub-siste, se conserve, égal à lui-même - autrement dit une Essence -, et qui sous-tient le monde perçu et compris comme un horizon d'étants.

 Lévinas, qui toute sa vie a essayé de penser contre l'ontologie de Heidegger (comprise à tort ou à raison comme encore de l'ordre de la substance elle-même, et proposant de penser "autrement qu'être, ou au-delà de l'essence"), lui reconnait au moins cela, d'avoir réveillé nos oreilles à la "verbalité" de l'être, sa dé-substantivation.

 

3.

La question de l'être est oubliée. Il est dans l'ordre même de la métaphysique, qui est métaphysique de la substance depuis au moins Platon, que cette question de l'être soit oubliée. Soit

Comment réveiller cette question?

Déjà, et c'est le thème central de mon texte précédent, en se rappelant qu'elle a été oubliée.

Mais il ne suffit pas de se rappeler que la question a été oubliée, a sombré dans l'oubli. 

Penser, c'est penser les conditions de cet oubli, c'est analyser et comprendre pourquoi la question de l'être sans cesse s'oublie, aussi bien dans le langage (le langage usuel comme celui de la métaphysique) que dans la quotidienneté de nos occupations, le sens commun, la pensée du "on". Bien qu'elle fasse retour par le souci, la pré-occupation, l'ennui, l'angoisse, cad tout affect d'existence où l'appropriation instrumentale de la pensée-outil, par laquelle le monde s'offre à nous comme un horizon d'étants, présent, nivelé, fermé, cousu, est suspendue, neutralisée, mise entre parenthèses au sens de l'épochè phénoménologique.

Penser, a minima - mais c'est un minima exigeant - c'est se souvenir que quelque chose, qui n'est pas une chose, autrement dit un rien d'étant, a été oublié, est oublié, constamment, dans le déroulement de l'existence réduite au train-train utilitaire d'un monde affairé. Petite incise en passant: il faut qu'il y ait au moins un monde affairé pour que s'y déploie un monde des affaires, et ultimement, un monde managé (ce qui me permet de boucler ma boucle). Se souvenir qu'il y a là un vide, une béance, à tout le moins une inadéquation, sources d'un souci sur lequel il convient de s'attarder. 

 

4.

Se souvenir de l'Oublié (je reprends cette formule de JF Lyotard, à de nombreuses reprises, dans d'autres textes de ce blog) ce n'est pas simplement l'activité somme toute banale de la pensée qui fait réapparaître à la conscience la présence d'un objet quelconque, ce n'est pas me souvenir de là où j'avais laissé mes clefs, ce n'est pas "restituer" quelque chose qui est "caché". 

C'est se souvenir, déjà par le souci, la préoccupation ratiocinante, tout ce qu'on voudra, qu'il y a quelque chose qui se dérobe au déroulé de l'existence assimilée à un présent "où on s'occupe". C'est en tout cas un des angles analytiques de l'ouvrage Etre et temps pour réouvrir la question. C'est découvrir un trou dans une plénitude, une positivité nivelée, et contempler ce trou sans chercher à le combler aussitôt. C'est se souvenir que ce qui est oublié ne revient pas simplement à la conscience, à la mémoire, mais reste raturé, biffé, ne passe pas purement et simplement de "la chose" à  "l'étant", de "l'étant" à "l'être", et de "l'être" à "rien d'étant".

Aussi dis-je, la question de l'être est inséparable de son oubli, au point que cet oubli soit constitutif de la question de l'être elle-même. La tâche de la pensée, la tâche du  Dasein, de l'étant jeté dans le monde pour qui il y va de son être même (autrement dit l'homme), c'est donc se souvenir, quand il cherche à penser, d'un Oublié inoubliable (Lyotard) qui ne revient pas à la pure présence, car c'est dans le voilement de cet Oublié que surgit la question de l'être. 

C'est aussi pourquoi Heidegger proposait, à un moment, de raturer graphiquement le mot être en l'écrivant, pour souligner à quel point penser l'être c'est penser le double événement indissociable de son apparition et de son retrait.

 

5.

Pourquoi j'invoque aussi bien Deleuze et Foucault que Heidegger?

Bien que la pensée deleuzienne du devenir ne soit en rien heideggerienne puisqu'elle n'entend pas avoir affaire avec de l'ontologie, même une "ontologie" déconstruite, comme c'est le cas chez Heidegger (il est évident que l'ontologie heideggerienne se pense comme une critique de l'ontologie substantialiste-essentialiste de la tradition, tout comme ZS est une critique de l'ipséité ou identité du "sujet"), j'ai mis délibérément en relation (sans ici chercher à opérer je ne sais quelle synthèse qui n'a pas lieu d'être entre Deleuze et Heidegger), la critique par Deleuze de la catégorie de l'Identité - et de la présence - avec la critique par Heidegger de la présence - et de la réduction de l'être à son appropriation substantialiste par la technique. 

En parallèle, je mets en rapport la critique deleuzienne de la communication et du contrôle avec la critique heideggerienne de la mise en présence d'un monde administré par la pensée de la technique. Le lien qui donne selon moi sa pertinence à cette mise en relation de Heidegger et de Deleuze étant bien entendu Foucault, dont l'analyse du pouvoir en tant que "volonté de savoir", mise en présence et constitution du sujet, a une assise nettement heideggerienne (déjà sensible dans L'Histoire de la folie, l'idée du "grand renfermement" entrant en résonance avec l'histoire de l'être comme histoire de son oubli dans l'arraisonnement du monde, sans parler de l'ego cogito du sujet cartésien, responsable de l'un comme de l'autre).


mardi 16 août 2022

Naitre dans le désert, flexibilité, Deleuze, Heidegger, Foucault, pensée managériale et Cespedès (suite)

 

 

Le désert croît, à partir des années 80, disais-je dans le texte précédent, et il est patent - prouvez moi le contraire - que nous errons toujours plus dans cette annulation massive de tout ce qu'il est digne de questionner, de désirer, aimer et penser. Laissez-moi bien vous dire qu'en regard des années 2020, les années 80s sont le paradis perdu de Milton, une sorte de safe-space déréalisant où se réfugient les geeks qui sont nés pendant ou juste après Star wars.

N'est-ce point curieux, en effet, ce règne exponentiel et aux applications quasi-infinies, de la pensée opératoire, efficiente et calculante? 

Faut-il s'étonner que le maximum de ce que l'on peut aujourd'hui désirer et imaginer, le plus ambitieux, le plus vertigineux, le plus digne et le plus éminent de ce qu'il est possible de penser et de questionner, c'est "quelque chose" qui est déjà-là, présent, devant nous, sous nos yeux et à portée de main, disponible pour que nous nous en saisissions; un objet, une manière d'être, une façon de penser, de faire, un ensemble de définitions, et notamment une définition de soi, du monde, qui sont potentiellement et nécessairement déjà portées à la présence, sans opacité ni oubli; une identité, une adéquation, une présence à soi prête à l'emploi?

 Il ne reste plus qu'à choisir dans le catalogue, en cochant la bonne case: moi en tant que, ça c'est moi, ce qui me définit, vraiment, comment je m'identifie, ce que je suis, qui je suis, dans la tautologie enfin advenue et sans reste de Moi = Moi. N'est-il pas frappant, et plus que frappant, assommant comme une lourde masse sortie d'un abattoir de Chicago, que désormais le sommet du pensable et du questionnable est non pas ce qui tend à l'opacité, reflue vers un fond qui se révèle abyssal car lui-même sans fond, nous rappelle à une étrangeté inquiétante, insinuant de l'écart, du vide et de l'angoisse, mais au contraire nous commande de les conjurer, d'en développer la phobie, pour nous ramener à la présence, à l'absolue transparence sans dualité d'un fondement clair et distinct, où tout s'explique, se joint et se rejoint, enfin.

 " [...] Nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. " (Pourparlers, p. 177)

Il y aurait beaucoup à dire sur cet étrange renversement de la pensée où tout ce qui avait été conquis par un Deleuze ou un Foucault a été ces dernières années repris pour produire des mots d'ordre disant l'exact contraire de ce qu'ils essayaient de penser.

Foucault expliquait dans La volonté de savoir que le pouvoir atteignait sa pleine efficience de contrôle non tant sous le régime de l'oppression que sous l'injonction permanente à se constituer en sujet, à se définir, à se problématiser, à se classer, à s'identifier, notamment en passant par la "problématisation" de la sexualité. La scientia sexualis, et sa capacité à enjoindre les individus à se comprendre et à se définir par le sexe, débarrassé de toute opacité privée.

Et Foucault de décrire cette immense prolifération et prolixité d'énoncés que la modernité n'a cessé d'organiser autour du sexe. Deleuze, pareillement, soupire en disant: on pensait qu'on en avait terminé avec les vieux problèmes de l'identité, "moi en tant que ceci, cela". On avait développé des outils pour penser le devenir, ce qui ne laisse pas assigner, lister, épingler, etc.

"Partout ont été aménagées des incitations à parler, partout des dispositifs à entendre et à enregistrer, partout des procédures pour observer, interroger et formuler. On débusque [le sexe] et on le contraint à une existence discursive. De l'impératif singulier qui impose à chacun de faire de sa sexualité un discours permanent, jusqu'aux mécanismes multiples qui, dans l'ordre de l'économie, de la pédagogie, de la médecine, de la justice, incitent, extraient, aménagent, institutionnalisent le discours du sexe, c'est une immense prolixité que notre civilisation a requise et organisée (La Volonté de savoir, p. 45)

[...] Il faut se faire une représentation bien inversée du pouvoir pour croire que nous parlent de liberté toutes ces voix qui, depuis tant de temps, dans notre civilisation, ressassent la formidable injonction d'avoir à dire ce qu'on est, ce qu'on a fait, ce dont on se souvient et ce qu'on a oublié, ce qu'on cache et ce qui se cache, ce à quoi on ne pense pas et ce qu'on pense ne pas penser. Immense ouvrage auquel l'Occident a plié des générations pour produire - pendant que d'autres formes de Travail assuraient l'accumulation du capital - l'assujettissement des hommes; je veux dire leur constitution comme "sujets" aux deux sens du mot. (p. 81) 


Mais voilà qu'une génération entière (non, pas entière: une moitié de cette dernière, constituée surtout de petit.e.s bourgeois.es et de fil.le.s de prof ayant bcp de loisir pour s'introspecter, faire des listes, des procès publics et du canceling sur twitter & twitch, se définit en s'opposant, comme dirait Hegel, à l'autre moitié identifiée comme raciste, psychophobe et transphobe, laquelle en retour s'est persuadée que la "french théorie" est une maladie mentale) s'applique précisément à proposer tout l'inverse. Sous le concept d'une fluidité qui se raidit en catégorie elle-même, en identité assignée et assignable, on est saisi par une ivresse de classements et de définitions qui feraient passer Borges lu par Foucault pour un fonctionnaire sans imagination:

[...] une « certaine encyclopédie chinoise » où il est écrit que les animaux se divisent en : a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, 1) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches » (Les Mots et les choses, préface).

Il ne s'agit nullement de laisser se déployer des devenirs, des indéterminations, il ne s'agit en rien d'échapper au quadrillage et au codage. On assiste au contraire à l'extraordinaire retour par la grande porte de l'identité chassée par la fenêtre, et à la démonstration étonnante que la quantification absurde à vaincu par K.O. l'expérience vécue de la durée bergsonienne. De l'absurdité de la volonté de saisir ou d'identifier le devenir, qui est intensité, durée vivante, ligne de fuite, en l'arrêtant à n'importe quel point de son parcours. Comme si l'espace entre Achille et la Tortue n'était fait que de points, une succession de points pouvant chacun être désignés, arrêtés, définis, identifiés et qualifier une identité a, une identité b, d'une identité c, etc. Il faut pouvoir en rire. Le rire ne naît-il pas, entre autres, du spectacle de la mécanique plaquée sur du vivant?

Et en effet, les paradoxes de Zénon d'Elée se voient enfin donner une chance dans le réel, grâce à une  hyper-zélée volonté d'identifier et de classer, comme on épinglerait des papillons sur un tableau, tous les segments possibles par lesquels on pourrait arrêter le mouvement du devenir, du désir pensé par Deleuze,  en une liste tentaculaire d'identités, enclines à une micro-physique suffocante que Foucault décrivait comme une caractéristique éminente du fonctionnement du pouvoir. 

Épousant la logique atomistique, anomiste, flexibilisante et dividualisante du régime de l'entreprise et de la logique du Marché, avec une congruence dont il faudrait analyser en profondeur à quel point elle en constitue le rephasage sur le plan conceptuel, ou plus modestement, idéologique. C'est à un véritable découpage de soi en tranches de mortadelle que l'individu est invité, sur l'autel d'une nouvelle "problématisation de Soi".

Invité à s'attribuer un "genre" en  s'identifiant, sur une liste en expansion, à une des innombrables catégories-essences-prédicats censées faire honneur à toutes les singularités présentes et à venir, imaginées et imaginables, appelées chacune à se subdiviser en un nombre potentiellement infini de sous-catégories elles-mêmes tronçonnables en de nouvelles identités toujours plus atypiques, anomiques ou orphelines.

Triomphe du psychologisme individualiste, réduction du champ politique au ressentisme personnel, sous le nom dérobé d'une "gauche" qui n'en est pas une, d'une "gauche" qui remplacerait l'analyse politique de l'exploitation par le libre marché des identifications personnelles et privatives, d'une gauche qui annule, sublime, escamote la domination réelle par une police nominaliste des singularités internalisées et sectorisées. Écriture inclusive: j'inclus, j'enclos dans le régime des signes et des ponctèmes toutes les exclusions possibles en prétendant - parachèvement de l'idéalisme abstrait en même temps que renaissance inespérée du cratylisme magique - que le mot en tant que forme pure fait apparaitre la chose, que la supertructure idéelle détermine l'infrastructure matérielle. Programmation neuro-linguistique et développement personnel, les deux indéfectibles mamelles de l'idéologie de marché, plus modestement de la psychologie du commerce, comme modèle de la pensée, nécessairement privée, segmentante et surtout pas universaliste. L'universalité étant reléguée au rayon des mensonges idéologiques de la négation, voire du génocide, de toute singularité. 

Homme-licorne non binaire asexuel, demi-boy bispirituel antispéciste allié des louves et des lemmings, cis-hermaphrodite pangender à boosters sursoniques, aromantique fluide à crémaillère rotative, non-binaire mais avec binious, abrosexuel cis-agenré avec TDI structurés en môles pour organiser des colloques intra-psychiques divergents en rotation alternée. Ainsi la plasticité d'Achille ne lui permettra pas de rejoindre le peu d'avance qu'a pris sur lui la tortue Entreprise, car il faudra d'abord parcourir la moitié du chemin qui l'en sépare, puis la moitié de cette moitié, et se dividuer à l'infini.

Je ne critique pas ici la notion de fluidité, qui est un autre nom du devenir que Deleuze essaie de penser. Tout au contraire, je critique deux choses qui procèdent selon moi d'un même contresens massif: a. faire du devenir, de la fluidité, une catégorie elle-même, identifiée et classée dans le catalogue des identités trouvables au marché de L'identité-qui-me-définit; b. la segmentation de cette fluidité - qui n'est pas une identité, qui ne fait pas "identité" - en d'innombrables identités, qui sont des essences, et qui sont précisément l'annulation de toute fluidité, de tout devenir, saisis et retournés en identités.

Ainsi se codifient dans de nouveaux bréviaires, de nouvelles grilles catéchistiques, les nouvelles règles de la subjectivation. Des règles encore plus strictes, sévères et harcelantes que les règles du passé: l'identité nouvelle est déclarée, manifeste et manifestée, et même réclame d'être nommée, comme ce qui me définit: je suis ainsi, je m'identifie, comparais, ici et maintenant, sous le terme de ceci, voici mes noms, prénoms, grade, assignation, race, classe, poids et qualité, c'est moi, cela me définit, je suis tout-moi, moi-tout, la somme des compétences et des performations qui me définissent; je suis, voyez-vous, un curriculum ambulant, aussi transparent qu'une radiographie, un stéréotype sociologique, un personnage de marvel, d'ores et déjà disponible sous la loi de quelque Marché dans lequel il vous plaira de m'employer infiniment et sans reste, bien que je sois farouchement opposé au capitalisme. 

Car je peux flexer autant qu'il vous plaira. Mon identité est précaire, elle est avant tout déclarative et performative. Je peux ainsi devenir tout à fait autre, du jour au lendemain, avec une radicalité à la hauteur de l'absolue flexibilité du marché-monde qui attend de moi non pas que je sois une Unité issue d'un vieux monde, tendant à l'inertie et attaché à une vieille conception de la temporalité vécue comme projet in-dividuel continu, mais que je sois apte à me segmenter prestement en de multiples dividus successifs, en fonction des aléas d'une existence post-moderne, tellement aventureuse et soumise, bien entendu, aux accidents de "parKours" de toutes sortes qui testeront ma résilience. 

"Je au présent est un futur autre" est ma nouvelle norme. Je sors en permanence de ma zone de confort, et sachez qu'en moi ne subsiste plus, j'y travaille ou j'y ai suffisamment travaillé, aucune indéfinition, rien qui, sous la langue qui me situe, serait encore innommable, insu, inqualifiable ou non répertorié, une béance quelconque où pourrait se glisser une hideuse mélancolie; et je vous prie de noter les termes qui me qualifient pour l'heure, d'en usiter correctement, adéquatement et promptement, si à moi vous comptez vous adresser. Sans quoi je sentirai poindre en moi un malaise, une insécurité, le ressenti d'une oppression, d'un trauma, minimalement micro, résultant de votre phobie de ce que je suis: car manifestement vous êtes phobique, de mon identité, de mon identité qui est ma différence, ma différence à moi qui fait de moi un être atypique, pô commun, qui vous échappe, qui se soustrait à votre fascisme quotidien de normie trop chiant, qui se décolonise de tous les diagnostics imposés par la science médicale blanche oppressive, sans parler de tout ce qui me singularise encore et donne les termes précis définissant l'identité de ma différence: neuro-divergent, neuro-atypique, avec des troubles tellement orphelins mais si précis que la seule possibilité pour vous d'en douter est la manifestation de votre psychophobie, de votre validisme, de votre normativisme, de votre classisme.

   "[Deleuze, Dialogues] Il y a tout un système social que l'on pourrait appeler système mur blanc - trou noir. Nous sommes toujours épinglés sur le mur des significations dominantes, nous sommes toujours enfoncés dans le trou de notre subjectivité, le trou noir de notre Moi qui nous est cher plus que tout. Mur où s'inscrivent toutes les déterminations objectives qui nous fixent, nous quadrillent, nous identifient et nous font reconnaître; trou où nous logeons, avec notre conscience, nos sentiments, nos passions, nos petits secrets trop connus, notre envie de les faire connaître (p. 57) [...] "Sur les lignes de fuite, il ne peut plus y avoir qu'une chose, l'expérimentation-vie. On ne sait jamais d'avance, parce qu'on n'a pas plus d'avenir que de passé. [...] "Moi, voilà comme je suis", c'est fini tout ça (p. 59). [...] Ne pas "faire le point": plutôt tracer les lignes [...] Il n'y a pas un terme dont on part, ni un auquel on arrive ou auquel on doit arriver. Pas non plus deux termes qui s'échangent. La question, "qu'est-ce que tu deviens?" est particulièrement stupide. Car à mesure que quelqu'un devient, ce qu'il devient change autant que lui-même. (p. 8)"


 Mais laissons là provisoirement l'examen de cette situation fascinante, où l'émancipation personnelle se mue en la plus efficace machine de flicage de soi et de tous par tous, un formidable traqueur-inspecteur-détecteur panoptique de crime-pensées, même les plus inavouablement microscopiques et produisant une aliénation privée sans remède. La cure étant devenue le poison, il s'agit de surveiller l'autre, et surtout de ne pas oublier de le punir. Nous y reviendrons une autre fois, pour de nouvelles agapes pas piquées des hannetons, je peux vous l'assurer, comme disait Séraphin Lampion. J'ai de multiple portraits en médaillon en préparation, fruits d'une immersion sans précédent de sézigue dans ces nouvelles aires parasociales.


Ce qui est désormais en situation d'être oublié, pour en revenir aux moutons et aux bergers heideggériens, c'est l'oubli lui-même, la possibilité que quelque chose ait été oublié, qui se dérobe à la cartographie, à la scanographie du monde et du moi comme surfaces maitrisables, contrôlables et administrées. Pour Heidegger, la question de l'être comme rien d'étant, échappant à sa réduction à ce qui est, un étant suprême, une substance-sujet (dieu, l'homme ou la nature) est la question qui demeure sans réponse, et que donc il faudrait retrouver, ensevelie sous la métaphysique substantialiste et essentialiste qui va de l'onto-théologie à l'administration technique du monde en passant par l'avènement de la subjectivité. 

Cette question, pour faire court mais déjà je suis bien trop long, ne peut se poser que sur le fond de son oubli constitutif. Je veux dire que l'oubli de l'être est constitutif de la question de l'être. Il faut se souvenir non du contenu de ce qui a été oublié, mais qu'il y a de l'oubli, de l'oublié, là est l'important. Si bien que la question de l'être chez Heidegger se confond d'une certaine manière avec la question de l'oubli lui-même.

 Il s'agit de se remémorer un oubli qui ne peut être levé et qui ne sera pas levé, il s'agit de revenir à une question fondamentale (dont découle la substantivation dans la pensée, qu'elle soit théologique ou scientifique), mais en se rappelant qu'elle reste sans réponse. Car aussitôt posée, cette question "sans fond" (sur lequel buter: quelque chose, un étant suprême) est remplacée dans la pensée par sa réponse, s'y substituant aussitôt comme la plus éminente dans l'ordre du pensable: l'être en tant que substantif. 

C'est pourquoi la question de l'être, aussitôt posée, aussitôt entendue, demanderait à ce que soit biffé, raturé, le mot "être", déjà lourd de sa substantivation, de sa réduction dans l'entente (qui est aussi entendement) à l'essence (de "ce qui est"). C'est pourquoi encore, poser cette question, c'est se souvenir de son oubli, se souvenir que quelque chose - qui n'est pas une chose - a été oublié dès qu'on parle de quelque chose, dès qu'on pense à quelque chose. Dès lors qu'on se demande, comme le font tous les enfants, "c'est quoi, quelque chose?", "ça veut dire quoi, une chose?", surgit dans la pensée le souvenir, la trace, d'une biffure, d'un effacement, d'un oubli au cœur de la question, et à quoi il est impossible de répondre.

Oublier que la question a été oubliée, ne plus être en mesure de se poser cette question, désormais entendue comme nulle, dépourvue de sens, ne plus être en mesure de se souvenir que quelque chose de préoccupant (dont l'oubli est préoccupant) persiste derrière toutes les occupations qui circonscrivent l'existence à une fonction administrée, c'est précisément cela, le destin de la pensée, pour Heidegger. Ce destin n'est autre que ce qu'il nomme l'arraisonnement du monde, soit le triomphe de la technique, la transformation de la pensée du monde en pensée technique du monde, en monde administré.

Or, de ce que Heidegger - triste et sombre affaire - fut nazi, il faut nécessairement montrer aujourd'hui que cet effort de requestionner l'être comme ce rien-d'étant oublié derrière l'arraisonnement du monde, n'est rien d'autre que la pensée nazie elle-même, mieux, une pensée qui aurait éclairé, guidé le nazisme. Il faut montrer que lorsque Heidegger écrit "Etre", il faut entendre "le Führer". Il faut comprendre qu'un livre comme Etre et temps, outre qu'il se résume à ânonner des phrases abconses dans un jargon fumeux et mystifiant, ne serait rien d'autre qu'une paraphrase cryptée, au morphème près, de Mein Kampf, le livre de chevet de Heidegger, son viatique, sa bible. Ah, l'effort infatigable de Heidegger pour introduire le nazisme dans la pensée, c'est quelque chose. Et ça n'a jamais cessé, longtemps après la défaite de l'Allemagne nazie. ça dit à quel point Heidegger était nazi, ontologiquement nazi, bien plus profondément et doctrinalement que tous les autres nazis n'auraient pu l'être. Plus que Hitler lui-même, si ça se trouve, car Heidegger, c'est la possibilité même de la pensée en tant que nazie, indépendamment de l'existence conjoncturelle d'un type qui s'appelait Hitler.

En somme, il faut oublier, une fois pour toutes, ce Heidegger qui a plongé dans l'obscurité une génération de philosophes abusés par sa rhétorique nazie fourbe. 

Fallait-il qu'il fussent naïfs et bêtes, aussi, pour se laisser ainsi rouler dans la farine. Ce qui en dit long, en passant, sur le peu de confiance qu'il faut accorder à toutes ces grosses-têtes hors-sol travaillant du chapeau, soit aveugles, soit agies par un déni de grande ampleur. C'est que voyez-vous, Sartre n'y avait rien compris, trop occupé à boire des coups avec l'occupant, pendant qu'il rédigeait ses propres trucs illisibles dont il faut aussi dénoncer l'imposture; Hannah Arendt, nazie elle-aussi, car bien que sotte comme toutes les femmes, à s'amouracher ainsi d'un fonctionnaire du troisième Reich en raison de sa petite moustache bien taillée, il fallait que la pensée nazie trouve dans son cerveau influençable un terreau fertile. Derrida a beau noyer le poisson en disant qu'il faut déconstruire Heidegger en allant plus loin dans la direction que lui-même indiquait, il ne saurait faire oublier ses propres graphopathies imbitables, encore une imposture crânement repérée par Sokal et Bricmont, des scientifiques aux épaules solides, qui ne se laissent pas abuser par les volutes fumeuses d'une métaphysique qu'il n'ont jamais étudiée. (Pauvre Jacques Derrida. Il faudra bien aussi en parler, de la transformation de son concept de déconstruction en un sinistre biglotron qui là encore en est l'exact contraire).

Qui encore? Maurice Blanchot fut antisémite et collabo, si bien qu'il eût au moins raison sur un point: ne plus jamais oser montrer sa tronche. Alexandre Kojève, ce nabot stalinien qui espionnait pour le double compte du KGB et de la CIA, qu'espérez-vous en tirer? L'escroquerie intellectuelle et financière du gourou-charlatan Lacan n'est plus à démontrer. Ludwig Binswanger, ce pauvre psychiatre suisse prétendûment neutre, a dû recevoir un coup de soleil en visitant le mont Cervin le jour où germa dans son esprit flaccide l'idée ubuesque d'une "analyse existentielle". Foucault? Mais la CIA l'adorait! Marcuse? Il était sous LSD toute la sainte journée! Il faudrait en citer bien d'autres encore, des poètes roumains, des cinéastes sérésiens, mais le cas le plus désolant est sans doute le pauvre Emmanuel Lévinas. Le brave homme, certainement gâteux prématurément comme jaja, déclarait dans Ethique et infini (pp 33-41, édition Fayard 1982) que "bien que Heidegger ne se soit jamais disculpé à ses yeux de sa participation au national-socialisme", Etre et temps lui apparaissait encore comme un des 5 plus beaux livres de l'histoire de la philosophie (avec le Phèdre de Platon, La Critique de la raison pure de Kant, La Phénoménologie de l'esprit de Hegel et l'Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson).

De toute façon, foin de ces auteurs désormais jurassiens, perdus dans des idéalités abstruses. Nous pouvons sans remords troquer cet onanisme intellectuel honteux pour des approches bien plus saines, empiriques donc vérifiables ou falsifiables, pragmatiques car tenues par des chercheurs bien ancrés dans le Réel et ne marchant point sur leur tête. Les neuro-sciences, la psychologie évolutionnaire, le néo-darwinisme socio-génétique, voilà des disciplines qui nous immunisent contre toute tentation nazie, qui fournissent des réponses - qui marchent, en plus -, nous délivrant des illusions de la métaphysique qui nous ont mené tout droit aux camps.

Bref il faut libérer la philosophie contemporaine du nazisme qui gît en elle, retirer les livres de Heidegger de toutes les bibliothèques et interdire l'enseignement (?) de sa pensée dans toutes les universités. En somme, il faut brûler Heidegger pour en finir avec le nazisme, la pensée nazie. N'est-ce pas, monsieur Cespedès? Emmanuel Faye vous a tout expliqué, tout est lisible, consultable, repérable, dans les Cahiers noirs, sortis de la forêt noire dans la nuit noire et obscure comme le chantaient les inconnus.

Et s'il se trouve un homme malhonnête, monsieur Cespedès, un Chapoutot pour soutenir qu'est nazi en son histoire comme en son essence le management, qui voit en l'homme une "ressource" comme un combustible ou une machine-outil, il faut dire, écrire, hurler partout que cet homme-là est un nazi. Se poser la question de l'origine nazie de la non-pensée managériale, pensée administrante et calculante, qui n'est rien d'autre que l'aboutissement ou la maximalisation de cet oubli de la question de l'être que Heidegger essaie de penser sous la forme de l'administration technique du Monde, eh bien c'est très suspect. C'est comparer le régime de l'entreprise à un camp de concentration, c'est assimiler des hommes riches mais respectables, parce qu'ils nourrissent des millions de personnes, à des nazis. 

Cette analogie, que dis-je cette assimilation tendancieusement crypto-marxiste et crypto-heideggérienne, est immonde, scandaleuse, négationniste. Car elle nie la spécificité historique du nazisme, situé précisément dans le temps et l'espace, et quiconque prétendrait, comme un Godard, qu'on avait cru au sortir de la guerre qu'on sortait du nazisme alors qu'on y entrait seulement, est un négationniste doublé d'un antisémite.
Moi, je soutiens, monsieur Cespedès, que la pensée managériale non seulement n'est pas nazie, mais encore est appelée à fonder un monde nouveau, d'amour, d'inclusivité et de bienveillance, et cette ère, je la baptise solennellement, devant vous, sans ciller: L'intelligence connective. ça commence aujourd'hui, et sur tik-tok.

lundi 15 août 2022

1979


[La notule qui suit date du 23 septembre 2013. Je dis ça pour mes futur.e.s biographes qui auront pour tâche importante, et urgente, de dater mes archives de la mère Docu et du père Pétuel. Je sais, un rien m'amuse, et on me compare parfois à Jean Roucas.]



 

 

1979, année fatale s’il en fut. C'est le moment, du moins pour pas mal de gens de ma génération (cad nés au milieu des années 60), où tout bascule. Esthétiquement, que ce soit musicalement ou cinématographiquement, c'est l'année du chant du cygne, avant l'entrée dans ce long tunnel sans rémission des années 80, horrible décennie, les années fric, les années Tapie, l'enterrement de l'idée de la gauche sous le déguisement de son épiphanie gouvernementale, les années Véronique & Davina, les années Ferris Bueller, Huey Lewis, Phil Collins. Les années où la culture remplace l'art, le cd le vinyle, les yuppies les punks, l'identité et le développement personnel l'aliénation sociale et l'internationale des prolétaires. On le sentait confusément, mais s'annonçait le "développement durable" du complexe militaro-industriel. Hello, this is the central scrutinizer, plastic people has won, ponke.

Décennie du kitsch, du recyclage, des perruques peroxydées, des néons fushia saturés, de l'esthétique rétro avec images floues hamiltoniennes, du tout-au-décor, du son sec de synthés pop et de batteries plates. La décennie où triomphent Luc Besson, Jean-Jacques Beineix, Adrian Lyne, Lawrence Kasdan, Léos Carax, Roland Joffé, Gilles Béhat, Alan Rudolph, Lars Von Trier et Percy Adlon.

Un ami d'enfance, un type étrange, féru de jazz, de rock, de ciné, de matos hi-fi et d'encyclopédies Universalis, bref un verviétois, m'exposait régulièrement sa théorie au sujet de ce qu'il nommait le "basculement épistémique" lié à 1979. Il avait toujours prétendu, déjà, qu'il mourrait avant 25 ans. Il décréta ensuite qu'il était bel et bien mort après 79, devenu fantôme hantant ses propres souvenirs. 


Son point de vue était celui d'un radicaliste ne souffrant aucune contradiction. Il m'expliquait, avec moult détails, le déclin brutal des appareils de hi-fi, qui n'étaient plus fabriqués pareil (amplis, tourne-disques, baffles), des techniques de prise de son (époque Impulse, Blue Note). Il avait une théorie assez convaincante sur les drums et le drumming: après 79, on a changé la manière de tendre la peau de tambour sur les batteries, ce qui a provoqué une mutation radicale du son: sec, sans relief ni profondeur. Un des détails permettant selon lui de saisir que le jazz était mort en 1979. La complexité du continuum rythmique (à la Elvin Jones) était devenu impossible. Même le jeu sur les cymbales avait changé, comme les cymbales elles-mêmes, et le "drive de cymbales" s'était perdu. Tony Williams, celui de la période Miles Davis E.S.P, The sorcerer, Miles Smiles et Nefertiti (quatre disques terrassants, des sommets du jazz moderne), ne maîtrisait plus sa fabuleuse technique du "drive de cymbales". 

 


Le son des contrebasses avait lui aussi changé, aussi bien en raison d'une nouvelle façon de frotter les cordes que d'une nouvelle façon de les tendre: il devint "enrhumé". Jazzistiquement mou et réverbéré, avec Eddie Gomez, Steve Swallow, etc. Mingus est mort en 79. "Et ce n'est pas par hasard!", ajoutait cet ami.

Dans nos échanges surréalistes, je jouais le rôle du gars tourné vers "l'avenir" et protestais constamment, en citant des tas de contre-exemples de tant et tant de nouveaux disques, de nouveaux films merveilleux.

La décennie 80 consacre l'empire du jazz-rock et de la fusion. Weather report, parmi d'autres, en fournit l'étalon. Bien que formé en 71, la formation (désormais on dira "groupe") signe avec Night passage - le bien nommé - et sa soupe de synthés brumeux l'entrée dans un vide commercial et sonore toujours d'actualité, où surnageait ça et là la basse magnifique de Jaco Pastorius, l'intrus de la bande. L'autre groupe "séminal", comme on aimait à dire, était Steps Ahead. Pauvreté essentielle du jeu de saxo de Michael Brecker, salué comme un monstre de virtuosité et éventuellement fils spirituel de John Coltrane lui-même (alors qu'il jouait toujours les mêmes arpèges en grappes descendantes, je peux vous les chanter: tidoudidou di, tidoudidou di, tidididi). 

De jadis grands groupes de "prog-rock" comme Soft Machine se muent en machines molles pour de bon, débitant au kilomètre et à la pression de vains chapelets de saucisses-fusion juste bonnes à sonoriser un Derrick, un Tatort ou des séquences pour peep-shows.
79 fut la dernière année du rock aventureux des middle-seventies, autant que la dernière du punk qui suivit juste après (et qui littéralement ne m'a jamais défrisé même un sourcil). Le passage à 1980 ayant été également fatal pour un nombre incalculable de groupes, décrétés "jurassiques", condamnés pour survivre à embrasser la nouvelle mode des batteries mates, des boîtes à rythmes creuses et des synthés criards. Pour mieux comprendre, passez vous la bande son de Live and die in LA de Friedkin. Celui-là même qui se plaignait amèrement que Lucas et Spielberg aient signé l'arrêt de mort du Nouvel Hollywood en remplaçant un cinéma d'auteurs adultes par un merchandising infantile.

En musique électronique, 79 fut l'année où l'on quitta les mellotrons, les monstrueux moog et séquenceurs analogiques délivrant les nappes et les drones propices aux rêveries hypnotiques et mystiques. Klaus Schulze signifia ce passage en signant en 80 "Dig it", contenant le fameux Death of an analogue, sorte de chant funèbre purcellien au titre explicite et redoutable.




Après 79, au cinéma, on ne prend plus la route, on ne taille plus la zone, avec une caisse pourrie de location, dans les vastes déserts de l’Amérique. Plus jamais on ne se perdait, après 79. Exit Easy-rider, Alice dans les villes, Falsche Bewegung, Scarecrow, The Passenger, Two Lane Blacktop, Vanishing point, Badlands, Electra glide in blue, Le plein de super, Les petites fugues, etc. On s’enferme dans des décors confinés, comme à l'époque de l'occupation. Après 79, on ne compte plus les films dont le décor est exclusivement un night-club à néons vaporeux, noyé dans le fumigène, avec quelques plans de trottoirs aux reflets vert-rouge mouillés.

La césure se lisait aussi chez Ridley Scott : entre Alien (de 79) et Blade runner (82).
L'espace avait mystérieusement disparu de l'un à l'autre. Dans le premier, sens des espaces infinis qui effrayent, monstrueux dédales de Giger déroulant leurs ossuaires et leurs vortex. Dans le second, esthétique pub d'un néo-Tokyo tout en néons qui clignotent, et plus aucun plan large qui respire. Revoyez Blade-Runner. Les seules vues d'ensemble, suggérant des architectures gigantesques sous la voûte étoilée, sont de brefs inserts, toujours le même plan faisant office d'interlude, sur une nappe du regretté Vangelis (si génial dans les 70s). Quant aux personnages, ils sont tous corsetés dans des fanfreluches fashion à paillettes dorées, le visage peint au rimmel et la chevelure léonine brillantinée, tandis qu'ils assertent des poncifs mortifiants sur l'homme, dieu, les robots, la bonne et moi. 

 Après 79, en résumé, on pouvait parallèlement mesurer, toujours selon cet ami, l'effet cataclysmique d'une vaste régression politique, idéologique, spéculative, philosophique, etc. Les grands mouvements utopiques, anarchistes, libertaires, imaginaires ou imaginants avaient brusquement disparu dans un appel d'air. Deleuze disait que les années 80 étaient une période très pauvre. On n'invente plus des pensées, on pense sur des objets préexistants et prédéfinis. Règne absolu de la communication. La création des concepts philosophiques a cédé la place à la création de concepts publicitaires. Il décrivait les années 80 comme une longue traversée du désert, du moins pour celles et ceux qui l'ont vu arriver, car "il y a pire que traverser un désert : naître dedans" (je poursuis cette idée dans le prochain texte).


On relèvera encore en musique le cas éminemment tragique de Mike Oldfield, qui aligna de Tubular bells (73) à Incantations (78) une série de chefs d’œuvre, commit encore deux chouettes albums avec Platinum (79) et QE2 (80) avant de sombrer graduellement dans un vacuum intersidéral post-ron hubbardien, un trou noir, le fameux trou noir dans lequel s'apprêtait à sombrer une génération entière, qui désormais raserait les murs, membre fantôme indésirable d'une société toujours plus avide de transparence, de définitions de soi-même prêtes à consommer-penser-classer, hideuse comme une planche anatomique étale. Bien sûr à toute règle il y a des exceptions, des sursauts exceptionnels, qui n'infirment en rien ladite règle, contrairement à l'adage, mais la confirment: ici Amarok (où il se souvient de lui-même avant que l'éternité le change tel qu'en un autre). 

Tournée "exposed" (79) - qui fut un relatif échec commercial. En résulta un double LP (ainsi qu'un dvd, désormais trouvable sur YT) qui compta dans ma vie d'ado presque autant que la découverte de Music for 18 musicians de Steve Reich.

 


On pourrait multiplier les exemples. Je me contenterai ici, pour ne pas alourdir mon propos semi-sérieux, de 7 exemples que j'espère éloquents: le dernier grand disque de Pink Floyd, le dernier chef d’œuvre de Frank Zappa, le chef d’œuvre de Richard Gotainer, le dernier grand Magma, le dernier grand Aksaq Maboul, le plus beau disque de Alan Stivell, le dernier disque de Alfred Deller.

 




 
 



 

vendredi 5 août 2022

Finissons-en (un peu) avec Christopher Nolan

 

 

[Bon, un peu de pop-corn, de nanan, en attendant des pavés plus ambitieux (ou prétentieux, chacun voyant midi à sa porte etc). Repêché dans les cales du cargo, ce truc totalement paresseux et d'un irrespect qui frise la diffamation, mais qui je l'avoue me fait encore marrer. Vu que je suis bon public. C'était en novembre 2014, au moment où sortait Interstellar. Heureusement que ça a été posté dans des letter-box fréquentées par une demi-douzaine de personnes, pas plus, accommodantes de surcroît. Imaginez ce genre de daube posté sur twitter, instagram, ou en guise de capsule YT (façon Durendal et autre MJ), vous vous ramasseriez des tonnes d'insultes, assorties de harcèlements, menaces de vasectomie suivie de mort douloureuse, et vous finiriez suicidé dans une cage d'ascenseur avec une note épinglée dans le dos: "t'es qui, toi? T'as fait quoi dans ta vie?"]


Nolan, il a jamais su raconter quoi que ce soit. Ni filmé une action, quelle qu'elle soit. Y a aucun hasard là-dedans, les deux sont parfaitement liés.
Dès Memento, Nolan nous expliquait les fondements, qui n'ont jamais varié, de son approche du cinéma: substituer à l'enchaînement des images un enchainement de mots, et déstructurer un récit pour faire oublier que ce dernier n'a aucun intérêt.

Prenons n'importe quelle scène de Nolan dans un Batman.
Tout ce qui a trait à un événement, une histoire, une intrigue, Nolan s'emmerde pas avec ça. Il les situe dans un passé, lointain ou récent. De toute façon et nécessairement hors-champ. Et il délègue à un dial imbitable entre deux personnages la fonction de nous le "raconter". Entre ces longs moments ennuyeux, qu'est-ce qui se passe?
Faut revenir à Descartes, d'une certaine façon, pour le comprendre. Descartes se demandait comment pouvait exister le mouvement, la durée (dans un sens qui sera celui d'un Bergson), avec des instants déconnectés, des moments de présent non-liés. Nolan a ce problème. Il est assez malin pour nous faire oublier qu'il est incapable de le résoudre, incapable de transmettre cinématographiquement le sentiment d'une durée quelconque. Dès Memento donc, c'était toute l'affaire: de ce que je ne parviens pas à exprimer une durée continue, qui a un rapport consubstantiel avec le phénomène de la mémoire, je vais inventer un perso qu'a pas de mémoire, qui est, comme moi, incapable de lier des moments de présents vécus comme hétérogènes.


Ainsi dans Batman ou Inception : en dehors d'une imagerie kitsch assez téléphonée sur laquelle se paluchent des esthéticiens au rabais, qui confondent art pictural et chromo de Léda et le cygne accrochés au dessus du lit, près du guéridon, si on s'amuse montre en main à compter la part qui est réservée à "l'action" proprement dite (cad le mouvement, pas forcément une action physique) et la part consacrée aux "dialogues", qu'observe-t-on?
On observe que 80 % minimum de ce qui se "passe" sur l'écran est dévolu à d'interminables bavardages, qui ne sont pas même des "dialogues" (car Nolan est tout aussi incapable d'écrire du dialogue, cad de l'interaction continue, fluide, circulant entre deux persos), mais des notices scientifiques, des modes d'emploi de bidules à bits, qui comptent sur un saut de foi patient du spectateur, qu'on endort, qui ne voit pas qu'on lui fait prendre une vessie verbeuse pour la lanterne des frères Lumière.


De ci, de là, parcimonieusement, pour honorer le cahier des charges, on a, donc: quelques rachitiques scènes de "fight" et d'explosions, qu'on nommera par mansuétude "action". Côté son c'est Nagasaki, la grosse Bertha, en ultra THX atmos, pour faire croire à nos nerfs tympaniques qu'on est dans un cinéma du corps et de la sensation. Mais qu'importe, on observe exactement le même phénomène : cette incapacité à faire de la durée, de la continuité sensori-motrice, avec des moments déconnectés. C'est pour cela que le principe de construction des scènes d'action, chez un Nolan, c'est le montage, et archi-cuter tout partout pour que ce soit bien illisible. Il y a des génies du montage, Peckinpah, Penn, peut-être même Tarantino, qui traduisent des vitesses, des chocs, des secousses, corporelles autant que géologiques, par le simple découpage des plans. Nolan, lui, sait pas faire ça non plus.
Se prenant pour un Houdini post-moderne, il nous offre des vignettes, des photogrammes de fragments de chorégraphies plongés dans le formol, mais se succédant si vite qu'on n'a même pas le temps de cligner de l’œil. 

Pour ce qui est de l'émotion, de l'épaisseur humaine, tout ça, même topo: pour donner l'illusion que dans tout ça y a de l'affect, de l'humain, Nolan s'emmerde pas davantage. Il a dans sa poche un petit schéma avec des cases à cocher pour faire "thématique personnelle" qui signe un auteur: il s'agit de refourguer systématiquement, à chaque film, un ancrage traumatique convenu (mais à qui toute personne vaguement sensible est susceptible de s'identifier): un problème souciant d'épouse décédée ou de fille abandonnée, qui détermine les motivations profondes et même moins profondes du personnage principal.

Que sauver chez Nolan, le nouveau génie prétendu qui sauve le blockbuster en y injectant on ne sait quel vertige métaphysique et pascalien?
Ce qu'on peut sauver, c'est la réhabilitation des conversations au coin du feu, à l'anglaise, entre l'aiguille à tricoter et le verre de bourbon. On s'emmerde comme des rats morts, mais c'est tout un art de l'ennui distingué. Le monde de Nolan semble tout entier sorti de souvenirs de conservations désincarnées, entre gentlemen british - paradigmatiquement un maitre et son valet - sur toute une série de "sujets" parfaitement inintéressants, mais dont l'inintérêt même assure le statut aristocratique de gens qui ont du temps à dilapider dans des papotes mondaines.


mercredi 3 août 2022

The Big Lebowski (Coen br - 1998)

 

[ Eh non, je n'ai pas encore fini de classer mes archives. Il y a encore quelques vieilles chaussettes qui trainent sur quelque forum vivant ou post-vivant. Et je m'attristerais de les voir s'enfoncer peu à peu dans les fonds marins, comme Sinking of the Titanic de l'ami Gavin Bryars.

Tiens, çui là il est pas trop mal, il a eu son petit succès d'estime. Je me dois juste de signaler que depuis, je ne m'intéresse plus aux frères Coen, et, généralement, je ne m'intéresse plus au cinéma. Mais alors plus du tout. C'est comme ça, ça ne me parle plus depuis des années. Mon truc, désormais, ce sont les jeux vidéo (Elden ring, mon dieu, Elden ring... mon royaume pour Elden ring, et le finir). 

Je pourrais tartiner à l'envi sur les raisons principalement ex-times de ce désintérêt: ça se résumerait peu ou prou à ce que j'ai entendu dire sur une vidéo YT par Jean-Baptiste Thoret (quasiment le seul critique de cinéma que j'ai du plaisir à écouter, notamment sur cette "mort du cinéma" qui m'apparaît à moi comme parfaitement évidente). Le cinéma ne fait plus monde, espace commun. Il a été l'art par excellence, l'art populaire, l'art aimé d'un siècle. ça a compté, des foules innombrables se sont passionnées pour le cinéma. ça a déterminé tant de pensées, de désirs, de volontés. Il fut un temps où quand un grand film sortait, ce qu'il avait à montrer, à faire sentir ou à dire importait grandement, ça produisait de la pensée, du commentaire, de la politique, de l'esthétique, tout ça en même temps, et même quand ça ne produisait rien de tout ça et que le film n'était pas grand, c'était tout de même toujours une sorte d'événement qu'on avait envie de commenter. 

Bien sûr, il y a encore de grands films, ou des films intéressants, ou au moins divertissants, qui le niera, bien sûr il y a encore une "cinéphilie". Mais ça n'importe plus. C'est du vent, un vieux vent automnal, nostalgineux, qui refuse de ne plus souffler et de plus en plus asthmatiforme. La cinéphilie, comment vous dire? C'est aujourd'hui une marotte de fétichiste, une occupation honorable et certainement chronophage comme classer des timbres poste ou des trombones à coulisse, mais je défie quiconque de m'expliquer sans rire que ça fait encore Monde, que ça concerne le Monde et beaucoup de Monde. Oh oui, je sais, ça concerne encore un petit monde, des petits mondes, des cénacles. Les pires, ce sont les pré-quarantenaires dégarnis qui déposent leur petite crotte d'amour ou de désaveu dans des lieux dédiés à ça, des lieux où - je sais, c'est difficile à concevoir de nos jours - on se sert d'un clavier pour aligner des morphèmes les uns derrière les autres. Et c'est terrible, comment ils astiquent sans désemparer les boules neigeuses Amblin de leur enfance dans les eighties, et ils font des listes, des référendums, des concours, des tops. Et ils se souviennent: ah c'était si bien, quelle riche époque c'était, on en fait plus des films comme ça. Car bien évidemment, inutile de s’appesantir, les gens chérissent en général et avant tout les grelots tintinnabulants qui ont entouré leur petite enfance. Ils trouvent que ça tintinnabulait superbement, les boutons de rose de ce temps-là. Jusqu'à leur mort, et même plus ils se rapprocheront de leur mort, de l'Alzheimer fatal, ils ne cesseront de chérir ces souvenirs de magie pure, de les épousseter et de les cajoler de plus en plus fort. Ils ne cesseront de témoigner de leur thaumazein primordial: oui, j'étais là, c'est bien moi qui ai vu ce film-là, et celui-là, je l'ai vu dans l'avion. Innerspace, back to the future, ghostbusters, iti phone home, arrheu etc. Toute personne raisonnable conviendra qu'aujourd'hui le cinéma ça n'agrège plus un monde, ça ne fait plus partie des conditions qui rendraient encore possible un Monde, mais c'est désormais un produit qui n'agrège plus que des petits mondes, au mieux, pour cette involution hideuse qu'est l'inflation de marvel-comics-trucs recyclés jusqu'à la nausée, des micro-mondes, au pire, pour des cénacles d'antiquaires ou je ne sais quelle secte campagnarde sortie tout droit de Midsommar. Et sinon, j'ignore totalement s'il y a eu de grandes séries depuis Breaking bad.

Tout ça pour dire que dans le texte qui suit, il faudrait remplacer dans sa tête chaque occurrence de "je suis" par "j'ai été". ]


Le comique des frères Coen (car c'est avant tout une question de comique, même dans leurs films les plus "graves") est oblique et déceptif: il opère dans les lenteurs, le déficit de sens, un léger contretemps, un effet "retard", etc. ça joue sur pas mal de registres entremêlés, mais l'alchimie fragile qui en résulte tient au fait que quelque soit le registre (parodie, hommage, thriller, polar, fable, chronique sociale d'individus ou de groupes, mais de préférence anomiques ou asociaux, et paradoxalement éloge du bon sens et de la gentillesse de l'homme "commun"), ça reste comme inachevé, lacunaire.

Ce sont des films ouverts à différents modes de lecture, perception, interprétation. Une même chose peut y être ressentie simultanément comme drôle ou tragique, vide de sens ou d'une profondeur abyssale. Les codes habituels de genres ne sont pas précisément parodiés ou détruits, ils sont juste déplacés, et parfois même pas déplacés, ils sont juste pris légèrement "à côté". C'est un cinéma de l'à côté de la plaque, avec ce léger goût de cendre tenant à l'intrusion ou au retour du réel dans le rêve, le désir. Et principalement dans le désir insatiable chez leurs personnages de posséder quelque chose ou d'arriver à quelque chose.
La déception du réel, son insignifiance ennuyeuse: on est ramené à une sorte de glu, dirait Sartre, de viscosité qui rend ridicule toute tentation d'atteindre au bigger than life, au mythe, au souffle romanesque. Le désir de transcender le "réel" y retombe toujours comme un soufflé, un soufflé pas drôle, et c'est pourtant là que se niche la drôlerie des Coen, une forme de tendresse dans le cynisme, voire une poésie du quotidien sans grandeur.

Le "réel" en question fait souvent retour chez eux par la langue et les accents: ils ont un intérêt presque ethnologique pour les accents locaux. Je serais même tenté de dire que c'est à chaque fois le seul vrai sujet, le topos du film. Une affaire de géographie. Qui parle, et, dans ces façons de parler, ces styles de paroles, ces idiosyncrasies (Middle-West, Texas, Les Irlandais dans Miller's crossing, la Californie dans Burn after reading, etc), quels sont les styles de vie, les perceptions du monde, les compositions de réalités qui s'entrechoquent.

Déjà dans le premier, Blood simple, le vrai sujet du film, c'était pour moi "comment parlent les gens" et quels plans de réalités parallèles ça suscite : les taiseux, les bavards; ce qui est dit, ce qui n'est pas dit, une prolifération de mal-dits et malentendus qui accouchent au final d'une tragédie dérisoire et incompréhensible. Je ne vois pas leur cinéma comme un cinéma de la déconne et de la fantaisie, mais au contraire comme un art de l'hyperréalité, un envahissement de réel saisi par le détail, pictural, linguistique, social.

Le thème moteur des meilleurs Coen, c'est la hantise tragique de la réussite. Les malheurs de ces personnages, c'est de ne pas se réconcilier avec la dimension de l'échec dans l'existence. Louée soit la faillite, disait un personnage d'une des nouvelles de Hermann Melville: il avait passé toute sa vie à confectionner une machine pour assécher les marais. Et le grand jour, celui où il l'essaie enfin, il foire lamentablement, bien entendu.
Les personnages qui peuplent ces films sont obsédés par le Rêve américain: l'idée tenaillante et aliénante d'un accomplissement de soi (professionnel, artistique, économique, libidinal, commercial). Et pour y arriver, ils déploient des stratégies d'une bêtise aussi folle qu'atroce (un "plan dont la beauté est sa simplicité", dirait Walter), mais pas moins que celles des Winners. Il y a en contrechamp comme une philosophie du bonheur minuscule, en minor mood, tenant à trois fois rien: gagner un troisième prix dans un concours de timbres-postes, savourer son pancake avec un orteil en moins.

Même quand ils parviennent à réaliser leur rêve fou, ils s'arrangent, par un acte manqué, pour foirer le bazar: Buscemi dans Fargo enterre son fabuleux magot sous un monticule de neige sur le bas côté d'une autoroute au milieu de nulle part, avec comme seul point de repère son grattoir en plastic rouge qu'il plante dessus.


Fargo est bel et bien la formule qui résume tout chez les Coen: à la fois far away - un pays ou un lieu très lointain, toujours plus à l'ouest, au sens propre et figuré, que le Minnesota, cad "nulle part", - et l'inversion de go far, cad aller loin, bien faire, "be successful", devenir quelqu'un.

Si on ne goûte pas cette espèce de poésie douce-amère, on ne rentre pas dans leur univers: on se dit qu'en effet ils n'ont rien à dire, que c'est un cinéma "vide", ou "formaliste", et pour cela insatisfaisant, toujours "trop" ou "pas assez".


No Country for old men, un de leurs derniers grands films (après A serious man, pour moi, il n'y a plus rien d'intéressant), ajoute une dimension plus nihiliste qui n'est peut-être pas la plus sympathique chez eux: celle d'une nostalgie réactionnaire qui est dans le roman de Cormac McCarthy. Il est évident que s'ils ont choisi ce livre, c'est parce qu'il leur parle.
Fort proche politiquement de l'univers d'un James Ellroy: la "grande Amérique" n'est plus, les grandes valeurs morales ont disparu et ont laissé la place au chaos criminel et psychotique. La justice est inopérante, et pour se protéger dans ce monde, il faut se détourner du champ social et éthique, devenir son propre justicier, un individualiste forcené: un "libertarien". C'est aussi le thème de la plupart des Eastwood.

Big Lebowski (qui est définitivement pour moi leur chef d'œuvre, et le film le plus drôle du monde. A la première vision, je ne riais pas beaucoup, je trouvais ça fade, mais plus je l'ai vu, plus je découvrais que chaque minute était d'un comique achevé), c'est tout le contraire: il n'y a pas de "nostalgie" d'un ordre moral ou de discours dépressif sur l'état du monde. Ceux qui sont à côté du rêve américain, les losers, ne tiennent pas plus que ça à restaurer la grandeur "humaniste" du "monde ancien", ni à entrer dans la "grande Histoire"- qui d'ailleurs leur échappe complètement, à laquelle ils ne comprennent rien, pas plus que nous comprenons quoi que ce soit aux mobiles dérisoires des protagonistes de ce remake décalé du Grand Sommeil de Howard Hawks.

Entre le groupe AutoBahn, succédané du techno-rock européen du début des années 80 ("nous ne croyons en rien, nous sommes des nihilistes"... au point de postuler que le plus grand cauchemar qu'on puisse infliger à un homme, c'est de lui balancer un furet dans sa baignoire. - "Des Nazis", demande Donny? "Non, des nihilistes, répond Walter, tu sais, Dude, on pensera ce qu'on veut des Nazis, mais ces gens là au moins défendaient des valeurs"), le Grand homme Lebowski, un paraplégique qui a réussi... mais quoi, au juste? "Qu'est ce qui fait un homme?" se demande-t-il en prenant la pose devant son feu de cheminée, le voisin grassouillet timide qui prépare sa chorégraphie sur "les cents tableaux d'une exposition" de Moussorgski, le dude Lebowski dont le souci principal est qu'on a pissé sur sa fuckin'carpette qui "harmonisait la pièce", le petit garçon obèse qui entube les "honnêtes gens" pour se payer selon Walter une Ferrari... qui appartient au voisin d'en face qui l'a achetée à crédit, la guerre en Irak qui gronde, Walter qui tourne en boucle dans son trauma du Vietnam et qui dit à l'auteur de marvel comics dans son poumon d'acier: "je suis votre plus fervent admirateur", Donny qui confond Lénine et Lennon et qui finit dans un récipient low-cost: ce ne sont pas des "hommes sérieux". Ils sont tous définitivement à côté de la plaque, et tant mieux. "Retournons au bowling", c'est ce qu'on a de mieux à faire. Ce n'est pas du tout un film appartenant au genre de la "coolitude", à propos de glandeurs et de fumeurs de joints, comme je l'ai lu ici ou là. C'est un film sur ceux qui sont et resteront à côté de l'Histoire et du grand Humanisme (à raconter, à écrire, à transmettre). C'est Barton Fink en symétrie inversée.

"Nous sommes arrivés aux portes de la Ville. De la ville-qui-compte. Mais ce n'est pas nous qui entrerons. Ce sont de jeunes m'as-tu-vu, tout verts, tout fiers, qui entreront. Mais nous, nous n'entrerons pas. Nous n'irons pas plus loin. Stop! Pas plus loin. Entrer, chanter, triompher, non non, ce n'est pas pour nous".
(Henri Michaux, Nous autres)

 

mercredi 20 juillet 2022

L'intelligence connectique tik-tok

 

Vous connaissez, je suppose, cet être exquis qui s'expose en inondant youtube d'innombrables capsules farpaitement ahurissantes, je veux parler bien sûr de l'impayable, sémillant, sensuel, bondissant, inamovible et surtout embarrassant Vincent Cespedes, bien vivant, lui, et même plus solide que l'ennui comme chantait Brel. Vous savez, le "philosophe courant-d'air des plateaux tv" (selon les saisons "philosophe des gilets jaunes", "philosophe de l'amour", "philosophe de la cybermodernité") qui se filme avec son smartphone, assis ou en ambulatoire, à Berlin ou Villetanneuse, avec une nette dilection pour les parcs où il pourrait filmer longuement des dames qui dansent en bodyfitness, tous chakras ouverts, agitant furieusement leur popotin en l'honneur de Gaïa, et qui nous réexplique pour la millième fois qu'il faut interdire le nazi Heidegger, la nazie Hannah Arendt (tout ceci lui vient de son ami Emmanuel Faye, qui tape sur le même clou que celui sur lequel tapait son propre père, Jean-Pierre Faye, puis ça a donné un collectif haut-en-couleur, enfin bon, on va pas... Ce serait trop long à expliquer ici mais attention je le ferai, si on m'y force).

J'en parle parce qu'il faut vraiment faire quelque chose, c'est plus possible. ça devient extrêmement gênant. Enfin, moi je dis ça, je pense surtout à ses proches, sa famille, qui doivent aller faire leurs courses à Carrefour en rasant les murs. Dans sa dernière vidéo, cet onctueux narcissique (il semble à l'évidence se trouver tout à la fois beau, intelligent, sexy, irrésistible, inspirant et tonique, Véronique & Davina en un seul homme) esquisse un jalon supplémentaire dans le programme d'élimination de toute production de pensée qui ne serait pas la sienne. 

Non content d'avoir annoncé en primeur la création d'un tout nouveau concept décisif par sézigue ("l'intelligence connective", oh que c'est épatant), et après avoir éliminé Foucault de son champ scopique (parce que la CIA l'appréciait et qu'il appréciait Heidegger, c'est fou), ce bouffon cosmique autant que cosmétique, redoutable petit commissaire priseur de vos chaussettes spéculaires, impitoyable chasseur de nazis et de fascistes sur la pelure internétique, nous révèle, avec une bonne humeur rigolarde qu'il croit certainement la plus vibrante illustration d'une pensée nouvelle - la sienne - dansante, festive, solaire et je ne sais quoi encore de trend-tendance qui va irradier un nouvel-âge réminiscent cespédésien, que Spinoza, c'est trop chiant, il a pas connu l'amour, la passion qui vibre, un pauvre type reclus dans sa piaule qui ne savait pas qu'une femme pouvait penser et être libre, et Nietzsche alors, quelle merde, un puceau, évidemment nazi, qui lui non plus n'a jamais joui. Contrairement à Monsieur Cespedes, qui lui jouit tellement, devant l'objectif de son i-phone, que ça en devient cringe, comme disent les ptits jeunes qu'il veut séduire désormais sur tik-tok avec sa grosse flûte de Hamelin, après s'être viandé sur twitch et avoir plus ou moins épuisé sur YT ses 7.000 followers avec ses milliers de vidéos-clips redondants, aussi vides que bruyants, cad nettement moins inspirants sur le plan "vibratoire" qu'une bonne séance asmr de vacuum cleaner. 

Y a qu'à voir les rares commentaires sous ses vidéos. Parfois c'est le même môme dyslexique HP de 12 ans qui écrit 6 fois de suite en plein désert du Kalahari "vous êtes génial, vous êtes formidable, merci merci, vous m'avez sauvé du nazisme, grâce à vous j'ai évité de lire Heidegger, dessinez moi un mouton" (de toute façon, tout est dans Dragonball Z, comme dit DanyCaligula, l'avenir de la gauche entrepreneuriale sur twitch). Et Monsieur Cespedes d'y apposer des petits cœurs en enfilade pour encourager la dyslexie galopante des HP indigos neuro-divergents TDI aspergers. 

Parce que, bien sûûr, l'orthographe, comme il nous l'explique dans 20 autres capsules, ce n'est rien d'autre qu'un code inventé et imposé par l'élite bourgeoise blanche patriarcale pour contrôler le peuple, et spécialement le peuple des indigos dyslexiques autodiags du Connectic-cut-toc, pour le maintenir dans la servitude, tout en bas de l'échelle. Car de tous temps, des clergés de linguistes endogamiques ont inventé ce code incompréhensible et imbitable, ce saint-axe, pour bien s'assurer que seuls leurs rejetons formés à ce code puissent dominer la masse analphabète qui n'aurait aucune chance de le maitriser. 

Il faut donc se libérer de l'orthographe fasciste et bourgeoise, c'est une condition nécessaire (bien qu'insuffisante, certes) pour renverser le patronat et surtout, surtout, pour une communication enfin intelligible de touss.e.s et de celleux. La fameuse "intelligence connective", ce nouveau concept qui est à lui, qu'il a créé, il y tient, tout seul en pensant par lui-même, car la philosophie "directe", d'âme à âme, sous sa férule oblative, ce n'est pas le "béni oui oui de ce qu'a dit le professeur à l'école", c'est penser par et grâce à lui-même. D'ailleurs il a déposé son Concept à la sacem pour bien s'assurer qu'il ne soit pas chouravé par l'Education Nationale et ne finisse par croupir dans le domaine public.

Gageons que je m'égare, bien sûr, en parlant de renverser le patronat. Je suis à peu près certain que Monsieur Cespedes ne porte pas Marx dans son cœur. En fouillant un peu dans son compendium de vidéo-clips, je ne serais pas étonné.e de trouver une capsule où il nous instruit du fait que Marx n'était rien d'autre qu'un.e gros.s.e bourgeois.e misogyne antisémite qui n'a jamais connu la passion, la sensualité, qui écrivait, reclus dans sa piaule, de gros pavés illisibles et chiants, et qui n'a jamais agité son popotin dans des parcs en l'honneur de Gaïa.

Mais ne nous y trompons pas, si monsieur Cespedes a tant de mal à fédérer des âmes enthousiastes autour de sa maïeutique, essaimant en vain une plate-forme puis une autre, c'est d'une part parce que "l'intelligence connective" est aussi difficile que rare, donc réclame une fanbase clairsemée mais de choix autour de sa petite personne, et d'autre part, surtout, parce que la majorité de la masse haineuse, idiote, ignare et abjecte de son non-public est composée de fascistes et de nazis d'extrême droite raciste, et, osons le dire, plutôt réactionnaire.  

Erratum: même son public est fasciste antisémite à tendance misogyne raciste patriarcale d'extrême droite heideggero-zemmourienne, car sur une moyenne de 2 éloges par vidéo, je compte au débotté 8 critiques, blâmes ou invectives. Pauvre homme, qui essaie tout simplement de diffuser de l'amour, de la bienveillance et de la joie autour de lui, pour sauver l'humanité de la sinistrose mortifère du nazisme. C'est ballot, et c'est injuste.