dimanche 25 décembre 2011

C'est si beau (jukebox série 2)





Ce cinéma est un peu gavant, vu depuis le rétroviseur. Les garçons-bouchers et leur muse Virginie Despentes, avec leur petit museum figé de l'authenticité prolétaire: la java, le merlan, l'accordéon, la gentille putain au coeur gros comme ça, dans le port d'Amsterdam, et ça sent la morue jusque dans le cœur des frites, toutes ces cartes postales à la Brel, Prévert ou Amélie Poulain (plus distinguée, il est vrai).


"La lambada, on aime pas ça, nous on préfère la java...". Comme si préférer la java c'était exprimer la nature propre, l'expression de son essence, l'identité à soi d'une classe sociale, de sa condition déterminée une fois pour toutes dans ses prédicats - et s'en proclamer solidaire.

Les garçons-bouchers nous offrent un petit carnaval vengeur. La lambada, c'est forcément une arnaque destinée aux décervelés du petit écran qui bouffent de l'endémol.
Donc, ils se proclament libres et fiers de n'être pas de ce monde-là. On pouvait cependant décoder autrement ce phénomène: un message codé, depuis une fréquence parasitaire, le retour inopiné d'un fantôme brésilien. Sous Vivagel, la joie pure de danseurs de rue, à Bahia ou ailleurs, remuant avec fierté et à juste titre les courbes affolantes de leurs fesses s'entrechoquant et narguant la mort promise. Quelque chose de la joie et de la fureur argentine du saxophone rauque de Barbieri, El Pampero.

Nos garçons-bouchers n'ont pas eu l'oreille médiumnique. Ils s'appliquent à en offrir la version pitre, rendue au grotesque, au nom, croient-ils, de la dignité du prolétaire, du sans grade, qu'ils représentent (croient-ils). Sur le plateau télé, ils brandissent un bon gros doigt d'honneur bravache et gouailleur, adressé aux puissants et aux multinationales
Préférer la java, chez les garçons-bouchers, c'est un peu préférer, sur un tempo désynchronisé, le "nous" du prolétaire français au "nous" du prolétaire du monde entier. Ils auraient pu choisir d'interpréter une autre java, celle qui sublime la lambada et la porte à sa puissance brésilienne internationale.
Aux multinationales, à Tf1, aux flux capitaux cyniques, ils opposent leur douce France profonde, sa montagne de Saint-Jean, son Paris de Gavroche mythique, sa java la plus belle, qui ensorcelle, toute la bimbeloterie d'antiquaire à la Pascal Sevran qui fait "french authentic touch" du pople (oui, bon, Sevran, c'était la 2, juste avant ou après Patrick Sébastien). Lequel n'existe pas. Ce peuple improbable, qu'ils déclinent sur un vieux tourne-disque pathé marconi, est la vieille rengaine que leur chante cette même chaine à longueur de temps; du même ordre que ce tube creux qu'ils piétinent pour étreindre une chimère. Si bien que leur cri festif de révolte sonne un peu comme un: "laissez-nous au moins ça, laissez-nous rêver au prolétariat authentique; vous avez la puissance, laissez-nous le bon coeur". Une ponkerie sans avenir, bien dans la veine Despentes, qui a l'odeur et le goût d'un vieux suppositoire recyclé qu'on s'enfonce dans le derrière avec un délice masochiste et mortifère.

"Fraternité"? "Retour du prolo au grand cœur chassé par la porte et revenu par la fenêtre?" Un peu, un tout petit peu, mais c'est plutôt l'invocation d'une identité de classe qui avant tout est un mensonge, un "nous" trompeur qui est une fausse valeur produite, intégrée et intériorisée, dont les propriétaires réels sont bel et bien les patrons.

Préférer la java, chez les garçons-bouchers, c'est surtout et malheureusement un peu relockouter le "prolétaire" dans une vieille chanson de Frehel, entre la petite gayole du canari et le seau à charbon, l'obliger à aimer son usine (même perdue) et toute une définition de lui-même qui en découle.
Perpétuer le clivage, la division du goût et des classes tel que définis par l'ordre et le goût dominants. Introjecter un apartheid, se le réapproprier sur le mode d'un "en soi", en faire sa fierté, son étendard. "Moi, je suis Barbara, je suis faite comme ça".


ça me fait penser à la chanteuse zaz: "Oubliez donc tous vos clichés Bienvenue dans ma réalité". Mais sa réalité c'est que des clichés imbitables.

" Je veux d'l'amour, d'la joie, de la bonne humeur, ce n'est pas votre argent qui f'ra mon bonheur, moi j'veux crever la main sur le coeur papalapapapala allons ensemble, découvrir ma liberté, oubliez donc tous vos clichés, bienvenue dans ma réalité. "


C'est combien aliénant, ce folkore de l'être-vrai, intériorisé en nature, de l'être humble, pauvre et généreux, et censé rendre hommage aux Manouches. Toute cette réification. Ce socialisme du cœur. Et rendre tout ça festif, désirable. C'est en fait le triomphe du sarkozysme, son petit panthéon fait de Sardou, Mireille Mathieu, Barbelivien, Maritie & Gilbert Carpentier, bientôt Albert Camus; et les garçons-bouchers y ont parfaitement leur place, à l'insu de leur plein gré.



"Moi, je suis comme ça , c'est dans ma nature". Vraiment, ça me file des boutons, cette chanson. Chaque fois que c'est braillé dans les grands centres commerciaux (hier encore), je dois m'enfuir d'un pas rapide, pour respirer.

J'en ai marre de vos bonnes manières, c'est trop pour moi !
Moi je mange avec les mains et j'suis comme ça !
J'parle fort et je suis franche, excusez moi !
Finie l'hypocrisie moi j'me casse de là !
J'en ai marre des langues de bois !
Regardez moi, toute manière j'vous en veux pas et j'suis comme çaaaaaaa (j'suis comme çaaa)
papalapapapala


Zaz et les garçons bouchers, enfants de Coluche. Toute une esthétique sanctifiant la condition du "prolétaire", censée exprimer le "suc" de son "essence", et l'enfermant dans une image de classe qu'il serait censé cultiver et chérir. Tout ce petit commerce de l'authenticité. A chacun son folklore, bien à sa place, ceux qui s'en écartent sont des traitres à leur classe, des aliénés qui intériorisent l'ordre dominant, des étourdis qui se trémoussent sur le dancefloor, étreignant une frivolité sans objet.
Mais charité bien ordonnée commence aussi par soi-même. On a le droit de casser cette imagerie intériorisée d'un peuple authentique, qui est surtout et essentiellement le point de vue de la classe oisive sur la classe dite "laborieuse" dont Lafargue disait que son désir, éventuellement, ce serait de ne plus travailler non plus. Tout comme la classe souveraine, qui fait semblant de travailler, d'être utile, produisant de la valeur-travail, produisant cette inutile fiction qu'elle sert à quelque chose, de l'ordre du "bien commun", de la "chose publique", et que son pognon, elle le mérite. "Vous travaillez? Le palmier aussi agite ses bras". Et si leur argent ne fait pas votre bonheur, madame, rendez-le, comme disait l'autre.


Franchement, je préfère le strass et les paillettes d'un disco importé de Suède à une java parodiant une lambada déracinée. On entend mieux les moody blues qui s'en balancent, cet ampli qui ne veut plus rien dire. Ces cris qui montent au ciel comme une cigarette qui prie, et puis basta.







Une internationale méconnue:


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