mercredi 14 septembre 2011

Bartleby et ses copies



Un truc agaçant depuis plusieurs années, c'est cette "hype" germanopratine où on se donne du "Bartleby", de Daniel Pennac à Philippe Delerm ("quelque chose en lui de Bartleby") en se tapotant sur l'épaule et en faisant des clins d'yeux malicieux. L'un rabâche son machin usé d'antiquaire sur la "contemplation des menues choses de l'existence qui rendent heureux", l'autre n'en finit pas de tenir récital, histoire de "mettre en bouche" un si beau langage. Tout qui a le plaisir "glouton" de la lecture distribue partout son "Bartleby" comme l'ultime friandise littéraire à déguster entre connaisseurs de bonnes pâtisseries. Bartleby est devenu en quelques années le nom magique d'un certain "art de vivre" fédérant les procrastinateurs de tous poils, le code secret d'un doux refuge dans le "quant à soi", le héros pittoresque de tous ceux qui font de la résistance passive au boulot, youpi, c'est chouette, etc.
Rappelons à toutes fins utiles que Bartleby, c'est l'histoire d'un sdf qui se nourrit exclusivement de biscuits au gingembre qu'il pique la nuit dans les tiroirs, et qui meurt d'anorexie après avoir été conduit au mitard.

Aux States, c'est encore pire, et on est en droit de se poser quelques questions sur la manière dont la nouvelle de Herman Melville y est lue et comprise. Témoin la bande-annonce consternante, ahurissante, d'un film que j'espère ne jamais voir. Une espèce de pantalonnade satirico-rigolarde du samedi soir, sur le monde de l'Office, et qui fonce tête baissée dans ce contresens absolu. Crispin Glover s'y est fait une tête de vampire asthénique, pour le côté "inquiétant". La première occurrence de sa formule "i would prefer not to", soulignée par une gestuelle de sitcom, intervient dans une scène où il décline la demande de son patron de prêter son doigt pour ficeler le ruban d'un cadeau, qu'on imagine de Noël ou pour le Thanksgiving.

Il serait temps *** qu'on ressorte le film de Maurice Ronet de 1976 (réduit à une archive de l'INA), avec Michael Lonsdale et Maxence Mailfort. Je n'imagine pas pour B. un autre visage et une autre voix que ceux de Maxence Mailfort.























Considérons, à la périphérie de ce phénomène, le dernier film de Nanni Moretti, "habemus papam".
Il y a juste ceci qui me chipote. On y présente un cardinal, interprété par Piccoli, élu pape à son grand dam. Il voudrait juste, si possible, qu'on le laisse disparaître, souhait qu'il formule devant les cardinaux réunis en conclave. Ce pape a pour nom Melville, en hommage, précise Moretti, au cinéaste Jean-Pierre Melville. Mais comme J.P. Melville s'était choisi ce nom en hommage à Herman Melville, lorsqu'il était dans la résistance, on devine là un "intertexte" plus ou moins subtil qui nous reconduit à la figure de "Bartleby":

Le personnage d'Habemus papam s'appelle Melville. Comme Hermann Melville, l'auteur de Moby Dick?

Non, comme le réalisateur Jean-Pierre Melville. Au moment où j'écrivais le scénario d'Habemus papam, j'avais organisé une rétrospective Melville au festival de Turin, que j'ai dirigé pendant deux ans. C'était un nom provisoire mais, petit à petit, je m'y suis attaché.  


Melville est un excellent cinéaste mais l'explication est frustrante. Moby Dick est l'animal inaccessible par excellence. L'illusion, le rêve, Dieu...

En général, les gens pensent à Melville pour Bartleby, qui dit tout le temps : "J'aimerais autant pas." Mais, en fait, il paraît que Melville, le cinéaste, dont ce n'était pas le vrai nom, a choisi ce patronyme lorsqu'il était dans la Résistance en hommage à l'écrivain. Si c'est vrai, la boucle est bouclée.  


Notons que la première moitié (la plus intéressante à mes yeux) de l’œuvre de Moretti, allant de Io sono un autarchico à Palombella Rossa, en passant par Ecce Bombo, mettait déjà aux prises un "avatar" de lui-même, habité pourrait-on dire par un puissant désir de se taire et de réduire au silence son entourage. Et ce par une accumulation de bavardage paradoxalement destinée à éteindre toutes les palabres ("à l'italienne"), scrutant avec un soin aussi douloureux que maniaque, tel un sémiologue masochiste, toute émission de discours pour en dénoncer l'irrémédiable vacuité, la déréalisation névrotique. Dans Ecce Bombo ou Palombella, il était un utopiste de la gauche radicale qui ne pouvait plus supporter la rhétorique de la gauche radicale, un militant qui ne voulait plus militer. Dans La Messa è finita, il était ce curé qui ne voulait plus donner la messe et administrait des gifles à tout le monde.
Plus tard, avec la découverte de la paternité, le ton se fait plus intimiste et doux-amer. Moretti sera ce psychanalyste qui ne voulait plus psychanalyser. Cette succession de figures tendues par une contra-diction vigoureuse (au sens premier d'un discours parlant contre lui-même), en tension entre prolixité et prostration, tentées par leur abolition en bibelots sonores (autant d'incarnations traditionnelles du Verbe, rongées par le soupçon), culmine fort logiquement dans l'exploration, aujourd'hui, de la cité vaticane, lieu par excellence de la vacuité et de la vacance, et de ce pape qui ne veut pas être pape.

La présence en creux du "Bartleby" de Melville dans le personnage mélancolique du cardinal Melville semble donc s'imposer et faire "signe", comme on dit. Elle ne va pourtant pas de soi. Je ne pense d'ailleurs pas que ce soit le propos de Moretti, l'allusion relevant davantage du trait d'esprit. Gageons cependant que beaucoup s'engouffreront dans la brèche.

On se plait aujourd'hui à voir des "Bartleby" un peu partout, et singulièrement dans des figures de pouvoir ou de puissance. Des gens qui "ont été", mais qui voudraient "ne plus être", ou plus modestement, "être autre chose": des pdg bartlebiens, des présentateurs de télé bartlebiens, des papes bartlebiens...

Dans le personnage de Bartleby, on ne trouvera cependant ni désir ni puissance. On est confronté à quelque chose qui est plus de l'ordre du "trou noir", du côté de la Zone. Un a-logisme, une anomalie, un "squid", ou un "bug" (au sens du "two lane blacktop" de Monte Hellman) qui suscite le silence, la stupeur, l'affolement autour de lui. "Non pas une volonté de néant, mais la croissance d'un néant de volonté", écrivait Deleuze. "Bartleby a gagné le droit de survivre, cad de se tenir immobile et debout face à un mur aveugle. Pure passivité patiente, comme dirait Blanchot" (p.92, in 'critique et clinique").

Et si "Bartleby n’est pas une métaphore de l’écrivain, ni le symbole de quoi que ce soit", il semblerait que la tendance actuelle soit de remplir ce "trou noir" pour y loger des métaphores (du pouvoir, du capitalisme, de la vocation, etc) et des symboles (de la résistance, du refus, etc).


Dans Habemus papam, on suggère apparemment une affaire de "vocation contrariée" (pour le théâtre, le métier d'acteur). Et pour les autres cardinaux, ce seraient des "types qui sont juste là", qui n'avaient pas demandé, qui ne savaient pas trop, qui auraient sans doute "préféré" faire autre chose...
Ce volontarisme d'un genre particulier, qui se donne trop aisément pour son contraire, cette manière oblative d'exprimer un souhait (fût-il de dissolution), un désir de "ne pas" (au sens de cette "volonté de néant" et non la "croissance d'un néant de volonté", donc), dissimulent à peine un désir plus fondamental. La nostalgie d'on ne sait trop quel "sentiment océanique" où l'on se fondrait avec langueur au bruissement inchoatif de la vie elle-même, depuis L'homme qui rétrécit à Avatar, en passant par le Grand bleu. Mais quelle que soit sa manière, qui peut donner de bien belles choses, ce vœu de disparition me semble radicalement étranger au "cas" Bartleby. Si on s'avisait de tracer une ligne claire menant de Bartleby au cardinal Melville, on affadirait considérablement la violence du "cas" Bartleby, du côté de l'anecdotique, ou d'un "spleen" prisé par les rock-stars ("how to disappear completely").

Ce qui caractérisait le personnage Bartleby, c'était son effacement "ontologique", si on peut dire, le fait qu'il n'accédait pas même à l'existence personnelle, individuelle ou sociale. Et il n'y avait aucune relève réflexive de ça, d'où la violence (du comique) du récit.
Bartleby n'est pas quelqu'un qui simplement refuse (ou qui par ce refus exprimerait un souhait). Il ne dit ni "oui" ni "non", ou plutôt à la fois "oui" et "non". Sa fameuse formule tient dans cette anomalie, au bord de l'"agrammatical" par laquelle il annonce en même temps une possible préférence et l'impossibilité de cette dernière.Quelque chose d'une psychose et non d'une hystérie. Tout le contraire d'un "laissez-moi disparaître" qu'on imagine facilement théâtral.
Les mimiques de Piccoli (dans la séquence du premier entretien avec le psychanalyste, visible sur dailymotion), qui ne cessent de signifier, à grands renforts de sourcils levés, prunelles apeurées, lèvres crispées et hochements de têtes fébriles, qu'il est "tout perdu", dépassé par les événements, ne sachant plus à quel saint se vouer, ça n'a pas grand chose à voir avec une défaillance inexorable, sans causes ni conditions...

"Le refus, dit-on, est le premier degré de la passivité - mais s'il est délibéré et volontaire, s'il exprime une décision, fût-elle négative, il ne permet pas encore de trancher sur le pouvoir de la conscience, restant au mieux un moi qui refuse. Il est vrai que le refus tend à l'absolu, à une sorte d'inconditionnel: c'est le nœud du refus qui rend sensible l'inexorable "je préfèrerais ne pas (le faire)" de Bartleby l'écrivain, une abstention qui n'a pas eu à être décidée, qui précède toute décision et qui est plus qu'une dénégation, mais plutôt une abdication, la renonciation (jamais prononcée, jamais éclairée) à rien dire - l'autorité d'un dire - ou encore l'abnégation reçue comme l'abandon du moi, le délaissement de l'identité, le refus de soi qui ne se crispe pas sur le refus, mais ouvre à la défaillance, à la perte d'être, à la pensée. "Je ne le ferai pas" aurait encore signifié une détermination énergique, appelant une contradiction énergique. "Je préférerais ne pas..." appartient à l'infini de la patience, ne laissant pas de prise à l'intervention dialectique: nous sommes tombés hors de l'être, dans le champ du dehors où, immobiles, marchent d'un pas égal et lent, vont et viennent les hommes détruits" (Blanchot, L’Écriture du désastre, p. 33-34).


B. n'est pas copiste ou comptable par défaut, comme ces cardinaux désœuvrés qui s'adonnent au volley, et semblent se demander ce qu'il font là. B n'est pas "juste là", il est juste pas là. Il ne pourrait ni faire ceci ni faire cela, et de toute façon n'aurait pas pu faire quoi que ce soit d'autre. Imagine-t-on B. ayant désiré dans le "passé" entrer dans une école de théâtre? Après sa mort, au terme d'une brève enquête, le notaire découvre qu'il fut un temps "préposé aux lettres au rebut", chargé de brûler les courriers égarés qui ne trouveraient jamais leurs destinataires."Homme au rebut", médite l'avoué dans un élan de compassion triste, mais même ça, c'est une interprétation vaine, une tentative de définition en excès sur l'énigme de Bartleby.  Il le pressent et se garde bien de conclure. Tout comme le "problème" posé par Bartleby excède de loin la seule sphère du "travail". L'énoncé pétrifiant de sa préférence pour un "ne pas" n'abrite aucune réserve de préférence pour un "ne pas travailler". Il s'étend progressivement à une désinscription de l'espace physique (ne pas bouger) et au délaissement de ses fonctions vitales (ne pas manger).



Il faudrait se garder, aussi, de faire de B. un "héros deleuzien" dans le sens d'une "vulgate" univoquement vitaliste, un exemple de production de désir au sens de ladite "vulgate": l'insérer dans la "ligne de fuite" d'un "devenir imperceptible" etc, etc. Des choses bien difficiles et obscures qui deviennent un peu, dans les discours très formels qu'on tient en s'y référant ou en s'en réclamant, des figures de rhétorique vidées de leur contenu, des "gimmicks" et des "bidules" vaguement "hédonisants", la morne promotion de "nouveaux styles de vie" s'apparentant davantage à une recette de cuisine livrée chez Drucker par Jean-Pierre Coffe.


Deleuze lui-même, s'il dégage une perspective vitalisante de ce récit de catatonie, insiste tout autant sur la dimension tragique, la figure du "trou noir" et du "neutre" (c'est pour ça que je citais l'allusion à Blanchot). 
Si B. est pour Deleuze une sorte de "prophète", c'est moins du côté de Dionysos que du Crucifié: "pas le malade, mais le médecin d'une Amérique malade, le Medicine-man, le nouveau Christ ou notre frère à tous".


Je ne vois pas tellement que ce cardinal Melville, quelles que soient les vertus dont Moretti le pare en ces temps de crises, pas seulement de vocation, ait un quelconque rapport avec cette figure tragique et christique. Je pressens plutôt, dans ces états d'âme qui donnent un "supplément d'âme", dans cet accès de mélancolie bienvenu - "qui humanise", et dont la presse chante en chœur les louanges, une publicité pour un catholicisme vermoulu. Non pas inespérée, mais déjà à la ramasse. Car bien sûr, rien de bien nouveau: "Dieu, qui se détourne de l'homme, qui se détourne de Dieu, c'est d'abord le sujet de l'Ancien testament. C'est l'histoire de Caïn, la ligne de fuite de Caïn. C'est l'histoire de Jonas: le prophète se reconnaît à ceci, qu'il prend la direction opposée à celle que Dieu lui ordonne, et par là réalise réalise le commandement de Dieu mieux que s'il avait obéi" (Dialogues, p. 52).


On savait déjà que Jean-Paul II rêvait d'être danseur, skieur, ou acteur; et ça boostait un peu le jerk dans les veillées scoutes. Une brisounette de folie "post-punk" gentiment dépressive, plus en phase avec l'après-génération désenchantée, souffle à présent sur le petit théâtre des valeurs éternelles. Les gars du team de la comm disent: "ouais, pas mal, mais on préfère Gaspar Noé. Ou Justin Bieber. A propos, que deviennent les Tokio Hotel?". 




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2 commentaires:

Anonyme a dit…

Je l'ai vu,
J'aurai plutot dit que ce pape est une sorte de Tintin transformé en statue par un Rastapopoulos invincible, sur un scénario pastiche type pygmalion se déroulant au pays des moules frites une fois !

Bref, tout est dans le titre "nous avons un pape" deviens "habemus papam", la traduction rajoute un mot, au final c'est bien ca, le latin, c'est un peu highlander, il ne peut en rester qu'un, et évidement c'est le nous qui est de trop...

Au final, le monothéisme c'est l'art ou l'illusion d'une équivalence entre le je et le nous, entre le schizophrène et l'acteur, entre le médecin et la cruauté.

Breff un remake de l'histoire du chat beurré du physicien Klein.

Anonyme a dit…

Si "je" = "nous", alors pas le truchement de la dialectique,
"je" deviens verbe,

Et si "Je"= "nous" ="verbe", alors la prophétie de "la nouvelle alliance", de l'ancien testament aux évangiles, se réactualise :
d'ou le fait que le sujet dans le titre en latin n'a pas besoin de mot, il est fusionné au verbe !

Dans la magie des mots et des maux.