mardi 15 juin 2010

Maine Océan (Jacques Rozier, 1986) / Le chaud lapin (Pascal Thomas, 1974)



Maine Océan, vu et revu, ça reste pour moi, à bien des égards, "the" film. Transfrontalier, de la bascule, du micro-événement, de l'impondérable. Mais c'est léger, loufoque, évident, frais. On rendra un jour justice (bon, c'est déjà fait, tant mieux) à ce chef d'œuvre oblique du cinéma français, et le siècle sera Rozien, du côté d'Orouet, ou quelque part au milieu des naufragés de l'île de la tortue.

Dans le registre, en échappée libre, de cette même famille d'un cinéma du "pas sur le côté", on pourrait encore citer le chaud lapin de Pascal Thomas (à l'époque assistant de Rozier), le passe montagne et double messieurs, de Jean-François Stevenin (qui fait, depuis, de l'alimentaire triste et répétitif à la télévision), Jean Marboeuf, un peu. René Allio, assez bien. Plus récemment, Manuel Poirier s'y est essayé, avec quelques réussites sympathiques.

 

Ce sont eux qui ont pratiqué un "devenir minoritaire" - selon l'expression consacrée mais galvaudée - du "cinéma français". Rozier étant le meilleur exemple. Démocratisation discrète des personnages, des espaces, des temps, des petites histoires; un décalage qui essaime de l'indétermination, des indécisions et de l'indécidable. Nulle part autant que dans Maine Océan, la langue se minorise, en patois, en zones d'insignifiance, en poches de "pas grand chose", une sorte de langue étrangère qui fait bégayer la langue majeure, le principe même de majorité, et les fait doucement basculer, imploser, sans tambour ni trompettes, vers une sorte de Babel mineure.

Ce cinéma là est éminemment politique, concrètement politique. Idem pour le chaud lapin, qu'il faudrait un peu sortir de sa grille de classement préalable, où il reste collé comme du chatterton: "film français de vacances". En un sens, c'en est un. Mais ce n'est pourtant pas "l'hôtel de la plage" ou "à nous les petites anglaises" - qui avec le recul (en leur temps, déjà, bien sûr) dégagent un parfum assez nauséabond de gogues confinées.

"Le chaud lapin", comme plus tard "Maine Océan", ce seraient plutôt des films sur la vacance. Le temps mort de la vacance, une vacuité qui insinue discrètement de l'interruption, du vague, de l'éclipse. Je ne dis pas que c'est du Antonioni. Antonioni, ça reste quand-même sérieux, profond, voire métaphysique. Ici, on ne sait pas trop sur quel pied danser. On se croit sur le terrain connu de la comédie de mœurs à la française, puis soudain, sans qu'on n'y prenne trop garde, on assiste à des vacillements curieux, à une dispersion, une étrange élongation des durées, une dé-sédimentation par petites touches de changements micro-climatiques.

 

La Vacance du séducteur imaginaire de bonne famille, travaillé par une forte libido (Menez), et qui se retrouve, plutôt contrarié, à dragouiller - en se ridiculisant constamment - des jeunes filles un peu prolos. Puis à entrer, comme par effraction douce, en contact avec leur famille, de ces petites gens qui ont un peu ce teint de cendre de la SFIO, des congés payés, pour qui la liberté ultime est d'aller s'enfermer le temps d'un morceau d'été dans un camping caravaning au milieu de la verdure.

Comme chez Rozier, le récit opère par dérèglement progressif d'un territoire, où se mettent à flotter les personnages et les lieux, glissement imperceptible, propice aux incertitudes quant aux codages et clivages convenus des rapports de classe.

 

Les uns et les autres s'y rencontrent en se télescopant, au gré de pérégrinations plus ou moins foireuses et toujours indécises; zones périphériques, de transit, entre des bouts de plage où on s'attarde pas vraiment pour bronzer, l'entrée d'un dancing où finalement on n'entre pas, l'arrêt d'un autobus qu'on a pas vraiment l'intention de prendre. On s'y ennuie, d'un ennui presque reposant, frais, s’accordant peu à peu à une musardise des possibles, des temps déconnectés de la vie économique et sociale.

La "province"... Le no-man land français comme une ligne de flottaison flottante, entre la mer, la campagne et la ville. Des amitiés désœuvrées se nouent… On ne sait plus très bien ce qu'on veut; c'est la ralentie, dirait Michaux. On s'invente de brèves utopies où on prend la clef des champs.

 

Le recours à des acteurs estampillés "cinéma de kermesse" apparaît alors comme une stratégie assumée de brouillage des pistes, des catégories: "grand film", "petit film", "film de pas grand chose". Et on voit bien qu'elle déstabilise la ligne de partage entre cinéphilie (de bon goût, politique des "auteurs") et "cinoche du dimanche". Le cinéphile pressé et bon teint, accroché à ses distinctions esthétiques autant que sociologiques (par lesquelles il cultive son appartenance, réelle ou fantasmée, à une strate déterminée du champ social - bien sûr, la "cinéphilie" est un marqueur de différenciation sociale) aura tôt fait de trier à travers son tamis les bons objets et les mauvais objets de gratification. Ça reste un bon indicateur de ce qu'effectivement, le champ dit "critique" de l'esthétique perpétue un "apartheid" du "bon goût". Lequel se redistribue aussi dans la sub-structure du "kitsch", du "second degré" et du "mauvais goût assumé". Le "mauvais goût" assumé dans la célébration cynique des "nanars", c'est classe: ça marque aussi la différence entre la classe dominée - censée adhérer matériellement à ses objets - et la fraction dominée de la classe dominante censée les consommer avec parcimonie ou distanciation: "on ne nous la fait pas". La classe dominante, elle, est censée avoir autre chose à foutre de son temps. Elle consomme pas du capital symbolique, elle gère son patrimoine et ses flux boursiers. Les objets mixtes, impurs, traîtres à leur loi, s'en iront se faire voir ailleurs, et c'est tant mieux. C'est une bonne leçon sur l'ouverture du regard.

 

La "Vacance". Motif éminent, central dans le cinéma de Rozier. Tout les événements y conspirent, le plus souvent malgré eux, puis s'en séparent doucement, par un mouvement imperceptible de dislocation, chacun retournant au quotidien de sa solitude.

Deux contrôleurs de la sncf - l'un plutôt sympa, enclin à gratouiller la guitare, l'autre plutôt corseté, à cheval sur le règlement - se retrouvent sans trop savoir pourquoi embarqués entre l'île d'Yeu et la côte; une danseuse brésilienne ignorant le concept de "compostage de billet ; une avocate exaltée confondant plaidoirie et sémio-linguistique des idiolectes ruraux; un marin "maraîchin" condamné au tribunal pour avoir "fait acte de violence" sur un automobiliste - notable qu'il a menacé avec un démonte-pneu, et bien décidé à défendre l'honneur de sa "fiancée" brésilienne, victime de l'acharnement absurde des petits fonctionnaires zélés du rail. Le plan secret de sa vengeance - à l'issue nébuleuse: leur "faire fair'un petit tour en mer" - et ils paieront "pour toute la smala"! Last but not least, parachuté au milieu de cette congrégation foutraque, un producteur de show-biz latino-américain, du genre on ne sait pas s’il est mytho, comédien ou producteur, mais avec un "talent" persuasif pour distribuer aux uns et aux autres les rôles les plus incongrus lors d'une "jam-session" où s'improvisera un improbable casting à la salle des fêtes du village.

 

Menez pensera un temps abandonner son métier suite à ce bœuf mémorable: tout planter là pour embrasser le métier enchanteur de "roi de la samba". Il se retrouvera au milieu des sables d'Olonne, d'abord emmené dans des directions contraires à son point du chute; plusieurs fois immobilisé dans le silence de l'aube; puis ballotté de chalutiers en barques comme autant de paliers de décompression obéissant aux lois de la pêche et de sa lenteur; pour enfin flotter dans le vide - suspendu dans un extraordinaire travelling, au bord de l'abstraction et d'une longueur quasi expérimentale -, là où il n'est plus qu'un point mobile vacillant sur la ligne d'horizon. Comme s'il faisait du "sur place", entre la mer, les sables et la route. Et on dirait qu'il danse une samba aléatoire, sur fond de piano et de percussions brésiliennes.

Oui, un film de vacances et sur la vacance, mais on aura aussi fait un voyage émouvant, transversal, en minor mood, au terme duquel on redécouvre, peut-être, le sens des mots fraternité, gratuité, solidarité… Ça vaut bien le coup de casquette de l'artiste, saluant son public depuis la grève: "merci! Au revoir! Merci pour tout!".









Lettre à Freddy (sans Buache)



Non c'est pas vrai, c'est pas ça du tout. Mais alors pas du tout.

Je n'ai aucun parti pris pour le "crasseux", le "noir", versus le "beau", "le lumineux": c'est des poncifs, tout ça, je me situe pas là. Tu construis une catégorie purement imaginaire de ce que tu crois être les films que j'aime, c'est nawak (je t'ai indiqué une liste). Et c'est vraiment pas ma rhétorique. Tout ce qui est systématique m'ennuie, que ce soit dans le registre noir ou lumineux, c'est pas le problème.
Et je recommande très peu de films en général. Quand je tiens vraiment à défendre un film, j'en esquisse une analyse. Phénomène très rare. Parce que ça m'ennuie tellement d'écrire sur les films eux-mêmes. Et quand je parle des films (rarement), c'est toujours pour parler d'autre chose. Tu devrais le savoir depuis le temps. 
D'ailleurs, ça commence à me faire tellement ch... de non-écrire sur le cinéma que je vais bientôt ouvrir deux nouvelles rubriques où je pourrai, à mon rythme - c'est-à-dire le bon - non-écrire sur la musique dans l'une, faire du "testing-evaluating" d'objets techniques et divers de la vie courante dans l'autre. Ce qui constitue en fait ma vraie passion. Testeur, j'ai ça dans la peau, c'est un don quasi-naturel. J'aurais pu faire meilleur vendeur dans n'importe quel rayonnage d'objets techniques de la vie courante, si j'avais pas préféré ne rien faire. Ce qui en fait est ma passion fondamentale. 





Je suis pas fan de Bresson. J'ai du mal à "comprendre" Bresson. Je peux dire que Bresson (sauf ses premiers films) m'ennuie profondément, au mieux, et au pire m'est insupportable, parce que je n'ai pas travaillé les clefs pour l'appréhender. Et que j'en ai pas envie.
Par contre, quand je dis "bressonien", c'est un qualificatif très superficiel, comme quand on dit "kafkaien" ou "fellinien": ça veut pas dire que c'est comme Kafka ou Fellini, mais on "voit" un peu ce que ça peut vouloir dire, dans une conversation. Sans plus.

Je ne milite pas pour un "genre" ni un "style" déterminés.

Contemplatif, action, réaliste, fantastique, documentariste, féérique, sf, série b, blockbuster, commercial, confidentiel, expérimental, mainstream, triste, comique, désespéré, euphorique... Je n'ai pas de préventions. Je suis très bon public. Je peux trouver de l'intérêt, des choses passionnantes, dans des films de factures très différentes. D'autant que les catégories mentionnées n'existent pour moi que pour repousser leurs frontières, s'interpénétrer (action/contemplation, déjà: combien de films d'action où il ne se passe strictement rien, combien de films dits "contemplatifs" riches d'une activité permanente, etc).
Mais je ne dirais pas qu'"il y a toujours quelque chose à tirer d'un film". Non, y a rien à tirer d'un mauvais film. Y a des films dont on peut franchement s'abstenir. Et dont la nullité n'offre aucune leçon à méditer ou à engranger. Malheureusement on s'en aperçoit toujours trop tard. Que de temps perdu, qu'on aurait pu consacrer à ne rien faire. 





Je ne pense pas non plus qu'il faille "faire un effort", au sens de simplement insister, dans un cadre identique. Si le cadre, le complexe percept/affect/intellect, qui a déterminé telle saisie, n'a pas changé, c'est pas la peine, faut pas insister.
Mais ça dépend de ce qu'on nomme "effort" (je peux insister pour écouter une pièce de musique que je ne comprends pas, parce que je suis suffisamment informé de sa valeur. Mais pour cela, je me mets dans un certain travail d'élargissement de ma capacité à écouter, qui dépasse le cadre de la pièce pour elle-même. Pareil pour un film). 
 
Les pommes ne donnent pas des poires, du moins pas de but en blanc, ni en se forçant. ça se passe dans un ensemble, extra-cinématographique. La cinéphilie n'étant et ne pouvant être elle-même qu'extra-cinématographique, bien entendu, sinon autant se passionner pour les timbres ou les capsules de bière. Et pourquoi pas, d'ailleurs. Même en ces cas, ces passions, dans leur cadre même, sont "débordées" par de l'extra-timbrique ou de l'extra-capsulaire. Ce qui importe, c'est de le comprendre, de le saisir, peut-être de l'analyser.

Par contre, une constante: je crois qu'il ne faut pas voir trop de films sur un délai trop concentré, et je crois aussi qu'il faut, si possible, ne pas attendre a priori un événement qui, s'il arrive, n'est justement pas attendu. Ou chercher, à tout prix, ce qui dans tel ou tel film ferait avancer "la cause du cinéma" (décidément, une forme d'obsession que j'ai bien du mal à saisir) selon je ne sais trop quels critères ou cahier des charges à remplir.
J'ai déjà énoncé, plus que de raison, combien dans la manière d'aborder les films, ce genre d'obsession me semble trop souvent prendre la place du plaisir un peu benêt du spectateur (notion dont beaucoup se méfient terriblement, la répudient au prétexte qu'elle serait incompatible avec le sérieux d'une entreprise critique, d'une quête de je ne sais quel "absolu", qu'elle serait une chute terrifiante engendrée par le péché originel d'un quotidien sans grandeur, croit-on, n'œuvrant pas, croit-on, à "ouvrir de nouvelles possibilités").

Je crois pas du tout à l'intérêt de l'actualité cinématographique, en termes de critique "cinéma" (par contre, ça dit toujours quelque chose de l'actualité de l'époque, le Zeitgeist du film n'étant pas plus immédiat qu'elle, d'ailleurs).
Ça m'hallucine régulièrement la portée "événementielle" qu'on accorde à tel film, au moment de sa sortie. Il est vrai que je vois toujours les films au moins 6 mois après leur sortie en salles. Y a plus cet effet d'attente, ce sur-investissement, cette saturation de désir, de sens, qui entourent le film au moment de son actualité, avec cette idée que quelque chose de "décisif" se passe ou ne se passe pas dans... "l'histoire du cinéma".


"Aller à Cannes". Là où "ça se passe", l'actualité du Cinéma, l'Avenir du cinéma. L'Histoire en marche, comme Hegel regardant Napoléon passer sous sa fenêtre. Quelle idée saugrenue, quand on y songe. Et pour "croire" à nouveau "au Cinéma". En plus. ça me dépasse.

Platitudes que mon propos, bien entendu. Je me situe vraiment dans l'inactualité des films. Je m'efforce de ne lire les critiques qu'après, comme si je refusais d'entendre le résultat d'un match jusqu'à ce que je le visionne en différé.
Mais justement, c'est pas un événement sportif. On voudrait nous faire croire que si. Mais non, on peut voir tout ça après, ce ne sera pas un temps dégradé. Au contraire, cette croyance que tout se joue "au moment même" de la sortie en salles, je comprends pour la question cruciale du commerce, mais ça crée les conditions du contraire: une négation du temps que nécessite l'œuvre pour se recevoir. 





Et des films, j'en ai vu, hein. Je le dis avec toute la "self-indulgence" qu'un vieux con à la Cornac McDonald peut s'accorder.

Entre 12 et 14 ans, je suivais déjà assidûment le ciné-club de Dimitri Balachov et de Claude-Jean Philippe.
Je connaissais mon Truffaut sur le bout des doigts et prétendais à qui voulait l'entendre qu'"une belle fille comme moi" était son meilleur film méconnu, mais tout le monde s'en foutait.
Je me passionnais pour le grand travelling latéral de "week-end" de Godard; découvrais la phénoménologie avant d'en connaître le nom avec "deux ou trois choses que je sais d'elle" et le monologue sur le gros plan de la tasse de café.
Je prenais Wanda de Barbara Loden de plein fouet.
J'apprenais à distinguer la résistance et la collaboration en suivant "la Honte" de Bergman.
Je m'intéressais déjà aux films "orphelins", depuis les "yeux fermés" de Joël Santoni - qui me faisaient découvrir Terry Riley - à "Bartleby" de Maurice Ronet, en passant par "ils" de Jean-Daniel Simon.
Je débattais avec moi-même pour déterminer si Cassavetes était plus grand que Pialat ou l'inverse, tout en trouvant génial "phantasm" de Don Coscarelli et en rêvant de rédiger une étude sur "l'angoisse du gardien de but" de Wenders-Handke, ou "les petites fugues" de Yves Yersin, tout en trouvant la filmo de Tanner déjà ringarde. 
Je conseillais au programmateur du ciné-club de mon athénée de projeter "l'argent de la vieille" de Comencini plutôt que "jaws" de Spielberg, parce qu'il hésitait entre les deux commandes de pellicule et ignorait l'existence du premier. Ce qui me valut de sévères reproches, parce que 98% des gosses avaient quitté la salle après 20 minutes, en ordre dispersé, en pleurnichant, gémissant, bavant et tout.
Je forçais mes parents à regarder "de l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites" de Paul Newman tout en les surveillant sévèrement du coin de l'œil, comme un pasteur luthérien, au cas où ils s'endormiraient, les pauvres.
Je m'inquiétais de ne pas avoir vu un film de Hans Jürgen Syberberg ou "ce répondeur ne prend pas de messages" de Alain Cavalier.
A 14 ans et demi, je prenais Fellini-Roma dans la gueule.
A 15 ans, je découvrais des films de René Allio dont personne ne parle ("dure journée pour la reine").
A 16 ans, je connaissais par cœur presque tous les films de Polanski, y compris ses courts-métrages à Lodz, alors que beaucoup en dissertent avec dédain tout en confessant sans honte qu'ils n'en connaissent que deux ou trois films, et les plus mauvais.
A 17 ans, après avoir vu "le signe du lion" de Rohmer, j'ai reçu la révélation de ma hantise fondamentale de terminer clochard (mais sans la fin heureuse d'un héritage providentiel).
A 18 ans, je commençais une giga-collection de cassettes vhs dont tu peux même pas imaginer la teneur dans tes pires cauchemars - comprenant des films totalement invisibles aujourd'hui de Herbert Achternbusch, de Pierre Etaix, des Duras que personne n'a et ne souhaite avoir, comme "des journées entières dans les arbres", "Belle" d'André Delvaux, dont j'ai sans doute la seule copie en Belgique. Je veux dire en Syldavie septentrionale.
Je découvrais "Maine Océan" de Rozier, "blue velvet" de Lynch, ou "after hours" de Scorsese, à leur sortie en salle. C'était une époque où les non-cinéphiles allaient mater comme tout le monde des films aujourd'hui réservés aux ciné-clubs.
A 21 ans, je découvrais, dans une salle absolument déserte de Droixhe, "le passager" de Kiarostami. 

Ah mais t'tention hein, oh.


Honnêtement, je comprends pas (en dehors de la question cruciale du gagne-pain) le "métier de critique-chroniqueur", en soi. Voir des films tout le temps, au fur et à mesure qu'ils sortent. Et faire son papelard numérique là-dessus. Prendre la température météo de ce qui est sorti cette semaine. Voir tout le temps des films, et par "spécialisation" dans cette occupation, en plus ... Vraiment. C'est pas possible, on voit rien, on doit ne rien voir. C'est le plus sûr chemin vers l'indifférenciation de tout dans tout, la nuit où toutes les vaches sont grises. 





Pour sûr, si j'allais voir tout le temps des films avec mon passport UGC illimited ou quoi ou qu'est-ce, je ne manquerais pas de trouver à force qu'ils se ressemblent tous, banals et répétitifs. Parce que malgré ma bonne volonté, je ne manquerais pas de confondre tôt ou tard la continuité répétée de mon activité de spectateur avec l'uniformité réelle ou supposée objective des films qui défilent devant moi comme des trains qui passent sans discontinuité. C'est pour ça que, chacun son rapport au temps me dira-t-on, moi, ma passion, c'est l'archive. En vue de voir ou de revoir, plus tard, ce qui du passé peut éventuellement passer dans le présent, dépassé, et se conserver, modifié, dans l'avenir. Puis pas plus de quelques films par semaine. Sinon, je peux pas décanter, et c'est l'agueusie, comme disait le gars dans "l'aile ou la cuisse".

C'est aussi pour ça, en partie, que 90% de ce qui s'écrit dans les mags de cinéma professionnels est si mauvais. On s'en rend très bien compte quand on lit, longtemps après, ce qui a été écrit. On devrait interdire aux gens d'écrire le jour même ou le lendemain sur le film qu'ils ont vu la veille, alors qu'ils sont déjà en route pour le suivant. On devrait créer un magazine de cinéma exclusivement dédié à l'actualité d'il y a 6 mois.

Bien sûr, inutile de croire qu'on va échapper aux effets de "spot" sur un film. Il ne s'agit pas davantage de prétendre qu'un film ne serait pas lié à sa détermination "sociétale" au temps de sa fabrication et au temps de sa sortie. Il s'agit de recevoir "après-coup". Je ne dis pas que c'est mieux, mais ça dispose une autre façon de recevoir. Dans la distance chronologique et spatiale, avec un poids d'attente minoré, on peut éventuellement mieux voir les choses, mieux apprécier leur proportion. 
 
 



On peut se rendre compte que pas mal de choses qui ont été commentées en abondance comme gigantesques sont en réalité minuscules, d'un impact ou d'un intérêt frôlant le zéro absolu, ou des choses méprisées, expédiées d'un revers de main, qui sont en fait des films immenses, qui creuseront leur sillon dans l'époque. La grandeur ou non-grandeur d'un film se construisent dans le temps. Y compris leur lien à leur époque, à ses enjeux. Tant de malentendus, tant de passions inutiles, de palabres vaines, suscitées dans l'effet de sidération de "l'ici" et du "maintenant". Encore une porte ouverte, que j'enfonce avec délice.


Et sinon, faut pas croire que je recommande une méthode quelconque, ou prétends en détenir une... Je dis pas qu'il faudrait regarder comme ceci plutôt que comme cela, procéder ainsi et non pas comme ça, etc. Mais non, faut pas se forcer.
On fait avec les compositions d'affect qu'on a, qui sont de toute façon intriquées à un régime de sens qui peut être analysé, d'ailleurs, selon des perspectives fort différentes. Le monde et le sens du monde ne se jouent pas tout entiers, à chaque fois, comme si on était susceptible de devenir quelqu'un d'autre, soudain. Gardons-nous des "il faut", enfin, façon de parler, car c'est ambigu: l'exigence est recommandée, mais pas au point où les conditions qui la rendent possible n'existent pas ou pas encore. C'est un processus qui ne relève pas de la seule volonté. 

Y a trop de volontarisme dans tout ça.

Du coup, on reçoit les préventions critiques comme des injonctions paradoxales (sois différent, regarde autrement, ne pense pas comme ça, etc), et on oscille constamment entre des radicalismes, bannissant les zones de l'entre-deux, de l'indécision, du clair-obscur. On veut à tout prix savoir si on adore ou si on déteste.
Quelque chose dont l'urgence de la détermination commanderait le "présent" du cinéphile passionné. Il voudrait tant être "au clair" avec lui-même, fixer, graver l'objet de sa passion dans le marbre d'une vérité qui demeure. C'est cette angoisse typique du temps, de son vide fluant qui ne cesse de grignoter et de basculer la présence désirée de l'objet dans la déception de l'ayant-été.

Mais c'est pas si simple, c'est si peu simple qu'on oscille constamment, comme affolé, perdu, dans les extrêmes de la passion "contradictoire", qui sans cesse modifie la certitude immédiate de "A" en certitude légèrement différée de "Non-A". Tout cet antagonisme de certitudes contrastées, pour échapper aux zones de l'incertitude, de la co-existence ambiguë de plusieurs possibilités soumises à la modification du temps. C'est combien classique.
Faudrait apprendre à se prononcer, longtemps après, pas spontanément mais dans un horizon "perspectiviste"; et moins sur la "valeur" du film en soi que sur les régimes de valeurs qui ont entouré sa vision.
Qu'est-ce qui change, a changé, à travers moi, dans ce qui me regarde en même temps que je le regarde? Qu'est-ce qui se conserve? Qu'est-ce qui disparaît? Qu'est-ce qui est susceptible de changer de forme sans se détruire? Que reste-t-il de tout cela? Oh ne me le dites pas forcément, je m'en fous un petit peu; pensez-y, faites-en une pensée, s'il y a matière à penser, à produire des énoncés, mêmes quelconques, pour faire marrer les chauves et les cantatrices, ou interrompre les flux de pensée dans la cervelle des idiots, ou faire perdre du temps à des gens très intelligents, etc. Y a plein de possibilités rigolotes, en fait.
Mais tout cela implique - et ce sera ma "conclusion" provisoirement définitive autant que définitivement provisoire - de renoncer, dans l'expérience de vision, au mythe d'une "saisie absolue", inconditionnée, anhistorique, intransitive, etc etc.

Cordialement,

Jerzy P.
Cinéphile verviétois.











"Et trois ou quatre fois l'an je revenais, ne sachant pourquoi, seul, pour les contempler, non pas seulement Grand-père et Grand-mère mais eux tous, profilés sur le fond du vert luxuriant de l'été et l'embrasement royal de l'automne et la ruine de l'hiver, avant que ne fleurisse à nouveau le printemps, salis maintenant, un peu noircis par le temps et le climat et l'endurance mais toujours sereins, impénétrables, lointains, le regard vide, non comme des sentinelles, non comme s'ils défendaient de leurs énormes et monolithiques poids et masse les vivants contre les morts, mais plutôt les morts contre les vivants; protégeant au contraire les ossements vides et pulvérisés, la poussière inoffensive et sans défense contre l'angoisse et la douleur et l'inhumanité de la race humaine." 
(W. Faulkner, Sépulture Sud, Idylle au désert et autres nouvelles, Gallimard, coll. "du monde entier", Paris, 1985.) 

dimanche 13 juin 2010

The road (John Hillcoat, 2009)



Paraît que Cormac McCarthy est un écrivain immense, universel, de la stature d'un Hemingway, d'un Faulkner ou d'un Erskine Caldwell. C'est l'immense acteur Viggo Mortensen, écrivain lui-même, qui le dit dans le bonus de "the road". McCarthy apparaît lui-même dans le bonus. Cet homme a un amour profond pour son grand pays qu'est l'Amérique, ses grands espaces, etc, nous explique Hillcoat. De fait, il ressemble à un gentleman farmer à la retraite, très digne, avec un visage sillonné des belles rides de la sagesse et un regard d'un gris-bleu clair profond, laissant deviner un mélange de bonté triste et de tranquille détermination.

Les autres bouquins de McCarthy sont déjà très successful de par le cinéma, mais "the road" était déjà universellement connu avant de devenir un film.

Partout sur la planète, des hommes, des femmes, et des nageuses olympiques soviétiques à la retraite, ont fait un triomphe à ce roman. Parce que c'est une histoire toute simple, qui parle de choses universelles que tout le monde peut comprendre. 
Par exemple: l'amour d'un père pour son fils et l'amour d'un fils pour son père. C'est, sinon la chose la plus précieuse au monde, du moins une des choses qui touchent immédiatement le cœur de tout être humain, même dans les orphelinats et les foyers d'enfants battus les plus reculés du fin fond de l'Arkansas. Quel père corrigeant son mouftard à coups de poêle à frire sur la tronche ne s'est ému de ce que la chair de sa chair était son bien le plus précieux; quel fermier ardennais abattant un cambrioleur à la grosse chevrotine à daims en croyant tirer sur son gamin noctambule ne s'est dit: "je donnerais ma vie pour toi, mon p'tit monstre adoré"?

Ce sont des sentiments qui parlent à ce qu'il y a plus profond dans le cœur humain, comme la peur panique d'être accommodé en brochettes ou débité en saucisses de Toulouse par un voisinage peu amène, suite à l'extinction de denrées alimentaires à base de graisse animale.

Donc, déjà, un roman qui aborde, de la façon la plus simple, les sentiments les plus humains, traduit en 140 langues.
J'ai rien lu de Cormac McCarthy. Je connaissais vaguement son existence suite à l'adaptation par les frères Coen de "no country for old men". J'avais bien aimé la mise en scène dans ce film, mais l'histoire en elle-même, j'ai eu du mal, je le confesse. Ce qui, entre autres, plombait le récit à mon sens, c'était le radotage permanent et les jérémiades résignées du vieux shériff, là, joué par Tommy Lee Jones.

Chaque fois qu'il plaçait son petit couplet philosophique sur l'ensauvagement du monde alors que c'était si sympa et convivial avant, avec l'accent texan super bien imité du gars qu'a vu la naissance du rail, j'avais hâte qu'on passe à autre chose, et qu'on se recentre sur la course-poursuite horrifique entre le psykopate poli et marrant et le redneck rusé et mutique.
Non, l'intervention permanente du vieux, là, avec ses yeux de cocker triste, sur l'état du monde, comment il ne va plus, comment y a plus de valeurs, et le respect s'perd, ça m'a assez bien gavé.

Et force est de reconnaître que ça semble être une thématique de prédilection du gars McCarthy. Dans "the road", on a, pour le coup, droit, tout au long du métrage, aux segments de monologue désillusionné du vieux monsieur qu'a la goutte au pied, de l'arthrose et crache ses poumons pour ne rien arranger, sur la perte des valeurs humaines fondamentales de ses contemporains, surtout quand ses contemporains ont comme unique obsession de le manger tout cuit (pas cru: y a quand-même une survivance des us et coutumes de la civilisation), lui et son petit garçon très sensible. Tellement sensible, innocent et mignon à croquer qu'un autre vieux claudiquant, de passage, affligé d'un glaucome (Robert Duvall en visite, juste le temps de déglutir une conserve de macédoine de fruits), lui explique, envieux, que si son môme n'est pas un ange du paradis ou la dernière preuve tangible de l'existence de dieu, alors pour sûr on peut sincèrement se demander si le vieux barbu constellé en a quelque chose à carrer, quelque part, des hommes de cette terre.

Je sais pas, je sens pas trop cette littérature simple, profonde et universelle du gars McCarthy. 
Ça me fait trop penser à mon vieux concierge, mort il y a des années, qui voyait le mal partout. Enfin, concierge, il l'était pas vraiment. C'était le locataire du rez-de-chaussée, qui vivait depuis toujours dans l'immeuble, et qui s'était pour ainsi dire arrogé cette fonction. Y passait sa vie sur le pas de la porte, qu'il obstruait de sa petite grosse masse rondouillarde sur laquelle était fichée, sans cou, sa grosse petite tête chauve de bulldog, fusillant tout le monde, surtout moi, de son regard suspicieux.
L'était tellement persuadé que j'étais une sorte de sale hippy intellectuel drogué passant ma vie à regarder des films de Bergman et à écouter des quatuors de Shostakovich au lieu de nettoyer hebdomadairement mon escalier, qu'il avait déposé une réclamation, un jour, au réseau local de télédistribution, vu que le téléviseur de sa vieille compagne à caniche du troisième, n'affichait plus bien les chaînes.
Il m'accusait d'avoir traficoté dans les câbles de télé ou je ne sais quoi, pour profiter à l'œil de leurs programmes. J'eus l'occasion, bien sûr, de préciser que je payais rubis sur l'ongle mon abonnement à "coditel" (désormais "voo") depuis mon arrivée, alors pourquoi j'irais trifouiller dans les câbles, moi qui suis déjà incapable, si j'en voyais, de distinguer un transformateur électrique d'un compteur de chaleur? "Par volonté de nuire", telle fut la réponse, impavide, que je reçus.

Non, les gens sont méchants, moi j'dis, surtout les vieux, et surtout les petits vieux grassouillets qu'ont une tête de bulldog fichée sans cou sur les épaules, et qui obstruent matin, midi et soir l'encadrement de la porte d'entrée pour vous houspiller de leurs doléances continuelles.

Bon, il est mort y a 10 ans, le pauvre. J'ai été triste pour lui.
Une semaine avant sa mort, sa vieille compagne du troisième m'avait appelé au milieu de la nuit parce qu'il s'étouffait par terre et qu'elle ne parvenait pas à le remettre sur son lit. Ce fut une nuit terrible. La vieille dame avait frappé à ma porte. Elle était toute perdue, le chignon défait, ressemblant à une sorcière de Salem dans sa robe de chambre échancrée d'où pendait par mégarde un long sein vergeturé en forme de condom rempli d'eau jusqu'à moitié. Enfin, disons, un bon tiers. Ce dernier s'agitait encore à un demi-centimètre de mon visage pendant que nous redressions le concierge qui s'étranglait, tout violacé et nu, gisant sur le tapis comme un porcelet fripé.
Cette scène et ces visions ressemblaient tellement à l'image qu'on peut se faire de la mort qu'après, de retour dans mon appart, il m'avait fallu mettre dans le magnéto une vhs de porno-soft-érotique, avec des naïades enduisant de jojoba leur corps sculptural aux galbes affolants. Pour me tirer sur la tige et exorciser ces visions de chair pendante et cadavérique.

Mais revenons à Cormac McCarthy et à "the road". C'est pas que ce soit résolument mauvais, comme film post-apocalyptique, un genre qui a bien la cote. Y avait même des paysages impressionnants et tout ça, des ponts suspendus dans la brume, et un petit côté resident-evil 4 contemplatif de belle venue.
Mais le coup du vieil homme qui protège son enfant, lui explique régulièrement comment se fiche une balle de revolver dans la cabessa à la moindre entourloupe genre surgissement inopiné, dans le périmètre, de cannibales en goguette; lui enseigne à "garder le feu" au plus profond de soi (même si on sent bien qu'il y croit plus trop lui-même, et ma foi, dans leur situation, ça peut se comprendre); puis méditant tristement sur le bonheur envolé et la lâcheté désespérée de son épouse qui s'en est allée disparaître un sale matin dans la brume cendrée, pour ne plus vivre l'horreur des choses, etc, et bien, ça a pas trop emporté ma conviction.
Encore une histoire de peurs de vieux pour foutre la trouille aux vieux et aux enfants, et endurcir plus encore le vieux cœur de l'homme. J'ai eu un peu de mal à me balancer dans ce trip là, même si je ne me sens plus non plus de première verdeur.
Je voyais tout le temps, en surimpression, la trombine de Roger Ebert, le grand critique vieux, de cinéma.
Le pauvre père Ebert, depuis qu'il n'a plus de menton, porte une minerve et se sustente exclusivement à la paille, l'est devenu comme qui dirait poltron de la vie. Notez, qui ne le serait pas, en un sens, à sa place. Il ne se fait pas prier pour nous expliquer régulièrement sur son blog que l'œuvre complète de McCarthy trône sur sa table de chevet. Mais du coup, il ne célèbre plus, en tant que critique, que des histoires de vieux désabusés solitaires soliloquant des vérités amères et résignées sur un monde inhabitable voué à la prédation, au mal radical. Avec une micro touche d'espoir du côté des reliquats de l'ordre moral ancien, bafoué partout, rendant nostalgique du bon vieux catéchisme à l'église en rondins du patelin.
Je sais pas si c'est une bonne idée, même en réfléchissant à "l'état du monde", cet assaut de nostalgie un poil crapoteuse et qui, parce qu'elle encourage un sentiment de repli dépressif dans un monde ultra-violent en décomposition avancée, laisserait trop facilement présager des remèdes canons, à la sauce "inspecteur Callahan".


Au moins, y a un message positif dans ce film et, quoique discret, ça ne m'a pas échappé.

 Faut savoir que dans un monde qui n'est plus que débris poussiéreux stagnant depuis des décennies et des décennies dans une atmosphère de suie s'infiltrant et s'agglutinant partout, y a encore moyen de trouver des distributeurs avec, dedans, des canettes de coca-cola fraiches et pétillantes sous le métal couvert de rouille et de plâtras.

Preuve que c'est un produit de qualité, une valeur sûre. D'ailleurs, c'est bien connu: si vous partez en expédition touristique dans les pays exotiques du tiers-monde, où l'hygiène est pas top, remplissez toujours votre valise de sodas. Ça peut se révéler précieux pour ne pas choper une gastro-entérite, voire une dysenterie. Et vu qu'il y a peu de pharmacies de garde.


vendredi 14 mai 2010

Y se passe des choses...


Je ne sais pas. Comme des signes avant-coureurs d'un bouleversement dans mon existence, la secrète annonce d'un événement considérable. Les événements les plus anodins, d'apparence, prennent une dimension... Je suis aux aguets, c'est dans l'air, ça s'rapproche, c'est sur mes talons. Capter les signes, être aware, saisir le kaïros pendant qu'il est en train de me saisir. La bifurcation adéquate in the right place at the right time. Ce sont des choses qu'on sent. Y a tout un charivari en dedans de soi-même. C'est toute une révolution des cellules qui se met en branle. Quelque chose va viendre. 

Il s'agit de garder la tête froide. Ne pas chercher à induire. Ce serait l'erreur. Car l'évènement n'est pas précédé par sa propre annonce, cela va sans dire. Il s'agit simplement, enfin, faut le dire vite, voire ne pas le dire du tout, de se laisser porter par le flux vibratoire des ondes concomitantes qui concomitent. Le canal est ouvert. Acting is reacting. Ne commencez pas à acter, jusqu'au moment où vous actez. Laissez venir, laissez faire, mais suivez le mouvement, épousez la courbe.
Une activité réceptrice, une réceptivité active.

C'est pas que je veuille m'emballer, mais quand-même, y a des trucs dingues qui n'arrêtent pas de m'arriver en ce moment, je suis submergé par mille et mille interactions qui m'électrisent le neurone. J'avais plus connu une telle activité sensorielle depuis au moins... 10 ans. Allez, on va dire 10 ans.
Parce que j'ai vécu ça, une fois; ça s'est jamais reproduit, mon canal s'est rebouché et c'est dommage. Des synchronicités... Oui, les fameuses synchronicités. C'était comme dans un rêve. Tout arrivait comme si c'était déjà arrivé, tout se mettait en place. C'était comme le déroulement d'un film que je connaissais sur le bout des doigts tout en le découvrant pour la première fois. Tout ce qui était "en moi" était "hors de moi", tout ce qui se passait à l'extérieur était une projection de quelque chose que j'avais à l'intérieur: choses, gens, paroles, paysages, actions. Enfin, bon, ce sont des choses que plusieurs d'entre-vous connaissent certainement. Et ça durait, ça durait... ça semblait ne jamais vouloir s'arrêter.
Alors, ça m'a tellement surpris, cet emboîtement harmonieux, totalement prévisible en même temps que totalement inattendu, cette sensation de "déjà-vu" (à prononcer avec l'accent anglais), persistante, - non, pas de "déjà-vu", en fait, infiniment plus riche: une idée qui ne cesse de s'actualiser intégralement, un désir s'accomplissant perpétuellement, jusque dans les moindres détails, et chaque détail ayant été pensé, conçu, imaginé, fantasmé, auparavant, en un autre temps, en ordre dispersé -; ça m'a tellement effrayé, donc, que j'ai véritablement pris mes jambes à mon cou. Je suis sorti volontairement, à toute allure, du "cadre" où les événements étaient en train de se produire. La quatrième dimension, quoi, ou la cinquième, je sais plus. Et puis, pfft, plus rien.

Mais voilà que ça, je ne dirai pas, recommence, car c'est pas du tout la même chose. C'est un petit peu ça, sauf qu'il n'y a strictement rien de notable qui se passe. C'est même d'une banalité effrayante. C'est le mot juste, pour une fois. Car justement, pourquoi qualifie-t-on la banalité d'effrayante? Elle n'est en rien effrayante, juste ordinaire, pas de quoi casser trois pattes à un canard. Or, ici, elle effraie, presque. Pas qu'elle fasse peur, n'exagérons rien. Non, simplement vécue avec une intensité inaccoutumée.
Quelque chose qui, comment dire, nécessairement arrive, mais on est heureux (et encore, c'est un bien grand mot) que ça arrive. Bien qu'on s'y attende. Il n'y a aucun secret, aucun mystère caché derrière. Et cette absence fondamentale de tout mystère dans l'ordre des choses et des enchainements, c'est justement ça qui vous étonne, vous mobilise.
C'est la routine elle-même qui n'est plus routinière, au point de vous sembler extra-ordinaire. Chaque objet usuel, pour lui-même, vos interactions les plus usuelles à son égard, même répétées, plus généralement les enchaînements de causalité, vous apparaissent dans leur singularité et autant d'événements dignes d'intérêt. Comme si cause et effet ne faisaient plus qu'un, ne se distinguaient plus l'une et l'autre. N'est-ce pas curieux? Vous me direz: ben non, franchement je vois pas, c'est d'une banalité, ce que tu racontes, aucun intérêt, vraiment. Et en un sens, c'est vrai; ça n'a strictement aucun intérêt. Pourtant, ça n'a pas arrêté de la journée.
Bien sûr, c'est sans commune mesure avec l'aventure évoquée plus haut, hélas, trois fois hélas. On en est loin. Y a pas de "déjà-vu" ou de "survenue" ou que sais-je. C'est juste du "vu" et du "vécu". Mais c'est comme des petites miettes de ça - hou là, toutes petites-petites-petites.


Alors. Pas plus tard qu'hier soir. Vers 23h45, pour être précis. Je me rends compte que l'étui à tabac est presque vide. A vue de nez, j'évalue qu'il me reste juste de quoi faire trois tubes de cigarettes.
Et bien ça n'a pas raté. J'ai juste pu en faire trois. Pas une de plus. Pas une de moins. Déjà, étrange.
Je me dis que si je sors dans les cinq minutes, pour me rendre au night-shop - il est à ce moment là 00h15 -, j'y serai à, mettons, 00h25. Considérant que le night-shop est à 5 minutes. C'est exactement ce qui a eu lieu. Mais ce n'est pas tout.
J'entre dans le night-shop. Je dis bonsoir au type. Il me répond bonsoir. Jusque là, c'est normal. Mais voilà que je sors ma carte proton, avec l'intention de vérifier sur le distributeur proton qu'il me restait suffisamment de monnaie. Vérification faite, il me restait 5 euros. Ce dont par ailleurs je me doutais, car j'avais encore la somme en mémoire. Or, l'étui à tabac coûtait 4 € 60 centimes exactement. C'est là que je me suis souvenu de ce fait apparemment anodin: quand je recharge mon proton, c'est presque toujours à la cabine téléphonique qui est deux rues plus loin. Et je recharge toujours pour 5 €. Pour quelle raison? Ahaaa. Justement, parce que sur les cabines, on ne peut pas recharger à moins de 5 €. Or. Pour quelle raison irais-je, en temps normal, c'est-à-dire tout le temps, recharger ma carte proton sur une cabine? Héhéhé... Pour m'acheter du tabac. Vous saisissez le processus? Non, c'est évident; ça fait sens. Ces choses n'arrivent pas par hasard. Moi je dis que les choses n'arrivent pas par hasard. Y a des connexions invisibles. Faut être attentif, c'est tout.

Bon alors je demande: "vous avez du belgam 21"?
Y en avait.
Parce que d'habitude, y en a toujours. Eh bien, cette fois-ci encore, y en avait. Vous me suivez?
Non, mais quand-même. C'est pas moi qui l'invente, ça. C'est des choses réelles.

Mais attendez. 25 mètres plus loin, y a un passage piéton. Que j'emprunte toujours pour rentrer chez moi. A l'aller, je ne le prends pas. Au retour, si. Allez comprendre pourquoi. Bon. Je vais au passage piéton. Et le feu est rouge. Pour les piétons. Mais y a pas de voitures. Aussi loin que je porte le regard, y a pas de voitures. Aussi loin que je tende l'oreille, y a pas de voitures non plus. A cette heure-là, y a jamais de voitures.
Et qu'est-ce que je fais à ce moment là? Mmh? Ahaaaa. Je traverse la rue. A côté du passage piéton. Juste à côté. Comme je le fais d'habitude.

C'est quand même troublant, non?


Je vous tiendrai au courant, bien sûr. Mais je crains que, pffuit.


mardi 11 mai 2010

Onfray ou "je jouis partout". 2) addendum


1.

… En ces temps d'obscurantisme où les guignols médiatiques et les philosophes d'opérette syldave squattent sans désemparer les écrans noirs de nos nuits blanches, ou le contraire, l'essentiel a été dit, l'est et le sera, ou presque, à propos de la dernière livraison graphopathique du grand disciple d'Aristippe de Cyrène et de Sycophante d'Apoplexie, Michel Onfray.

L'œuvre de Freud, les postulats de la psychanalyse freudienne sont critiquables, datés, certes. C'est pas un scoop. Les écoles et collèges proto-lacaniens qui se forgèrent en déplaçant son contenu, du côté de la linguistique et de l'anthropologie structurales, puis de la formalisation "mathématique", sont critiquables, datés. Certes. Tout cela est bien connu.

Tristesse de voir, par ailleurs, un Mikkel Borch-Jacobsen défendre ici le bateleur de plateaux-télé-repas, raidir au gré des années ses positions critiques, en leur temps roboratives (avec "le sujet freudien", puis "Lacan. Le Maître absolu"), les appauvrir dans les croisades dogmatiques bien connues elles aussi, synthétisées pour de bonnes et mauvaises raisons, dans le collectif "Livre noir de la psychanalyse".
Il y avait eu, bien avant, les assauts corporatistes des "experts" en techno-comportementalisme scientifique (le pas assez oublié Van Rillaer, qui a inspiré des cliques de gangsters-ronds de cuir du stimulus-réponse salarié, dans les départements scientifiques de psychologie de l'ULg et d'ailleurs, puis Bénesteau, etc). Il y avait le courant systémique de Palo Alto, autrement plus intéressant.

Bien sûr, il y a des psychanalystes qui pioncent pendant les séances, et j'en ai connu un,  psychanalyste freudien mais aussi neuro-psy, avant de prendre mon courage à deux mains et finir par oser lui dire au-revoir. Mais ça, je pouvais comprendre, qu'il soit fatigué, le pauvre homme. Le récit de ma vie et de mes misères m'accablait tant moi-même, à la longue, tant de devoirs ennuyeux à faire, et m'angoissait plus encore son silence lorsque j'aurais préféré me taire, passer à autre chose, sortir me promener dans les bois d'la cour. Alors, oui, peut-être, c'était un bon effet "placebo". A moitié remboursé par la mutuelle, faut le préciser. Mais au fond, ça n'a rien changé à ma vie. Je suis resté avec mes problèmes sans solution et mes solutions problématiques, et j'apprends à vivre avec, cahin-caha. Je mourirai guéri, en somme, comme aurait pu dire l'autre. Puisqu'un quart d'heure avant sa mort, il ne l'avait pas encore dit. Possiblement vrai.

Bien sûr, s'embarquer en tant qu'"analysant" dans une "cure" analytique - comme de juste "interminable" -, ce n'est pas tant se mettre en tâche de "devenir un penseur de sa vie" (comme l'énonce le suave Sibony, dont les admirables rhapsodies spiraloïdes et jaculatoires égrenant inlassablement ses ouvrages nous ravissaient tant, dans les eighties), c'est plus souvent s'encourager à macérer dans ses névroses, entretenir et couver ses problèmes, les générer, se ligoter dans une cartographie de l'intime, comme Spider, s'y assujettir, s'infantiliser et s'inféoder soi-même dans une servitude volontaire, sous la férule d'un Signifiant maître et intériorisé.
Et c'est assez vrai, ce que disait Watzlawick: que la recherche de la solution crée en grande partie le problème. Et que la "pratique de l'analysant" s'apparente à bien des égards à une forme de "maladie mentale" consistant à se prendre elle-même pour son propre remède. Et Deleuze l'a très bien montré, d'une autre façon. 

Et bien sûr, faudrait nuancer tout ça. Ne pas jeter l'enfant, toujours en friche, avec l'eau du bain. Freud, c'est passionnant. Lacan, c'est passionnant. Pas mal de freudiens, pas mal de lacaniens, dit "orthodoxes", moins.

A la limite, on s'en fout un peu que les corporatismes de l'orthodoxie freudo-lacanienne en pâtissent ou à l'inverse en profitent (et la tribune de Roudinesco est affligeante elle-même). Ils sont de toute façon à l'agonie, guettés par l'aphasie promise d'un vortex glossolalique qui n'en finit plus d'aspirer des imitations de psychose langagière (cf. point 3 ci-après).

Mais Onfray n'est pas le Deleuze, pas plus que le Sartre, de nos temps féodaux.  Onfray ne profitera pas de son coup éditorial, qui devrait (oui, bon, c'est pas sûr) le ridiculiser une fois pour toutes en tant qu'oracle médiatique multicartes asphyxiant toute pensée dans l'espace public et déterminant "l'agenda médiatique" des sujets à débattre... 


Onfray est devenu, au fil des ans, une référence majeure du combat prétendument "laïque", en Belgique par exemple. On l'y invite partout. Sans compter les écoles, les cours de morale. On y lit désormais du Onfray comme du Voltaire. 

On ne peut plus quasiment parler d'athéisme sans devoir se coltiner les aficionados d'Onfray. On serait entré dans une nouvelle "guerre des religions", il faudrait choisir son camp. Les amis de la raison joyeuse et libre-penseuse contre les prêtres sinistrosants et pervers; les croisés de l'Aufklärung libératrice contre les croisés de l'obscurantisme qui menace; les féministes tonsurées, anticléricales et fourestiennes, contre les phallocrates intégristes brimant leur Fatima soumise sous le voile oppresseur; les allumés du balcon d'la loge contre les incendiaires de la terrasse.

Onfray, ce n'est pas tant la question de la médiocrité de sa pensée qui pose problème. C'est que, cheminant, son ancrage idéologique est devenu de plus en plus transparent (une version du "nietzschéisme" parmi les plus délétères, et, sans plaisanter, il se réclame  encore de Deleuze).

Onfray a largement profité de l'absence quasi absolue de voix intellectuelles sérieuses, c'est-à-dire académiquement élitaires - comme il se doit, du point de vue de son Barnum (quoique, mafieuses et œdipianisées, à n'en point douter, elles le sont. Pire qu'un Scorsese ou le cabinet de feu Guy Mathot) - dans le champ des médias, pour faire fructifier son merchandising de "contre-histoire de la philosophie" censée valoriser les "petits" maîtres occultés par la soi-disant philosophie officielle: celle qui dispense dans les Universités vaticanes la doctrine des sacro-saintes momies vermoulues, agités du bocal et autres entéléchies incorporelles, à l'exclusion des francs-tireurs isolés, des Jonathan Livingston Seagull  planant solitairement sur la mer des Sargasses. 
Ce qui est bien sûr n'importe quoi, comme vision. Mais ça permettait de sculpter la posture du rebelle Onfray qui dérangerait l'ordre établi, et tout ça.  Pour un très large public, trop longtemps biberonné à François de Clozets et Pierre Bellemare, la philosophie télévisuelle en France, c'est désormais Onfray, l'irréductible, un esprit libre, un chenapan, un sacré sacripant, comme disait Lanzmann au sujet du courageux Zénon Ligre des Lumières bis - comme on cause de "cinéma bis" - Robert Redeker.
C'est un peu le mélomane hétérodoxe de la salle Pleyel venant nous expliquer à quel point les figures de Debussy et Ravel ont occulté le génie de Maurice Le Flem, Charles Koechlin, ou Jean-Roger Ducasse, les reléguant aux rayons honnis des sabbats démoniaques. Ou le cinéphile transversal réhabilitant Jésus Franco ou Bruno Mattéi contre les cacochymes felliniens et antonioniens surcotés des messes festivalières corporatistes.

On voit aujourd'hui le résultat.

L'université "populaire" de Caen, au nom du "peuple", mais sans les "remugles" latrinaires de la masse "impuissante", "haineuse", "aigrie" et "jalouse", on n'ose imaginer à quelle altitude de rigueur, et préservée de toute "self-indulgence", ça doit voler... Avec son auditoire select de thuriféraires fervents. Raël n'est plus très loin.

Onfray, se sentant les coudées franches, courtisé par tous les salons télévisuels et radiophoniques, a pu délirer tranquillement, assuré des béni-oui-oui de la posture "anti-théologique", poussant sa petite gueulante à moulinets multidirectionnels tantôt à gauche, tantôt à droite, mais, graduellement, de plus en plus uni-dimensionnellement binaires: le diable et le bon dieu, l'obscurité et la lumière, etc. Il doit avoir désormais son portrait accroché dans toutes les arrière-cuisines de salles de kermesses des maisons de la laïcité.

Il était temps de s'occuper un peu d'Onfray, de lui tailler un chouette costard, à la dada.

Aujourd'hui, quelques philosophes dits "universitaires" prennent brièvement le temps de répondre: démystifier un faux démystificateur, déboulonner une idole misérable pour temps de misère.
Pourquoi feraient-ils leur "dégoûté", refusant d'intervenir dans l'espace dit public?
Au contraire, c'est la fonction de la philosophie, minimalement, que d'intervenir dans le champ de l'opinion. Surtout quand l'opinion, et quelle opinion, est devenue la seule pensée audible et autorisée. 

N'en doutons pas, Onfray criera à l'opération policière des clercs et des ronds-de-cuir de la pensée autorisée, officielle, normative, dominante, à l'encontre du joyeux farfadet vitaliste costumé, par provocation postanarchiste, en Don Camillo des talk-shows. Futur portrait de l'auteur en "ennemi public", victime sacrifiée sur l'autel d'une alma-mater castratrice. Apostille négociable au best-seller épistolaire Houellebecq-BHL.

Mais tout ça, c'est la faute au pensionnat de Giel. Et ça l'a tarabusté jusqu'à Sainte-Ursule. Postmaturé chez les curés, le "grand petit homme" voit de l'orgone partout et veut fonder sa propre école. On a vu ça 50.000 fois.
Comme quoi, c'est bien vrai qu'un "penseur" se déduit de sa bio-graphie; elle regarde aussi la nôtre, celle des amis de la graphie. 

Ainsi s'est-il sculpté lui-même. 
Couvé au couvent, le self made man, "récusé" dans son bocage, bâtit, au terme d'un labeur sacrificiel intense, riche en épiphanies, "hapax existentiels" et conversions, sa petite entreprise lui permettant enfin de goûter et de faire partager aux prolétaires du monde entier les privilèges de l'establishment: jouir et faire jouir. 
Claude Vorilhon, qui n'est pas la moitié d'un con, l'avait finement intuitionné, qui le reconnut aussitôt comme son pair, le consacrant prêtre honoraire "malgré lui". Mais par une fierté mal placée, par soif de respectabilité autant que par haine du miroir tendu par le frère-siamois stellaire à deux doigts de faire capoter son plan de carrière dans la jet-set, Onfray le snoba. Et avec quelle rage expiatoire! Tout l'arsenal des fioles d'eau bénite et des anathèmes sismiques pour un exorcisme purificateur. C'était immérité, autant que dommage. Ils auraient pu faire chanteur folk breton ensemble. Et Alan Stivell (que j'adore) aurait pu s'aligner...
 

Ce qui compte, donc, c'est d'enlever le masque du "nietzschéisme" frelaté d'Onfray, exhiber la dimension authentiquement réactionnaire de sa "pensée", la médiocrité omni-directionnelle de sa production démagogique et béhachélisante dans la course à l'auto-intronisation comme "philosophe-héraut de ces temps", et dont la nullité insulte constamment la rigueur de ceux dont il prétend se réclamer.

Car qui, dans l'état de régression idéologique massif de la pensée "française", sert et exploite manifestement les clivages socio-économiques, détruit l'héritage des penseurs dont il se réclame pour proclamer le "salut" dans la jouissance hédoniste et cynique du nanti, cette prérogative du privilégié, cette vulgarité du possédant, censée triompher de toutes les négativités, de la misère, des conflits sociaux, comme Saint George terrassant le dragon?

Qui, par son omni-visibilité, se distingue par sa participation plus qu'active aux montages idéologiques, sous le nom bafoué de "laïcité", des "guerres de religions" et autres problématiques de pseudo-identité "laïque" obstruant telle une super-structure mentale le temps de cerveau disponible, pour escamoter les vrais problèmes concrets?

Qui détruit les enjeux de la philosophe qu'il exploite, comme un combat de catch entre les "puissants" et les "impuissants", profitant à l'aliénation, la misère sociale qui seule rend possible la fertilisation de sa tige bulbaire étoilée?

Qui, supprimant "Freud" comme un prurit (6000 pages étudiées à la loupe sur son i-phone en quelques semaines, et révélées sous leur vrai jour, enfin: un athlète), nous promet le retour d'un joyeux paganisme de carton-pâte qui profite déjà et ne profitera qu'à ceux qui en sont les légitimes bénéficiaires?

Qu'est-ce que c'est que ce soi-disant "trublion" des tubes digestifs télévisuels qui nous explique, comme Ferry, sans rire, ou d'un rictus constipé par la bouffissure de son amour de lui-même, que la "philosophie", comme propédeutique privée, de tout un chacun, pour lui-même, détient les bonnes "réponses" aux eschatologies de tous genres, au bonheur et au malheur, en ces temps de démembrement systématique de tous les droits sociaux et économiques? Qu'il n'y a qu'à se plonger dans Aristippe de Cyrène, Synoch de Smyrne,  Deconokos de Pleintubos, Lapidaule d'Halicarnasse, ou Anarchadix de Dher? Et sécréter sa petite perle résiliente?

Qui fait son beurre personnel en exploitant de la façon la plus grotesque les notions de "passions tristes" et de "passions joyeuses"?

Qui transforme les enjeux concrets de la philosophe en pure construction mentale déréalisée, en joutes purement abstraites, dignes de séminaires jésuitiques sous cellule capitonnée?

Qui est le nouveau dieu des kermesses des "centres d'action laïque" (en Belgique) qui ne fédèrent que des mémères bagouzées à chihuahuas, des masseurs sexagénaires, des orgastologues férus de l'orgone de Wilhelm Reich, des excités de la calotte pour qui les deux problèmes le plus urgentissimes de notre époque sont l'émancipation dévoilante de la femme afghane tenue sous le joug de la phallocratie islamiste et la guerre contre les curés pédophiles dans des paroisses du Sacré-Cœur?

Etc
Etc
Etc

Onfray.

Et depuis longtemps.

Pour qui roule Onfray?

Pour lui-même, voyons.

Il est temps de dégonfler cette baudruche surexposée et confite de son importance, ce Napoléon du marketing libertaire.


A l'aportaââche, nom te tieu. 



2.

"Onfray rejoint la pensée unique anti-internet", par Philippe Cohen (17/4/ 2010).

Littératures de vespasiennes , par Michel Onfray (17/4/2010) :


 " Jadis, dans les latrines, on pouvait lire sur les murs des graffitis dans lesquels s'exprimait toute la misère sexuelle du monde. Pas besoin d'une sociologie très appuyée pour saisir ce qui travaille l'âme du quidam au moment de sacrifier aux nécessités des sphincters : on se vide, on se lâche, on éclabousse avec les remugles de son animalité et l'on grave ses cogitations dans le marbre d'une porte en bois... On a les rostres qu'on peut ! Aujourd'hui, cette fonction a quitté les toilettes publiques, désormais entretenues comme un bloc opératoire, pour rejoindre des lieux guère plus recommandables : les commentaires postés au pied des articles sur les sites Internet. C'est en effet là qu'on trouve l'équivalent des littératures de vespasiennes d'hier...
Internet offre tous les avantages de la lettre anonyme : vite fait, bien fait, caché dans la nuit du pseudonyme, posté en catimini d'un simple clic, le sycophante peut laisser libre cours à ses passions tristes, l'envie, la jalousie, la méchanceté, la haine, le ressentiment, l'amertume, la rancoeur, etc. Le cuisinier raté détruit la cuisine d'un chef qui travaille bien dix heures par jour avec son équipe ; le musicien loupé dégomme l'interprétation d'un quatuor qui aura superbement joué ; l'écrivain manqué donne des leçons sur un livre qu'il ne connaîtra que par la prestation de son auteur à la télévision ; le quidam qui se sera rêvé acteur ou cinéaste percera la poche de son fiel après avoir vu un film, etc.
L'extension des libertés d'expression s'est souvent faite du côté des mauvaisetés. Certes, le critique appointé dans un journal est mû par les mêmes ressorts, du moins le support qui l'appointe veillera à sa réputation et l'autocensure produira quelque effet en modérant (parfois) l'ardeur des fameuses passions tristes. De même la signature oblige un peu. Si l'on n'est pas étouffé par la dignité, le sens de l'honneur, la droiture, du moins, on ne peut pas totalement se vautrer dans l'ignominie, car le lecteur sait qui parle et peut, avec un minimum d'esprit sociologique, comprendre que ce qui l'anime n'est guère plus élevé : renvoi d'ascenseur, construction d'une position dominante dans un champ spécifique, droit d'entrée dans une institution, gages pour une future cooptation monnayable, etc.
L'anonymat d'Internet interdit qu'on puisse un tant soit peu espérer un gramme de morale. A quoi bon la vertu puisqu'ici plus qu'ailleurs on mesure l'effet de la dialectique sadienne des prospérités du vice et des malheurs de la vertu ?
Ces réflexions me viennent dans le train de retour vers ma campagne alors que je consulte sur mon iPhone un article concernant l'excellent livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham. Voilà un livre magnifique qui nous sort de l'égotisme parisien et mondain du moment, un texte pur comme un diamant qui se soucie d'un monde que la littérature refuse, récuse, exècre, méprise (les "gens de peu" pour le dire dans les mots du regretté Pierre Sansot **), un travail littéraire qui est en même temps sociologique et politique sans être pédant, universitaire ou militant, un fragment d'autobiographie sans narcissisme, un remarquable travail de psychologie à la française dans l'esprit des Caractères, de La Bruyère, un récit qui hisse le journalisme à la hauteur de l'oeuvre d'art, quand bien souvent on doit déplorer l'inverse, un texte qui mélange le style sec de Stendhal, l'information de Zola, la vitesse de Céline - et quelques nains éructent en postant leurs "commentaires" !
En substance : on reproche à Florence Aubenas d'illustrer les travers de la gauche caviar avec une compassion feinte de riche pour les pauvres ; on l'accuse de tromperie parce que, journaliste, elle se fait passer pour une demandeuse d'emploi ; on lui prête une motivation vénale en affirmant qu'elle gagne de l'argent avec la misère des autres, dès lors on veut bien la créditer de sincérité si et seulement si elle verse ses droits d'auteur à une association charitable ; on la taxe d'immoralité car elle prend le travail de gens qui en auraient vraiment besoin ; on lui dénie le droit de parler du simple fait que, fausse pauvre et vraie nantie, elle sait que son expérience n'aura qu'un temps et qu'elle pourra rentrer chez elle dans un quartier chic de Paris... Arrêtons là...
Pourquoi tant de haine ? La réponse est simple : le livre est un succès de librairie et, le mois dernier, il se trouvait en tête des ventes. Dès lors, nul besoin de le lire pour pouvoir en parler, on peut alors économiser l'usage de la raison raisonnable et raisonnante du cortex, le cerveau reptilien suffira : on l'aura entendue à la radio, vue à la télévision, lue dans des entretiens de presse, cela suffira pour porter un jugement définitif. Pas d'instruction du dossier, avec une simple lecture par exemple, mais tout de suite la juridiction d'exception et l'échafaud au plus vite.
Le commentaire anonyme sur Internet est une guillotine virtuelle. Il fait jouir les impuissants *** qui ne jubilent que du sang versé. Demain est un autre jour, il suffira de regarder un peu cette télévision qu'on prétend détester mais devant laquelle on se vautre pour trouver une nouvelle victime expiatoire à sa propre médiocrité, à sa vacuité, à sa misère mentale. En démocratie, le mal est relativement contenu.
Dans un régime totalitaire, ce cheptel permet de recruter les acteurs de l'"effroyable banalité du mal" - pour utiliser entière cette fois-ci l'expression d'Hannah Arendt. "



(**) Oui mais-z-alors, qui donc va se soucier de la littérature des "gens de peu" dans les latrines, récusée, exécrée, méprisée?

(***) Conclusion: la misère du monde n'est pas économique. Elle est sexuelle. Michel Onfray jouit sans entraves. Michel Onfray ne se cache pas pour jouir. Parce qu'il est puissant.
Et il a un "i-phone". Graffitis haineux de jalousie dans les latrines de l'université "populaire" de Caen.  




Car ce texte, c'est bien plus intéressant que tout le reste (la polémique éditoriale): ça donne envie de "philosopher".

Le mec qui crée une université "populaire" contre l'élitisme, les représentants de la norme, pour les sans-grade, les gens de "peu",  les "exécrés", les "méprisés" (ce sont ses propres termes, par lesquels il loue le noble objet de souci d'une consœur contre le parisianisme mondain), l'anarchie, la rébellion, etc, et qui se lâche sévère à propos des vespasiennes du net, pour défendre sa potine (Aubenas-Günter Walraff), qui écrit un texte "pur comme un diamant", "en tête des ventes", qui a eu le courage de se mettre dans la peau d'une chômiste pour vivre la misère de l'intérieur et la dénoncer à l'extérieur.

Elle se fait trainer dans la boue, la pauvre. On la traite comme une moins que rien. Deux fois, donc. Et le mec de vitupérer dans les colonnes du Monde sur les remugles de l'animalité, l'impuissance à jouir des quidams, la médiocrité des anonymes, la haine, la jalousie et les passions tristes, l'effroyable banalité du mal, les sources du totalitarisme, etc. 

Ça, c'est intéressant. Au sujet d'une certaine "gauche" (les Val et consort) qui squatte les médias, et qui nous met constamment en garde contre la tentation "poujadiste" de la dé-professionnalisation des élites. On connaît la rengaine: tout le monde se croit compétent, tout le monde s'intronise journaliste, philosophe, de nos jours, et gratuitement, qui plus est. Alors qu'on ne s'étonne pas que le discrédit jeté sur les professionnels de l'information, que l'insane pouvoir des masses anonymes et sans "un gramme de morale" nous précipitent à nouveau, un jour, dans les entrailles encore fumantes de la bête immonde, etc.

Oui, c'est intéressant, de méditer, un peu, sur le lien entre ce texte et le dernier pavé d'Onfray: les latrines de l'inconscient versus l'hédonisme solaire, l'usage de Nietzsche, la vraie nature de son "nietzschéisme", où sont les maitres, où sont les esclaves, où sont ceux qui "jouissent", où sont les "impuissants", la désignation des fascismes et des oppresseurs, tout ça.

Un truc marrant (enfin, si on veut), c'est qu'on ne comprend pas trop, du coup, pourquoi Onfray accuse Freud d'accointances avec "le fascisme", de glorifier la figure du "chef". 
En effet, il suffit de mettre en regard son cri de révolte supra avec ces lignes du Malaise dans la civilisation: il tient exactement le même discours. A ceci près que si le texte de Freud peut s'examiner et se contester en termes d'analyse descriptive, éventuellement de "dialectique du maître et de l'esclave", le caractère prescriptif du "coup de gueule" d'Onfray ne fait, lui, aucun doute - tout y est, et c'est un cri du "cœur" naturaliste - :

« ...on ne peut se dispenser de la domination de la masse par une minorité, car les masses sont inertes et dépourvues de discernement, elles n'aiment pas le renoncement pulsionnel, ne peuvent être convaincues par des arguments que celui-ci est inévitable, et les individus qui les composent se confortent mutuellement en donnant libre cours à leur dérèglement. Seule l'influence d'individus exemplaires, qu'ils reconnaissent comme leurs meneurs, peut les amener à des prestations de travail et à des renonciations dont dépend l'existence de la culture. »

Enfin, bien au-delà de lui-même, le "cas" est intéressant, et éminemment reproductible. Il nous dit quelque chose des mécanismes de la pensée, des ruses de la raison, des systèmes de blocage dans le processus de la "libération". 

Qui contestera que les "médias" sont un lieu décisif où "la philosophie" se joue? Le négliger, c'est à l'inverse camper dans la "pureté", l'illusion que "la philosophie" aurait son territoire délimité, clos, avec ses problématiques propres. 

En ce qu'il est aussi un miroir "réfléchissant" dans lequel une part importante du "social" se désire et se reconnaît, un modèle de réussite, une scénographie à suivre et à imiter, loin d'être simplement un "épiphénomène" médiatique, Onfray, sa vie, son œuvre, nous enjoignent de penser à l'état du monde. Ou du moins à un état de notre société, de ses valeurs, de ses productions, des directions qu'elle s'apprête à prendre, prend déjà, ou retrouve.