lundi 10 mai 2010

Onfray ou "je jouis partout". 1) documentation scolaire

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Je notais (veuille pardonner cette mansuétude), dans une "chronique" d'octobre 2009:


" Michel Onfray [a] fait son beurre avec de grosses ficelles de soft-pensée médiatique en distribuant les cartes d'un western-péplum se jouant entre d'un côté les grands systèmes rationalistes-dogmatiques frigides, les momies célébrées par l'académisme universitaire (= idéalisme judéo-chrétien mortifiant se consacrant dans la prêtrise psychanalytique, etc) et, de l'autre, les penseurs "rebelles", "subversifs" refoulés par l'Ordre et la pensée dominante (= empiristes, penseurs du corps et de la jouissance).

Résultat: Onfray est kiffé à donf par les masseurs libertins quinquagénaires,  les centres d'action laïque à la belche où on célèbre la messe de l'homme-dieu de Luc Ferry (son concurrent déjà ringardisé) dans des salles de patronage clairsemées plus déprimantes qu'une soirée tupperware, et les fans de folklore anticlérical (alors qu'il a l'air d'un curé costumé pour le remake de Don Camillo); ça fait un chouette créneau, de passionnants plateaux télé chez FOG certes, mais ça fait pas une pensée.
[…]
Deleuze, sans cesse annexé par Onfray autant que par Stengers, n'a, lui, cessé d'élaborer un "empirisme transcendantal" (et après tout, qu'est-ce qu'un champ transcendantal sinon un champ empirique qui se pense ou tente de se penser, et pour cela se pense et se tient dans un écart - constructiviste - avec lui-même - et c'est ce champ que j'appelle, moi, "anthropologie"), et pour cela n'a jamais donné dans le réductionnisme plat ou aplatissant. Il pensait en philosophe rigoureux, avec Spinoza, Nietzsche, Leibniz, Hume, etc.
[…]
Le manichéisme opportuniste d'un Onfray, pour revenir brièvement à son cas, consiste ainsi en une instrumentalisation appauvrissante et binarisante de Deleuze (qui n'a jamais valorisé les dualismes grossiers).
Et légèrement (?) démago: la pensée dominante est plus facilement du côté de l'empirisme pragmatique et de la célébration de la "jouissance", et on ne se fait guère trop suer en vérité dans les universités à étudier l'idéalisme transcendantal de Kant; la "rationalité" n'y a pas si bonne presse, ou alors c'est bon pour les "ringards" aveugles au "post-modernisme" et nostalgiques de la "philosophie d'empire": aucun rapport sérieux avec la déconstruction rigoureuse menée par Derrida, faut-il le dire. "



Mais une fois n'est pas coutume: compilation.

Pour rappel:


1.
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-->Par Etienne Balibar, Alain Badiou, Michel Deguy, Jean-Luc Nancy

03/05/2010

" Ce qui nous gêne dans le récent assaut mené contre Freud n’est pas qu’on nous propose critique et discussion, tant historique que théorique. C’est plutôt qu’en vérité la charge massive et qui se veut accablante fait disparaître son objet même. «Freud», ce n’est ni simplement une vie, ni simplement une doctrine, ni simplement une éventuelle secrète contradiction des deux. Freud, c’est un travail de pensée, c’est un effort - particulièrement complexe, difficile, jamais assuré de ses résultats (moins sans doute que la grande majorité des penseurs, théoriciens, philosophes, comme on voudra les nommer) - et c’est un effort tel qu’il n’a pas cessé d’ouvrir, au-delà de Freud lui-même, un foisonnement de recherches dont les motifs ont été de très diverses manières de demander : «Au fond, de quoi s’agit-il ? Comment peut-on travailler plus avant cette immense friche ?»
Nous n’entrons pas ici dans le débat technique, historique, épistémologique. D’autres sont mieux qualifiés pour le faire. Ce que nous voulons dire est plus large. En effet, il en va de même pour Freud que pour Kant au gré de M.Onfray qui croit avoir hérité du marteau de Nietzsche (auquel d’ailleurs, heureusement, Nietzsche ne se réduit pas). On prélève, figé, ce qui sert la thèse et on ignore avec superbe tout ce qui chez l’auteur et après lui a déplacé, compliqué voire transformé la donne. Mais en vérité, c’est la philosophie tout entière qui est soumise à ce traitement. Faisant jouer un ressort bien connu, on dénonce la domination des «grands» et l’abaissement où ils ont tenu les «petits», vifs et joyeux trublions de l’austère célébration de l’«être», de la «vérité» et de toutes autres machines à brimer les corps et à favoriser les passions tristes. On sera donc hédoniste (un «isme» de plus, c’est peu prudent, mais on n’y prend pas garde) et on secouera d’un rire dionysiaque la raide ordonnance apollinienne de ce qui se donne comme «la» philosophie. Nietzsche, pourtant, est bien loin de seulement opposer Dionysos et Apollon : mais ici comme ailleurs, on ne va pas se compliquer les choses, il faut seulement frapper.
On ne veut rien savoir de ceci, que les philosophes n’ont jamais cessé d’interroger, de mettre en question, de déconstruire ou de remettre en jeu «la» philosophie elle-même. En vérité, la philosophie, loin d’être succession de quelques «vues» ou «systèmes», est toujours d’abord relance - et relance sans garantie - d’un questionnement sur elle-même. Cela s’atteste avec chaque «grande» pensée. C’est pourquoi il n’est jamais simplement possible de déclarer qu’on tient la vraie, la bonne «philosophie».
Encore moins est-il possible de réduire une œuvre de pensée à néant lorsqu’elle a fait ses preuves de fécondité - bien entendu, avec toutes les difficultés, incertitudes, apories ou défaillances que cette même fécondité fera déceler. Mais notre déglingueur n’en a cure : ce qui lui importe, c’est de dénoncer, de déboulonner et de danser gaiement sur les statues qu’il suppose effondrées. Comme il se doit, cela fait du bruit, cela attire les chalands et avec eux ce qu’on appelle les médias ravis de trouver du scandale aussi dans les imposantes demeures de la «pure pensée».
Comme il est entendu que le mal est désormais toujours plus ou moins fasciste (ou «totalitaire») c’est de fascisme qu’on accusera le penseur, lorsqu’on trouve un biais opportun pour le faire. Mais là aussi, le ressort est bien connu : on sait d’avance qu’on ne pourra mieux démolir un auteur, récent ou ancien, qu’en le traitant de fasciste. Le procédé a lui-même quelque chose de - ne disons pas «fasciste» mais au moins doctrinaire, réducteur et oppresseur. Car on n’est pas au large, dans cet espace réputé libertaire : le garde-chiourme et l’anathème y sont postés partout.
Voilà pourquoi nous disons qu’il n’y a pas eu discussion ni critique de Freud, pas plus que de Kant ni de bien d’autres ni pour finir de la philosophie. Il y a un phénomène, un prurit idéologique dont on pourrait d’ailleurs retracer les provenances. Ce n’est même pas que tout soit simplement faux ou condamnable : nous ne parlons d’aucun de ces points de vue. Nous disons seulement qu’on se moque des gens et qu’il est temps de le dire.
La philosophie connaît aujourd’hui une vogue qui favorise ses images publiques, voire publicitaires, ses publications alléchantes, l’idée de quelques recettes possibles de «sagesse». Il faut d’autant plus se méfier de ce que toutes les vogues libèrent : complaisance, ambiance de foire, grandes gueules. On nous répondra sans doute que nous ne représentons qu’une mince élite nantie, confite dans l’Université, dans la belle âme et le discours savant. Toujours les petits contre les grands et certaine idée du «peuple» (joyeux) contre les (tristes) «doctes». Non, nous ne sommes ni plus tristes ni plus doctes que le docteur démolisseur. Nous pensons que l’esprit public mérite mieux que d’être assourdi par le fracas de ses bulldozers et qu’il faut lui permettre de retrouver le sens de l’audition. "


Voir aussi :

-->L’art de ne pas lire Freud. Par Jacob Rogozinski.



2. 

Michel Onfray : un retour de l’obscurantisme. Par Jean-Daniel Causse

30/4/2010
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" Que retenir de la petite polémique suscitée par le livre de Michel Onfray sur Freud – Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne – qui a été fort bien orchestré par tout un appareil médiatique ? Que dire du brûlot d’Onfray dont on saisit sans peine qu’il répond à l’idée que l’on se fait aujourd’hui d’un bon produit marketing (on en parle, on en fait parler, on le vend à tous les rayons) ? Conservons simplement ceci qui prend valeur de symptôme : Onfray, c’est un retour de l’obscurantisme. L’affirmer est un paradoxe apparent puisque le Monsieur en question se veut justement pourfendeur de tout ce qui, dans les religions, philosophies, ou en divers lieux de pensée, lui apparaît sous ce nom-là d’obscurantisme. Ce qu’est l’obscurantisme ? C’est ce qui « plonge dans l’obscurité », notamment le mépris du savoir et de la connaissance. Il est toujours facile de dénoncer l’obscurantisme qui se manifeste dans des formes de la religion, ou dans certaines attitudes morales ou culturelles. C’est tellement un lieu commun. Il est un peu plus compliqué de le dévoiler là où il se manifeste sous une apparence contraire, là où il se cache dans un discours qui se veut moderne, rationnel, sans entraves, critiques aussi à l’égard des conventions bourgeoises, référés à de grandes figures de la pensée. Mais, au fond, c’est bien ce que Nietzsche analyse avec tant d’acuité dans la Généalogie de la morale quand il montre cette inversion des valeurs qui permet à l’homme du ressentiment, par un effet de trompe l’œil, de faire passer sa haine si profonde pour de l’amour, sa violence pour de la douceur, son désir de vengeance pour de la justice, etc. Le procédé n’a pas changé : on peut tout aussi bien faire passer l’obscurantisme pour de la raison éclairée, et le mépris du savoir pour le respect de la vérité. La falsification est toujours de mise. « L’obscurantisme est revenu – écrivait Bourdieu – mais cette fois, nous avons affaire à des gens qui se recommandent de la raison ». Onfray est de ceux-là. Mais il n’est que le signe de quelque chose qui travaille l’époque. Nous aurons beau jeu de stigmatiser, du haut de notre suffisance, des religions et des cultures que nous jugeons contraire à notre vision d’un monde moderne. Nous ne voyons plus ce qui est au cœur de nous-même.
Onfray obscurantiste ? Il suffit de relire – si on a peu de courage – son Traité d’athéologie, et on verra que, de cet ouvrage de 2005 à l’essai qu’il vient de publier sur Freud, la méthode est toujours la même. Deux exemples suffiront : dans ses lettres, l’apôtre Paul écrit qu’il souffre de ce qu’il appelle une « écharde dans la chair ». Tous les spécialistes du christianisme primitif s’accordent pour dire qu’on ne sait pas quelle est la nature de ce mal (les hypothèses sont multiples). Mais Onfray, lui, « sait » et déclare tout tranquillement que Paul souffre d’« impuissance sexuelle » et que, de ce fait, il serait « incapable de mener une vie sexuelle digne de ce nom ». On pourrait trouver cela cocasse s’il n’en faisait pas la clef de compréhension de toute la pensée paulinienne, se condamnant à passer complètement à côté d’une pensée aux multiples facettes, et qui déploie, pour une part, justement une kénose du divin, c’est-à-dire une déconstruction des représentations classiques de Dieu (cf. à ce propos Agamben, Badiou, Derrida, Nancy, etc.). Et Freud ? D’après Le crépuscule d’une idole, toute la théorie de l’Œdipe découlerait ce que le petit Sigmund aurait vu sa mère nue et n’aurait pu s’empêcher de la désirer. Est-ce cela une pensée honnête, et informée ? Peut-on ignorer que Freud n’invente pas l’Œdipe, mais qu’il reprend un mythe qui est justement récit de l’immémorial et énonciation d’une structure ? Même chose pour la question du nazisme : dans son athéologie, Onfray fait du christianisme, notamment de l’Évangile de Jean, l’origine directe du nazisme – rien de moins – tout en balayant par ailleurs d’un revers de la main les liens entre nazisme et néo-paganisme. Il écrit : « Hitler était disciple de saint Jean », ignorant tout de l’utilisation du mot « juif » dans le quatrième Évangile, sans rien mettre en perspective, sans distance. Il peut bien faire dire alors ce qu’il veut aux textes qu’il étudie. Dans son nouvel ouvrage, c’est Freud qu’Onfray dévoile comme défenseur d’un régime autoritaire, et la psychanalyse comme adéquate aux totalitarismes. Freud n’a-t-il pas dédicacé un de ses ouvrages à Mussolini ? On reste confondu devant les courts-circuits opérés, l’utilisation des sources, laissant de côté toute complexité pour faire valoir des causalités directes et univoques : ceci mène à cela, CQFD. Onfray lit à la manière des fondamentalistes : hors contexte, de façon littérale, sans faire fonctionner le conflit des interprétations. Le jeu financier en vaut sans doute la chandelle puisque les livres se vendent, et que nombreux sont ceux sur qui la séduction opère. Dans un temps où « plus c’est gros, plus ça semble vrai », il n’y a pas de raison que le filon s’épuise. Le plus drôle, évidemment, est de se vouloir en même temps dans la foulée Nietzsche : que la démystification nietzschéenne elle-même serve une semblable opération de mystification, il fallait le faire… Eh bien, il l’a fait. Jusqu’au jour où, sans doute, le masque tombera de lui-même. "


Jean-Daniel Causse est professeur à l’Université de Montpellier III, département de psychanalyse.



3.
( Toujours d'actualité, contre "l'agenda de la pensée" dicté par les haut-parleurs médiatiques, dont le magazine culturel de Laurent Ruquier et consort: )


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Publié par "les mots sont importants". 





-->" Il est difficile de l’ignorer, sauf à boycotter radios, télévisions, presse et devantures de kiosques : Michel Onfray vient d’ajouter Sigmund Freud à son tableau de chasse. Après Saint-Paul et Mahomet, déclarés responsables de tous les maux de la terre par le plus médiatique des hédonistes libertaires, c’est au tour du fondateur de la psychanalyse de payer pour ses péchés : imposture, affabulation, arrivisme et complaisance pour le fascisme ! Faisant feu de tout bois, et notamment de ces combustibles bon marché que sont le contresens, la contre-vérité, l’approximation, le raccourci et le moralisme le plus grégaire, Michel Onfray nous explique même, entre mille autres perfidies, que Sigmund Freud était, tenez-vous bien, la faute est accablante... cocaïnomane ! Il se trouve que la chose était (très) connue (en gros : par quiconque a visionné un 52 minutes sur la vie de Freud, ou lu sa notice wikipedia), mais personne n’avait encore songé à en faire un argument à charge contre une oeuvre théorique et clinique – sinon quelques énervés à la droite de la droite et dans les franges les plus puritaines du troisième âge. Sans être, au collectif Les mots sont importants, des inconditionnels de Freud et du freudisme, et tout en étant même sensibles à certaines critiques au vitriol comme celles de Gilles Deleuze et Félix Guattari [1], nous ne pouvons nous empêcher de trouver lamentable ce réquisitoire aussi outrancier dans sa forme qu’indigent sur le fond, et fatigante cette manie qu’ont les philosophes télévisuels de décrocher le jackpot éditorial en crachant sur le cadavre d’un grand penseur : après BHL et Marx, Luc Ferry et Foucault, Comte-Sponville et Nietzsche, Nathalie Heinich et Bourdieu, voici donc Onfray et Freud... Plutôt que de consacrer de l’énergie à déconstruire un livre qui n’en vaut pas la peine, au risque en outre d’alimenter le buzz onfresque, il nous paraît plus constructif de conseiller la lecture de Deleuze et Guattari, et celle des passionnants livres de Freud que sont notamment Le malaise dans la civilisation, L’avenir d’une illusion, L’inquiétante étrangeté ou encore les Cinq leçons sur la psychanalyse... Et pour ce qui concerne Michel Onfray, il nous paraît suffisant et nécessaire de populariser à nouveau une récente proposition de loi élaborée par la SPINOZA (Société Pour l’Interdiction des Nuisances Onfresques Zet Anarchoracistes). "


-->[1] Cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’anti-Oedipe, Minuit, 1972. Cf. aussi la présentation que fait Gilles Deleuze de ce livre dans L’abécédaire réalisé par Claire Parnet et Pierre-André Boutang, à la lettre D comme Désir.




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" Exposé des motifs.


Il est question, ces derniers jours, ces derniers mois et ces dernières années ainsi que ces prochains jours, ces prochains mois et ces prochaines années, d’une nouvelle loi d’interdiction de la burqa et/ou du niqab et/ou du voile intégral et/ou du bandana islamique et/ou du bandeau islamique et/ou du chignon islamique et/ou de la casquette islamique et/ou du verlan islamique et/ou de l’identité islamique et/ou du repli islamique et/ou des minarets islamiques et/ou des Quick hallal et/ou de la liste NPA Vaucluse et/ou de Tariq Ramadan et/ou du Coran et/ou des menus sans cochon et/ou des boissons non-alcoolisées.
Nous considérons que la méthode est excellente : dans notre démocratie malade et dévirilisée, il est temps de remettre un peu d’interdit et de répression. Il faut, pour reprendre le joli mot de Fadela Amara, éradiquer ! [1] Ou pour reprendre les jolis mots de Nicolas Sarkozy : liquider et nettoyer ! Ou, pour reprendre le joli mot d’Élisabeth Lévy : remettre un peu de schlague ! [2]. Mais nous estimons qu’il y a erreur sur la cible. Nous considérons quant à nous que l’urgence, pour la sauvegarde de la démocratie, pour l’avenir de la pensée et pour notre épanouissement personnel, est à une interdiction absolue de tout affichage ostensible de la grande gueule de Michel Onfray – dans le service public de télévision et de radiodiffusion, naturellement, mais aussi dans les lieux d’enseignement et de recherche, dans les administrations, dans les hôpitaux et dans tout l’espace public.
Il s’agit pour nous d’une question de principe : Michel Onfray doit être banni de l’espace public car il est incompatible avec les valeurs de la démocratie, de l’émancipation humaine et du simple bon goût. Sa suffisance et ses poses philosophantes sont une insulte ostensible à toute la corporation des philosophes ; son catéchisme antireligieux est une insulte à ce que la libre-pensée a produit de meilleur ; son anticalotinisme crétin, son hédonisme benêt et son aristocratisme puant sont une insulte à Épicure, à Lucrèce, à Spinoza, à Nietzsche, à Deleuze, à Bourdieu et à tous les grands auteurs dont il se réclame et qu’il ne fait que trahir, salir et détourner à son profit.
Ne soyons pas angéliques : la « gauche radicale » qu’il dit incarner est une mystification, un double discours dans lequel il est passé maître ! En effet, comme pour mieux nous embrouiller, Michel Onfray se dit lui-même, et sans rire, libertaire et libéral, anarchiste et partisan de l’économie de marché, propalestinien et sioniste [3] [note du bloggeur:  le dernier point ce n'est pas obligatoirement antinomique]. Il affirme également, sans honte, que c’est Camus qui avait raison contre Sartre sur la question algérienne : en clair, qu’on a raison, lorsqu’il s’agit d’Algériens, de « préférer sa mère à la justice » et de refuser à un peuple le droit de disposer de lui-même.
Si Michel Onfray se réclame volontiers du peuple de gauche, la seule compagnie populaire qu’il affectionne est une petite bourgeoisie suffisamment docile et complexée pour aller l’écouter religieusement lorsqu’il pontifie à « l’Université populaire de Caen » [4]. En dehors de cette relation pas franchement libertaire et égalitaire avec une plèbe pas franchement plébéienne, l’engagement politique de Michel Onfray se résume à des billets soporifiques pour Siné Hebdo, des livres aussi creux et sinistres que leurs titres sont grandiloquents et prétentieux (attention : L’art de jouir, La sculpture de soi, La sagesse tragique, La puissance d’exister, Politique du rebelle, Traité de résistance et d’insoumission, À côté du désir d’éternité, Fragments d’Egypte ou encore Pour une érotique solaire ! – sans oublier les grotesquissimes quatre volumes de son Journal hédoniste intitulés, tenez-vous bien : Le désir d’être un volcan, Les vertus de la foudre, L’Archipel des comètes et La lueur des orages désirés !), quelques escales opportunistes à Saint-Germain-des-Prés au cours desquelles il se prosterne avec la dernière servilité devant le Nabab BHL (comme l’a révélé dernièrement Le Plan B) [5], un brunch philosophique chez Philosophie magazine en compagnie du chef de file de l’extrême droite plurielle, Nicolas Sarkozy en personne [6] et enfin d’innombrables apparitions télévisées au cours desquelles sa suffisance, son égo surdimensionné et son invraisemblable mépris de l’autre crèvent littéralement l’écran.
Par ailleurs, puisque la question du sexisme a été soulevée à propos du voile, nous tenons à préciser que Michel Onfray est un gros sexiste. Son Panthéon est quasi-intégralement couillu, son œuvre totalement androcentrée, son ethos et ses postures grotesquement virilistes. Il ne faut pas oublier non plus le ridicule concours de bites télévisuel auquel Michel Onfray se livra un jour avec le romancier François Bégaudeau : le jeune coq venait de publier un Anti-manuel de littérature presque aussi mauvais que l’onfresque Anti-manuel de philosophie, et le vieux coq, en bon capitaliste libertaire, pour le coup plus capitaliste que libertaire, était sorti de son épicurienne ataraxie [7] et avait eu l’élégante idée de lui réclamer des royalties pour le « concept » tellement génial et tellement novateur de l’anti-manuel ! Le masque tombait définitivement : derrière les austères lunettes rectangulaires et la philosophale crinière grisonnante, un petit entrepreneur obsédé par l’argent. Sous le costume trop grand pour lui du sage qui méprise les « désirs vains » de gloire et de fortune [8], un petit Jacques Séguéla, sans la Rolex et les UV.
De surcroît, en bon VRP de lui même, Michel Onfray surfe depuis longtemps sur la vague islamophobe qui s’est emparée du pays. On se souvient notamment d’une minable prestation télévisée au cours de laquelle, avec l’air inspiré du grand sage qui nous révèle le secret de fabrication de l’eau tiède, il expliqua que la plus nuisible de ces nuisances fondamentales que sont les religions était, devinez laquelle, gagné : l’Islam ! [9]. On se souvient aussi d’une pétition raciste qu’il a lancé « pour un soutien sans réserve » au catholique anti-mahométan Robert Redeker [10]. On se souvient encore d’une préface à un indigent pamphlet anti-musulman, dans laquelle il appelle à la « défense » des « valeurs de l’Occident » [11]
On se souvient enfin d’une récente émission (« Ce soir ou jamais ») au cours de laquelle il fit preuve d’une paternalisme inouï à l’égard d’Houria Bouteldja. Cette dernière le lui fit remarquer simplement, poliment mais fermement, ce qui provoqua cette réaction grotesque en forme d’aveu :
« Arrêtez, sinon je vais finir par embrasser Éric Besson sur la bouche ! ».
Dernièrement, enfin, lui qui vendrait père, mère, frères, sœurs, fils, filles et amis pour une minute de prime time chez Frédéric Taddéi, Guillaume Durand ou Franz Olivier Giesbert, lui qui n’a jamais participé à quoi que ce soit de collectif dont il ne soit pas le chef, lui qui n’a sans doute pas collé d’affiches ou distribué de tracts depuis fort longtemps (à moins que ce ne soit depuis toujours), lui qui ne roule que pour lui-même, lui qui ne vit que par et pour les grands médias, Michel Onfray donc, a jugé utile d’aller, dans une tribune publiée par Le Monde le 19 février dernier, cracher son venin sur Ilham Moussaïd « la voilée du NPA », en lui reprochant devinez quoi, à elle, militante active du NPA, issue des quartiers populaires d’Avignon, elle qui milite au quotidien dans un parti anticapitaliste, elle qui n’a rien demandé à personne et qui s’est fait littéralement harceler par les grands partis et les grands médias ? En lui reprochant de n’être qu’une petite écervelée en quête de… gloire « médiatique » ! [12]
Pour toutes ces raisons, et bien d’autres qu’on ne saurait répertorier ici de manière exhaustive, mais auxquelles pourra se consacrer une mission parlementaire , nous estimons qu’il est urgent de réagir. Un bras de fer s’est engagé entre la démocratie et l’occidentalisme intégriste de Michel Onfray. Seul un signal fort pourra mettre un frein à l’obscurantisme franchouillard, au mépris social et à la haine raciale dont Michel Onfray est le porte-drapeau. C’est pourquoi nous soumettons au peuple de France la proposition de loi suivante.
Article unique
La grande gueule de Michel Onfray est interdite dans l’ensemble de l’espace public.
Toute infraction à cette loi est punie d’un entartage.



Post-scriptum La SPINOZA est la Société Pour l’Interdiction des Nuisances Onfresques Zet Anarchoracistes Pour soutenir cette initiative citoyenne, adresser vos signatures à l’adresse suivante : contact.lmsi@hotmail.fr


Notes :


[1] Sur cette charmante formule amarienne, cf. Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, « Les plus religieux ne sont pas ceux qu’on croit ».
[2] Sur cette délicieuse formule léviste, cf. cette réaction.
[3] Sur l’anarchisme procapitaliste de Michel Onfray, cf. Jean-Pierre Garnier, « Le libertaire du président ».
[4] Vendues en CD et multidiffusées sur France Culture, ces conférences de « l’Université populaire » sont construites sur le modèle le plus académique du cours magistral d’histoire de la philosophie. Elles sont de facture médiocre, dépourvues de toute originalité et mortellement ennuyeuses, malgré les pathétiques efforts du maître des lieux pour les ponctuer de « bons mots » d’une ringardise achevée.
[5] Dans une dépêche intitulée « Un BHL en culottes courtes », Le Plan B n° 22, de février 2010, relate :
« Le Plan B allait-il débourser 18 euros pour s’infliger le “débat” organisé le 19 janvier par Le Monde, en partenariat avec la FNAC et le club du 3ème âge de Saint-Germain-des Prés ? Oui, car l’événement était de taille : dans la cave qui lui sert d’auditorium, le quotidien du soir élevait Michel Onfray au rang de philosophe pour retraités germanopratins (PPRG), en l’invitant à disserter sur Albert Camus avec Jean Daniel et Bernard-Henri Lévy. Devant 250 octogénaires somnolents et l’ambassadeur de Suède, le penseur “libertaire” fait le paon pour séduire “Bernard” (sic). Il secoue sa chevelure en citant Nietzsche, Heidegger, Kierkegaard, Wagner, Helvétius, Plotin ; béachélise Camus en louant son “hédonisme tragique” ; applaudit aux sentences du maître (“Tout est juste, je consens à tout ce qu’a dit Bernard”), le cajole (“On peut avoir une belle plume et être un vrai philosophe, Bernard l’incarne”). Cette assertion loufoque provoque des rires dans l’assistance, uqi commence à se traîner vers la sortie, mais le petit Michel trépigne pour finir son oral : “Quand j’ai lu La Barbarie à visage humain [le premier livre, nul, de BHL], j’y ai vu du lyrisme”.
[6] Cf. Philosophie magazine, n°8, printemps 2007. Sur cette sympathique causerie, et plus largement sur la connivence idéologique entre les deux convives, cf. notre analyse à paraîre aux Éditions Spinozistes : De qui Michel Onfray est-il le con ?.
[7] l’ataraxie , absence de trouble, est l’idéal de sagesse que préconise Epicure, le maître à penser de Michel Onfray.
[8] Cf. Epicure, Lettres et maximes, Presses Universitaires de France
[9] Cf. « De l’athéologie à l’islamophobie. À propos d’une prestation télévisuelle de Michel Onfray.
[10] Cf. Pierre Tevanian, « La faute à Voltaire ? Quelques réflexions sur la liberté d’expression, à l’issue de l’affaire Redeker ». Ce texte démontre le caractère raciste de la pétition onfresque.
[11] Cf. Sébastien Fontenelle, « Défense De L’Occident – Et Lancement D’Un Appel D’Offres Pour La Production D’Un Individu Post-Islamique ».
[12] Onfray qualifie le combat d’Ilham Moussaïd de « provocation éthologique » et de « combat médiatique », avec cet argument imparable : « Dans un monde où la télévision constitue le réel, ce morceau de tissu assure qu’on attirera les caméras et les polémiques ». Il aurait été plus exact de dire que la télévision constitue le réel de nos piètres penseurs, et que le port de ce « morceau de tissu », quelles que soient ses motivations profondes, aura toujours comme effet indésirable d’attirer les Michel Onfray. "


mercredi 5 mai 2010

dans les 2000 micro-organismes par minute (à peu près)


 22h40. J'écoute dans l'casque "i want you" de Laurent Zyvoul sur le Gothique flamboyant pop dancing tour.
On sonne à la porte.
Diantre, qui ça peut donc bien être à cette heure-ci?
Le ministre de l'enseignement de la communauté française en personne de lui-même, suite à ma lettre de candidature canon pour la promo 2010?
 Mince, j'espère que c'est pas l'aut'zigue de la semaine dernière, un ancien de la faculté, celui que je croise tous les deux ans et qui me tient au courant de l'avancée de ses travaux (après avoir résolu conjointement la quadrature du cercle, le mystère du nombre pi, et bouleversé les lois de passage de la logique modale, un pas décisif a été franchi, avec des applications dans le secteur industriel de la bureautique: une nouvelle logique bivalente non-contradictoire détruisant les illusions de la métaphysique occidentale, et accessoirement inspirée par la pensée d'Auguste Comte. Vazy Marcel, lâche pas le morceau, tu tiens le bon bout, là).

Je me penche à la fenêtre.

Y a un type bizarre tout en bas près de la porte, que j'ai jamais vu de ma vie.

Le sosie parfait de Germain Dufour, mais sans les favoris. Et en plus jeune.

Alors ça c'est pas commun. D'autant que je pense rarement à Germain Dufour.
Pour qui ne le saurait pas, Germain Dufour est un moine capucin liégeois devenu sénateur Ecolo puis candidat communiste puis redevenu prêtre. Puis après je sais pas, on sait plus. Enfin, si, c'est mis dans google qu'il est actuellement "vicaire dominical attaché à la paroisse de Wasmes-Audemetz-Briffoeil, dans l’entité de Péruwelz" (c'est pas du flan. Et tout ce que je vais raconter plus bas, c'est absolument véridique aussi). On le croise parfois sur la place du marché, pieds nus dans ses sandales, comme Jésus. Mais c'est pas lui. C'est pas Dufour.




- Vous êtes monsieur Pericolosospore? Qu'y m'fait. 
- Oui, c'est bien moi. 
- Bonsoir monsieur Pericolosospore, excusez-moi de vous déranger à cette heure-ci. Je m'appelle moi-même Pericolosospore. Je voudrais parler avec vous, et vous demander si vous souhaitez devenir membre du nouveau parti politique que j'ai créé pour les prochaines élections.
- Excusez, je comprends rien à ce que vous me dites, là (il fait venteux). Si vous voulez bien patienter quelques minutes, je descends.

Je descends.

- Voilà. Pardon. Oui, monsieur, c'est pour?
- Vous êtes bien monsieur Pericolosospore?
- Oui je suis Pericolosospore, il n'y a pas de problème, c'est moi (frisson dans l'échine: y m'ont retrouvé, les salauds. Y a la camionnette garée plus loin...)
- Je suis un Pericolosospore aussi.
- Ah bon, vous êtes un Pericolosospore? Comment ça se fait que vous savez que je suis un Pericolosospore?
- Parce que j'ai sonné à votre nom.
- Oui, ça fait sens. [...] Vous sonnez à tous les Pericolosospore? 
- Oui.
- Vous les cherchez dans l'annuaire?
- Oui (sourire malicieux, d'où: pépète)
- Alors, donc, c'est pour... euh...
- Le parti politique.
- C'est-à-dire?
- Le parti écologiste-nationaliste-wallon.
- C'est quoi, ça?
- C'est le parti que j'ai fondé.
- C'est bizarre, comme nom.
- Non, c'est normal: c'est pour l'écologie, le nationalisme et la Wallonie.
- Oui, mais ça va pas bien ensemble, ça.
- Si, ça va ensemble, pourquoi?
- Bon, écoutez, je sais pas moi. Comment on peut être écologiste et nationaliste, tout d'abord?
- C'est normal: c'est les racines. C'est les origines.
- Ah, vous êtes écologiste dans ce sens là... Vous recherchez vos racines?
- Non, je veux défendre mes racines. C'est important, les racines.
- C'est pas du tout évident, si vous me permettez. Et c'est quoi, vos racines?
- Tout d'abord, mes racines, c'est que je m'appelle Pericolosospore.
- Ah bon. Vos racines, c'est Pericolosospore. Vous voulez fonder le parti des Pericolosospore.
- Je commence par les Pericolosospore, c'est logique, non?
- Oui, enfin, ça fait sens, si vous voulez. [...] Vous avez contacté beaucoup de Pericolosospore, déjà?
- Oui, deux.
- Et qu'est-ce qu'ils ont dit? 
- Enfin, c'est à dire... Le premier est parti il y a trois mois. Le deuxième était absent depuis quatre heures.
- Donc, vous n'avez pas pu leur parler?
- Non.
- Alors, je suis le premier Pericolosospore à qui vous parlez.
- Oui, en ce sens, vous êtes le premier (sourire malicieux. D'où: re-pépète)
- Vous savez que c'est très curieux, voire bizarre, votre affaire?
- Non, c'est logique.
- Permettez-moi de vous dire que ça vous semble peut-être logique. Mais ça peut ne pas l'être pour tout le monde. Donc. En résumé. Vous voulez fonder le parti écologiste nationaliste wallon, et vous commencez par les Pericolosospore en tant que Pericolosospore vous-même. C'est la base.
- Oui, c'est la base.
- Bon, allez. Je dois avouer que votre démarche est assez comique. Vous êtes sympathisant du dadaïsme, ou du surréalisme? Allez, c'est un canular, allez. Où est la caméra cachée? Je vous connais, c'est ça? Vous êtes du forum des... enfin, de... Vous êtes Balthazar Claës! (je pointe un doigt scrutateur sur un bouton de sa veste, qu'est plutôt une sorte de parka en raintex).
- (sourire malicieux) Non non, ce n'est pas une blague. C'est très sérieux. C'est un parti écologiste nationaliste wallon, pour combattre les étrangers, les intégristes islamistes et les terroristes.
- Ouhlà, ouhlà. Attendez attendez, là. Qu'est ce que c'est cette histoire d'écologie d'extrême droite, là. C'est n'importe quoi, là. Qui... Quels étrangers, d'abord? C'est des fariboles, tout ça, vous êtes en plein fantasme, là, c'est... c'est, d'où vous sortez ce discours, vous gobez toutes les conneries que vous regardez à la télé ou que vous lisez dans les gazettes, ou je ne sais pas...
- Non non, il suffit de voir ce qui se passe; j'observe autour de moi, je regarde, c'est tout. C'est mon expérience personnelle, je parle de ce que je connais.
- Quoi, comment ça, quelle expérience? Vous connaissez des étrangers intégristes? Vous avez vu des terroristes? Attendez attendez... Je crois, et pardonnez moi si je vous rudoie, mais vous savez que, enfin, quand-même, vous êtes en plein délire, là, vous le savez, quand-même, non?
- Non non, c'est la réalité. Je m'appelle Pericolosospore, et Pericolosospore, c'est un nom belge. Je suis belge, vous êtes belge. C'est dans la généalogie.
- Non non, mais attendez, là. Je suis à peine belge, hein, moi. Pericolosospore, c'est que la moitié de mon nom. Moi, je suis étranger, je suis égyptien pour l'autre moitié. Si ça se trouve, je suis un terroriste.
- Non, vous êtes belge, ça se voit bien que vous êtes belge; vous êtes né ici, vous êtes un Pericolosospore, donc vous avez du sang belge. Nous avons, les Pericolosospore, nos origines du côté celtique, et des Vikings, aussi.

(Bon, alors, ici, je passe sur toute une longue partie, assez technique, au cours de laquelle j'ai tenu à lui expliquer en détail, avec moult argumentations, que la Belgique, ça n'avait pas de racines, qu'y avait pas d'identité des Belges, que les Belges étaient nés d'une opérette, que nous sommes tous des étrangers sur la terre, que la terre elle-même est une planète étrangère, que nous avons étés créés artificiellement, en laboratoire, par des aliens, pleins d'autres trucs, plus politiques, à la Chomsky, sur les voiles, les écrans de fumée pour polluer le temps de cerveau disponible, pour faire peur, pour endormir, faire cauchemarder les asthéniques et bercer les insomniaques, pour cacher, escamoter, les seuls vrais problèmes concrets, qui sont l'écrasement des pauvres par les riches, pis aussi qu'y fallait pas croire Jules César quand il parlait des vikings les plus braves de la Gaule, que Jules César avait été victime d'une erreur de son géo-cartographe personnel, et bien d'autres choses. Il s'est montré sensible à certains aspects de mon argumentaire, pas à d'autres. Je préfère pas préciser lesquels).

- Quoi, sinon, je comprends qu'en fait, vous vous intéressez, pour vous-même, je veux dire, à un problème particulier, qui est celui de vos origines à vous, en gros, quoi. Mais votre origine à vous, vos racines à vous, je veux dire, vos racines généalogiques, de Pericolosospore.
- Oui, c'est normal, c'est logique, tout part de mes racines. Il n'y a rien de plus logique. Je pars de moi-même. Je pars de Pericolosospore. J'étudie aussi la génétique de Pericolosospore.
- Enfin, la génétique, la génétique, c'est pas, c'est pas... Quoi, la génétique?
- Oui, les gènes.
- Non, mais vous confondez tout, hein, c'est grave, hein, ici, non mais c'est très grave, attendez. On parle de la genèse, là.
- La genèse? Comment ça, la genèse? 
- Oui, la genèse du nom de Pericolosospore.
- Non, je ne m'occupe pas de la genèse. Je ne suis pas catholique, je suis écologiste, nationaliste, et wallon.

(Ici, je passe aussi, y a eu tout un exposé assez chiadé sur la genèse, biblique, pas biblique, et dieu dans tout ça, mais bon il se faisait qu'il était athée. Juste écologiste-nationaliste-wallon, rien de plus, rien de moins. On revenait toujours à ça. La base)

- (L'oeil se mettant légèrement à briller, mu par une inspiration subite, et constatant que je faisais un peu "savant" sur les bords) Vous avez fait des recherches sur l'origine de Pericolosospore?
- Ah oui, ça oui. Vous savez, on trouve tout, hein, sur internet, les moteurs de recherche.
- Les moteurs?
- De recherche. Internet. Vous ne... enfin, vous n'avez pas d'ordinateur, je suppose...
- Non, pas actuellement, mais c'est prévu.
- Et bien quand vous aurez l'occasion, vous pourrez trouver des tas d'informations sur l'origine des Pericolosospore. Ah oui, clairement, très clairement. Y a tout.
- Moi, je suis un Pericolosospore de Waremme.
- Ah, pas moi.
- Vous êtes de quelle branche de Pericolosospore?
- Ouhlà... C'est loin, trèès loin. Du côté de Dinant. Une partie seulement, j'insiste.
- (vivement intéressé) Vous connaissez peut-être l'origine précise de Pericolosospore...
- Pas... forcément précisément, mais ce que je sais, ce que je peux vous dire, c'est que "Pericolosospore" a une origine précise du côté du nom donné aux oies élevées dans les campagnes, en basse Normandie. Au Moyen Age. Les pyriscolopores.
- Des Oies?
- Oui, oui, des Oies. Des volatiles, quoi. Des Oies, comme la terrine du même nom.
- En Normandie... C'est étrange.
- En basse Normandie, oui. Mais c'est la réalité.
- Il faudra que je me renseigne.
- Oui, ça, faut le faire, vous apprendrez des tas de choses...
- C'est peut-être une piste intéressante, mais il y en a beaucoup d'autres.
- ça, je ne dis pas. Bien sûr. Mais c'est à creuser. Vous aimez les animaux, je suppose. Non?
- Oui, bien sûr, j'aime la nature, j'aime les animaux. Sinon je ne serais pas écologiste. C'est notre milieu, c'est notre patrimoine, c'est ça qu'il faut préserver.
- Les animaux wallons, surtout. Non?
- Bien sûr, puisque je suis wallon. C'est logique.
- Parce que moi, attention, je ne suis pas écologiste, enfin, pas au sens que je devine être le vôtre. Mais j'aime beaucoup les animaux. Même, je me passionne pour les animaux. Je suis très très curieux des animaux, toutes les variétés d'animaux... C'est un univers fascinant, inépuisable... Et j'ai un respect absolu pour toutes les formes de vie existantes, hein. Par exemple, je n'ai jamais, je dis bien jamais, écrasé ne serait-ce qu'une fourmi.
- Oui, peut-être, les fourmis. Mais non, c'est possible que vous ayez écrasé des tas de fourmis.
- Ah! Oui, à mon corps défendant, vous voulez dire, à mon insu. Oui, ça, c'est possible, malheureusement, on voit pas, on sait pas, y a des herbes, on marche...
- Parce qu'on tue, avec les pots d'échappement des voitures.
- Certainement. Certainement. Avec les pots d'échappement. Oui. Et les roues de vélo sur les terrains de moto-cross. Mais rien qu'en parlant, déjà, en ce moment même, vous et moi, nous engloutissons 2000 micro-organismes. A peu près. Par minute. Et vous savez, par exemple, attention: les enfants qui s'amusent avec les ailes des mouches (je mime un petit enfant qui démembre une mouche).
- (y regarde mes mains d'un air inquiet) Les enfants, les mouches? Ah non, ça moi non, jamais.
- Ah parce que attention, y a des enfants cruels, qui enlèvent les ailes des mouches, pour en faire des araignées. Et puis qui les écrasent contre le mur. Et ça, moi, je ne tolère pas.
- Non non, moi je n'ai pas enlevé les ailes de mouches.
- Vous êtes sûr?  Parce que attention, hein.

(Y a eu ensuite un débat pointu sur les centrales nucléaires, mais je passe aussi)


- (J'lui demande) Vous connaissez Germain Dufour?
- Non.
- Ah bon, j'aurais cru... Parce que vous lui ressemblez étonnamment. Vous avez un air de famille..
- Non... Je ne vois pas qui c'est.
- C'est un écologiste.
- C'est possible... (dubitatif). Ce nom ne me dit rien.
- Vous n'allez jamais à l'église? Vous...
- O-oh, non. Oh non, non non...
- Et sinon, veuillez m'excuser si je vous pose une question personnelle, vous n'êtes pas obligé de me répondre, mais, par curiosité. Vous en avez parlé, dans votre famille, de votre parti écologiste nationaliste wallon?
- J'en ai parlé avec mon père.
- Qu'est-ce qu'il en pense?
- Il n'est pas tellement d'accord... Pour "écologiste".
- Et euh, pardon si je suis encore indiscret, vous faites... quoi, dans la vie?
- Je suis sur la mutuelle.
- Vous êtes sur la mutuelle, euh... Vous êtes chômeur donc, vous... enfin, comme moi.
- Non, à la mutuelle seulement.
- Et avant, vous faisiez quoi?
- J'étais facteur.
- Facteur? Et, quoi... ça na pas marché?
- Quatre mois.
- Vous avez été facteur pendant quatre mois.
- Il y a 18 ans.
- Ah, c'était y a longtemps, alors. 
- Oui, enfin. Pas tellement.   
- Et vous cherchez un autre travail, sinon?
- Oui, j'ai posé ma candidature chez les pompiers.
- Les pompiers. Mais, enfin, les pompiers. Quoi, les... pompiers? (je mime, je sais pas pourquoi, un mec qui agite un volant de bagnole de gauche à droite avec une expression de ravissement idiot. Il opine du chef, presque mélancolique).
- C'est important, les pompiers, c'est un service à la communauté; c'est pour aider les gens, moi, je suis pour rendre service aux gens.
-  Oh, mais c'est un métier très dur, hein. Et très dangereux. En cas de colis piégé, c'est les premiers exposés.
- Justement, c'est pour sauver des vies. J'ai rempli tous les formulaires de sélection. J'attends de passer les entretiens.
- (un accès de cruauté, soudain) Non mais écoutez, c'est pas sérieux. Vous n'avez plus l'âge d'être pompier, écoutez, vous savez qu'y a une limite d'âge, pour les pompiers. Vous avez quel âge, vous, par exemple?
- 47 ans.
- Ah non mais non, attendez, 47 ans, c'est trop vieux, hein. C'est beaucoup trop vieux, ça marchera jamais. Puis, vous ne me semblez pas en grande forme physique, enfin si vous me permettez.
- Oh mais je suis en pleine forme. Déjà parce que je marche beaucoup.
- Oui, la marche, mais bon, la marche...
Mais il faut de la force, euh (je bombe le pectoral), y faut... du muscle (je lève le poing, comme dans une manif de "force ouvrière"). 
- Mais c'est prévu, ça, je vais suivre un entrainement de musculation.
- C'est bien, y faut. C'est un atout. Mais bon, là, c'est pas la priorité pour vous, on est d'accord.
- Non, actuellement, je m'occupe de trouver des adhérents pour mon parti politique. Il y a beaucoup de choses à faire, par rapport aux étrangers, surtout. Les étrangers en Wallonie, les menaces terroristes...
- Ecoutez, je vous écoute, je ne souhaite pas discuter davantage, vous le comprendrez aisément, de votre... projet, de votre parti des Pericolosospore wallons, mais je veux vous dire que, d'abord, il faut bien comprendre ceci. Il faut savoir, voyez-vous, que peut-être, oui, vous allez rencontrer d'autres Pericolosospore, oui, peut-être.
- Sûrement, sûrement.
- Oui, sûrement, enfin bon. Y aura des Pericolosospore, d'accord. Y en aura. C'est sûr. Et c'est sûr aussi que vous allez fédérer des Pericolosospore avec votre programme, mais je peux vous dire une chose. Et excusez-moi de vous le dire franchement, ce n'est pas pour vous blesser, mais les seuls Pericolosospore que vous allez fédérez, ce sera de deux types bien particuliers de Pericolosospore. Premièrement, y aura des... enfin, des "malades" si vous voulez (j'fais des guillemets avec les doigts), des malades de la tête (j'indique  ma zone temporale), vous savez, des détraqués, des gens qui ont, donc, si vous voulez, des problèmes, de santé mentale, en gros, pour simplifier. Tout d'abord. Et peut-être, même sûrement, permettez-moi de vous mettre en garde, et c'est pour votre bien, des violents, des brutaux, des qui vont vous taper dessus, vous imaginez, ça, je pense...
- M'ouiiiii, c'est possible, je ne sais pas, non... (d'un ton sceptique, peu concerné).
- Si si, des violents, et vous le savez peut-être ou peut-être pas, mais vous savez qu'il y a beaucoup de malades mentaux, chez eux, qui sont chez eux. Mais qui pourraient être hors de chez eux. A l'asile psychiatrique. Par exemple. Oui sinon, alors, la deuxième catégorie de Péricolosospore que vous allez fédérer, ce sont des nazis, des skinheads d'extrême-droite, vous savez, qui n'ont plus de cheveux (je tapote mon crâne avec la main) et qu'ont des battes de base-ball dans leur cagibi et tout ça, hein.
- M'ouiii, on verra.
- On verra, on verra. C'est tout vu, attention. Bon, alors, vous allez... voir d'autres Pericolosospore.
- Oui ah ça, oui. Je dois réunir 500 signatures.
- Mais y a pas 500 Pericolosospore. Du moins dans la région liégeoise.
- Non, peut-être pas. Mais j'étends aussi à l'entourage. Je m'intéresse d'abord aux Pericolosospore, parce que c'est mes racines, puis après, la famille, les voisins les amis...
- Comme Jean-Marie Le Pen(w).
- Comment ça?
- Vous connaissez Jean-Marie Le Penw?
- Oui oui, je connais, de nom.
- Oui, Jean-Marie Le Penw, c'est ce qu'il disait: mon père et ma mère comptent plus pour moi que mes frères et mes sœurs; mes frères et sœurs comptent plus que mes neveux et nièces, qui comptent plus que mes cousins, cousines; puis les oncles, les tantes. Mon quartier compte plus pour moi que celui d'en face, et ma ville plus que le département, et mon pays est plus important que le pays d'à côté, etc.
- Et bien oui, c'est naturel, c'est logique.
- C'est logique si vous pensez que vous êtes le centre du monde.
- Oui, mais c'est normal, tout le monde fait comme ça. Vous aussi, vous pensez d'abord aux gens qui sont proches de vous.
- Des Pericolosospore?
- Des Pericolosospore. C'est naturel, c'est logique. Tout le monde fait pareil, vous feriez pareil.
- Mais allez ça veut rien dire, c'est pas naturel du tout, ça. Quoi...Qui... Si... si vous vous êtes un centre, alors tout le monde part aussi de son centre, et alors vous, vous êtes à la périphérie de son centre, et lui au centre de vot'périphérie, ça... ça veut plus rien dire, votre truc. Y a plus de centre, y a plus de périphérie, y a... y a plus rien. Quoi. C'est du délire. Vous êtes un dangereux, vous...
- Pas du tout. Je ne suis pas du tout dangereux. Ils font comme ça dans tous les autres pays, ils pensent d'abord à eux, et ils vivent entre eux. Et ici, les étrangers, ils vivent entre-eux, et ils s'occupent d'abord d'eux, c'est logique. C'est normal qu'ils vivent chez eux, pas chez nous.
- Mais ne faites pas de politique, alors, restez chez vous,  bien tranquille, à vous occuper de vos Pericolosospore à vous, si ça vous chante, et finalement occupez-vous de vous-même et laissez les autres Péricolosospore tranquilles à s'occuper de leur centre dont vous n'êtes même pas la périphérie hein qu'est-ce que c'est que cette histoire; c'est pas ça la politique,  la politique, c'est pas de vouloir organiser le monde à partir de son centre personnel, c'est pas comme ça qu'on fait de la politique, c'est pas...
- Mais si, c'est justement pour ça que je fais de la politique; je vous l'ai expliqué tout à l'heure. Je suis écologiste, nationaliste, et wallon. Et comme je fonde mon parti politique, je commence par les Pericolosospore. Il n'y a rien de plus logique, c'est tout à fait normal. Ce n'est peut-être pas normal pour vous, mais pour moi, c'est tout à fait normal. C'est logique.   
- Non, ce n'est pas logique. C'est même complètement illogique, sachez-le. Vous êtes un intégriste, un intégriste de vous-même.
- Oh-oh-oh, vous vous trompez, je ne suis pas un intégriste, ce n'est pas moi qui suis un intégriste, ce sont les étrangers qui veulent nous imposer leurs lois, et qui commettent des attentats terroristes.
- Écoutez-moi bien, et je vous l'ai dit tout à l'heure: vous vous trompez dans la compréhension de vous-même, de qui vous êtes. Votre centre, ce n'est pas que vous soyez un Pericolosospore wallon, ça, ça veut rien dire. Votre centre, il est où, votre centre? C'est ça la question. 
- Mon centre, c'est mes racines, le pays où je suis né, c'est d'être wallon.  
- Demandez-vous où est vraiment votre centre, quelle est votre place dans la société. C'est ça le problème. Le problème, c'est que vous n'avez pas de place dans la société, wallonne ou pas wallonne. C'est le problème de tous ceux qui comme vous, comme moi, n'ont pas de travail. Ils sont exclus du système économique; ça n'a rien à voir avec les "étrangers". Vous êtes un étranger vous-même. Je suis un étranger. Même sans aucun "étranger", en Belgique, en Wallonie, vous resterez exclu, vous resterez hors de la société. Vous n'irez pas chez les pompiers. Vous n'avez pas les qualifications pour ça, c'est tout. Aucun rapport avec des étrangers quels qu'ils soient. Et vous ne ferez jamais un parti politique, vous avez conscience, de ça?
- Je ne vois pas ce qui s'y oppose. C'est un droit démocratique.
- Les plus nationalistes et les plus xénophobes, en Wallonie ou en Flandre, qui font déjà la même politique que vous, avec vos idées, vous en empêcheront, vous n'irez nulle part. Vous avez l'air d'un militant gauchiste. Ils vous enverront paître: allez, ouste,  du vent, du balais, c'est ça qu'y vont vous dire, les autres Pericolosospore.
- Oh, ce n'est pas sûr du tout (sourire malicieux).
- Non, c'est vrai, ce n'est pas sûr. Vous aurez peut-être une liste de 30 "simplets", c'est tout (j'fais des guillemets avec les doigts). Parce que ce que vous dites, c'est simplet, et ça n'attirera que des simplets. Non pas que vous soyez simplet, comprenons-nous bien, mais peut-être que vous n'êtes pas tout seul. Peut-être que vous êtes conseillé par des gens qui vous utilisent. Vous êtes en contact avec des gens? On vous a promis que vous rentreriez chez les pompiers si vous réunissez le parti des simplets (j'fais plus de guillemets)?
- Non, c'est une initiative personnelle. J'ai adhéré au parti écologiste, mais je les ai quittés, parce qu'ils ne représentaient plus mes idées.
- Si vous voulez faire de la politique, faites de la politique, chez vous, en restant bien tranquille chez vous, avec des idées logiques, pas avec des idées illogiques pour vous exclure vous-même encore plus, et les gens qui sont dans la même situation que vous. 
- C'est justement pour cela que je fonde un nouveau parti, écologiste, nationaliste et wallon. Les étrangers occupent les place des wallons. Sans les étrangers, il n'y aura plus de chômage en Wallonie.
- Non, ça c'est ce que voudraient vous faire croire tous ceux qui vous utilisent, qui vous ont mis ces idées dans la tête, parce que vous ne comprenez rien à la politique ni à l'économie, mais si vous le voulez bien, on va pas reprendre cette conversation à l'infini... Il est tard... Non, moi ce que je vous conseille, c'est de faire chez vous l'arbre généalogique des Pericolosospore; ça, c'est gentil et ça n'embête personne. Y en a qui collectionnent les timbres-postes, vous, vous étudiez l'origine des Pericolosospore, ça suffira bien comme ça.
- Oui... Et donc vous êtes sûr que vous ne voulez pas rejoindre mon parti?
- Non, oui, je suis sûr, ça, il n'y a pas de doute possible là-dessus, non, vraiment. C'est pas douteux du tout pas du tout douteux. C'est...
- Et bien, bonsoir monsieur. Merci de m'avoir accordé votre attention.
- Bonsoir. Prenez bien soin de vous. Et attention, hein, pour les ailes des mouches.
- Non non non, ça non, il n'y a pas de... (fait-il en s'éloignant d'un pas précautionneux).
- Parce que je vous surveille, hein, même de loin. Je vois TOUT (je lève un  index prophétique). Bonsoir. Rentrez-bien... à Waremme.



          
                                          




                                                "Ouete d'Egypte" (photographie Christophe Eyquem)

dimanche 4 avril 2010

Souvenirs d'enfance. L'Île noire.




Je devais avoir 7 ou 8 ans. Notre instituteur, monsieur Demarche, nous avait branché sur un projet enthousiasmant de documentation. Nous devions rechercher des images, photographie ou dessin, de gorilles. J'ignore pourquoi des gorilles, mais c'était l'idée. Le truc, c'est qu'on pense rarement aux gorilles. En tout cas pas comme on le devrait.
Le concept, c'était de faire preuve d'originalité, sortir du lot avec quelque chose d'inattendu. Les plus imaginatifs se verraient récompensés par une mention au cahier d'honneur.
Le défi était fort excitant: nous ne parlions plus que de gorilles.
Bien décidé à me distinguer, mais ne sachant où orienter mes recherches, je mis mes parents dans la confidence au repas du soir. Sans mot dire et d'un air entendu,  mon père - documentaliste né - se leva de table et alla farfouiller dans un coffret où il rangeait des vignettes de provenances diverses.
Dans les boîtes de chocolat en poudre "Banania", on trouvait, quelques années plus tôt, des reproductions à l'identique de cases d'albums de Tintin, parmi lesquels L'Île noire. Et dans L'Île noire, toutes les apparitions dans le donjon du géant simien, qui annonçait le Yéti  de Tintin au Tibet.
C'était imparable. Avec ça, m'expliqua mon père, Demarche sera épaté, enchanté, subjugué. Personne, mais alors personne, ne trouvera l'idée d'aller dénicher les images du gorille dans L'Île noire. C'était montrer qu'on avait de la culture, de l'imagination. Immanquablement, scientifiquement, je serai en lettres d'or dans le cahier d'honneur.

Nous nous mîmes aussitôt en devoir de découper soigneusement les vignettes, afin de les débarrasser du logo qui trahissait leur origine publicitaire. Nous les collâmes sur un beau feuillet cartonné. Avec ma plus belle plume, je calligraphiai à l'en-tête du document: "L'Île noire".

Le lendemain matin, tous les écoliers remirent les fruits de leurs investigations au maître. Je jubilais intérieurement, en jetant un coup d'œil compatissant sur les photos de zoos et autres king-kongades dépourvues de toute originalité de mes condisciples. Après la collecte, Demarche nous annonça que la revue et les trophées seraient au programme du surlendemain.

C'est donc le cœur battant qu'après deux fois dormir, je m'installai à mon pupitre. 
Demarche fit son entrée dans la classe, salué par un silence concentré. Il exprima l'idée - délicieuse à mes oreilles - qu'à quelques notables exceptions près, la récolte était décevante. Tout le monde ou presque s'était contenté d'images convenues, stéréotypées, sans envergure. Je retenais mon souffle. Le moment historique n'allait pas tarder. 

Après avoir commenté d'un air contrit diverses photographies froissées et mal découpées, il marqua un temps d'arrêt. Il se dirigea alors lentement vers moi, à pas comptés, avec un regard impénétrable, riche de sous-entendus énigmatiques dont je détenais, seul, la clef.

"Qu'est-ce que c'est que ça?", fit-il d'un air coupant en déposant le feuillet sur mon pupitre
"C'est L'Île noire, monsieur", répondis-je avec une fierté hésitante.
"Je vois bien que c'est L'Île noire, je ne suis pas idiot", s'exclama-t-il, le sourcil froncé.
"Tu n'as pas honte de découper les cases des albums de Tintin dont tes parents te font cadeau, et qui coûtent très cher ? Des livres de collection à garder toute sa vie, et toi, pour les remercier, tu abîmes ces beaux albums, tu découpes ta collection de tintin, et tu t'imagines que comme ça, tu vas te faire bien voir? Mais n'as-tu donc rien dans la tête, est-ce donc un écervelé que voilà?"

J'étais sidéré, sonné, incrédule. Comme dans certains cauchemars, ma langue était devenue énorme, monstrueuse, obstruant toute ma bouche. 
"Je… je… je n'ai pas découpé", articulai-je à grand peine, dans un couinement qui devait évoquer le grincement d'une poulie mal graissée.
"Comment? Parle distinctement, je n'entends rien".
 "J-je n'ai pas d-d-découpé… C'est… mon père!"
"Aha, c'est ton père! Ton père a découpé dans ton album de tintin. Ton père t'achète de beaux livres pour les découper en petits morceaux, il n'a que ça à faire, bien sûr. Non seulement tu ne respectes pas les beaux albums de tintin que ton père t'achète, mais en plus, tu as le toupet d'accuser ton père, tu me mens effrontément, comme un grossier merle".
Impossible de "switcher", sinon avec le recul - il m'eût sans doute fallu cinq années de plus pour déployer une argumentation détaillée, éloquente, dénoncer avec emphase et lyrisme l'injustice absolue qui m'était faite là, mais non, rien, j'avais pas les mots. Juste un chaud bouillon de pleurs qui me montait aux yeux et que je m'efforçais de contenir avec difficulté. 

"C'est… PAS dans un album de tintin", répliquai-je sur un ton que j'aurais voulu éclairant, mais qui manquait apparemment de conviction.
"Mais bien sûr, voyons, ce n'est pas un album de tintin. L'Île noire n'est pas un album de tintin, et moi je ne suis pas professeur, je suis cosmonaute. De mieux en mieux. Qu'est-ce que tu vas encore ajouter pour te ridiculiser devant tous tes camarades?

Toujours sous le coup de la stupéfaction, et comme si je me parlais à moi-même, je ventriloquai comme un automate :
"Banania… C'est Banania".
Demarche, l'œil rond, genre halluciné, et se tournant vers la classe, répéta d'un ton théâtral: "Banania. C'est Banania. Vous avez entendu, comme moi: c'est Banania".
"Au coin, monsieur Pericolosospore, au coin, cingla-t-il en me saisissant doucement le pavillon de l'oreille dans le sens de la verticalité, je vais t'apprendre à faire l'impertinent."



Oui, Banania. C'était Banania. Les chaises à porteurs, missié, Léopold II, les caramels mous, triple buse, moule-à-gaufre, la malédiction de Rascar-Capac soit sur toi, bachi-bouzouk, anthropopithèque, le yéto-là-hi, le yéti-lo-ha.







mardi 30 mars 2010

"Le jeu de la mort" et les dividendes de la zéro-pensée



Le 22 février, sur sa deuxième chaine, dédiée aux événements culturels et sportifs, la rtbf diffusait un "document" à haute teneur "controversiale" suivi d'un brainstorming ahurissant de têtes pensantes, pour "susciter le débat"  (comme les films de Joachim Lafosse) le lendemain matin dans les croissanteries, les boucheries chevalines, les lavomatics, les pmu et les cours de religion laïque. Test d'audience pour une diffusion, deux semaines plus tard, sur France 2.
 
Dans un cas comme dans l'autre, ce fut un flop. Si en Belgique, cette tentative désespérée pour doper l'audimat a été été enfoncée par King-Kong de Peter Jackson sur tf1, elle fut moins suivie en France que Louis La Brocante.

Et c'est justice.


Il importe cependant d'en faire mention, comme on descend ses poubelles le soir avant d'aller dormir, et pour se souvenir qu'au rayon shampooing & vibromasseurs des librairies, on peut désormais se procurer "L'expérience extrême", de Christophe Nick et Michel Eltchaninoff, à côté de la pile du futur best-seller de Patrick Sébastien ("une révolte, pas la révolution". Manifeste du d.a.r.d., "rassemblement humaniste et citoyen de conscience et de pression" ***)



Que dire encore de ce grand moment de psychosociologie comportementale bidonnée? Pas grand chose, sinon qu'on nous expliquera vraisemblablement, après comptage du chiffre des ventes du produit, que - encore plus mieux que l'expérience de Stanley Milgram - les  véritables sujets du test n'étaient pas, en définitive, ceux dont on pensait savoir ou croyait penser qu'il l'étaient, mais nous autres mêmes, ce qui fera l'objet d'une seconde émission diffusée on l'espère avant la grille estivale.



N'ayant pas le courage de me fader la nième description du "dispositif" de cette émission (il suffit de taper sur google), je me contenterai de reproduire ici un commentaire que j'ai commis le soir de la diffusion belge, sur le site "intermedia" de la rtbf où tout un chacun-chacune était invité à réagir.




http://www.intermedias.be/profiles/blogs/le-jeu-de-la-mort?


" - Non, allez quoi, c'est un peu gros. Je sais que la rtbf aime parfois faire dans le malicieux. Je salue donc la mise en scène, quoique un peu épaisse.
J'y ai pas cru une seconde: émission potentiellement situable nulle part dans la géographie télévisuelle francophone: accents ni belges ni français ni canadiens, mais typiquement "cabotinants" (genre acteurs du Trianon, voyez, c'est tout un art d'être juste "un peu" mauvais), illustres psychologues parfaitement ringards et/ou inconnus (plus le bonus: un faux-vrai-bouquin écrit par un super-reporter et cosigné par un philosophe improbable).


Le tout agencé autour du fameux test de Stanley Milgram qu'on nous ressert sur la grille tous les 5 ans, comme si on était amnésiques.
Un seul candidat avait vu, nous dit-on, "le vol d'Icare", et de ce fait a dû être écarté de la sélection. Tous les autres, pourtant recrutés selon un vaste panel représentatif de la population - méthodologie scientifique oblige - habitaient sur Saturne.
Bien que ça soit le tube le plus resservi en plat, en sauce, en dessert et en pousse-café dans toutes les écoles de France et de Navarre depuis plus de 40 ans par tous les profs en panne d'imagination, ces hommes et ces femmes ont en majorité appliqué de fausses décharges électriques canon à de faux homologues, sans jamais y associer ce grand classique de la télévision scolaire.


Bref, "nous" sommes, télé-spectacteurs, les "testés" véritables de cette émission, qui se voudrait, un peu lourdement, une mise en abyme de notre propre crédulité ou de notre soumission à l'autorité de ladite télé.


Mais si vous voulez mon avis, ce genre de démonstration, sur le plan qu'on nomme, hum... "scientifique" (si on croit bien sûr que le champ du comportement humain peut se réduire à un behaviorisme positiviste toujours très coté), ne démontrera rien. Des enjeux de réflexion à somme nulle, juste du spectacle. 
Quel que soit le "bilan" qui en sera tiré, je n'y accorderai aucun crédit, car en ce qui me concerne, ça fait beau jeu que je n'accorde plus aucune autorité, aucune légitimité ni aux tests, ni à la télé, ni aux psychologues et sociologues de publicité-dentifrice.
Merci quand-même de m'offrir l'occasion de le dire. C'était marrant, sans plus. Mais sérieusement, on peut mieux faire: je vous mitonne un canular aux petits oignons quand vous voulez, et autrement plus crédible. Vous savez où me joindre. D'avance, merci.


PS: Christophe "Nick" (le bien mal nommé, car ne "nique" pas qui veut), et le spécialiste international de Stanley Milgram dont le nom ne me revient pas tout de suite, tsssss.


Mais honte aux "notables" (universitaires et autres) qui se sont prêtés à cette pantalonnade sur le plateau. Ça en dit long sur la non-pertinence de leurs propres travaux et leur incompétence dans leur domaine. Quand on en est en effet à postuler que les gens soient assez stupides pour gober tous ces stéréotypes de psycho-sociologie formatée années 50 (au point de ne pouvoir placer ces démonstrations fumeuses et rabâchées qu'à l'occasion d'un docu-fiction digne de vidéo-gag), on n'a plus qu'à raser les murs. "


" - @ jerzy pericolosospore, faut arrêter de boire et prendre des produits... faut allez faire dodo la ... "


" - Je me couche tard le vendredi et je ne bois pas. 

Pour les produits, soumets la question à Michel Eltchaninoff, philosophe français, co-auteur avec Nick du best-seller à paraître début mars: "L'expérience extrême", plus mieux qu'Ushuaia et Docteur Mabuse réunis, récit d'une expérience-enquête qui décoiffe, à la Stephen King, que personne n'avait vu venir dans la communauté scientifique, et qui va pourtant la bouleverser de fond en comble, heureusement précédée, déjà, par la diffusion télé du documentaire en prime-time, et dans quelques jours sur France 2, ô joie.


Rappelons que Michel Eltchaninoff est un des grands penseurs de notre temps, à l'égal d'un Luc Ferry, d'un André Comte-Sponville ou d'un Michel Onfray : auteur d'une plaquette sur Dostoïevski parue aux PUF, il y a 10 ans, malheureusement épuisée, mais plus connu pour l'immortel "Bronzer debout est une spécialité russe" ainsi que la saison 1 des "insupportables".


Cet auteur aussi rigoureux que facétieux n'a pas hésité à mettre ses compétences au service du grand journaliste Christophe Nick, pour faire enfin connaître au grand public des téléspectateurs et tateuses les travaux admirables du Zénon Ligre de la psycho-sociologie expérimentale, j'ai nommé le grand Jean-Léon Beauvois, principal intervenant dans ce bouleversant document, et spécialiste mondialo-planétaire des questions touchant à la Manipulation, évidemment.


J'ignorais encore, je le confesse, l'existence et l'importance décisive de ce "franc-tireur" jusqu'à ce que je tombe, à l'instant, sur la notice que lui consacre Wikipédia. Je cite:

"Jean-Léon Beauvois, prenant de la distance avec les méta-théories bien placés [sic] dans le Zeitgeist scientifique et culturel (interactionnisme, constructionnisme, cognitivisme, neuro-scientisme...) et revendiquant son matérialisme et son comportementalisme, a voulu développer, avec quelques-uns de ses étudiants (nombre de ses doctorants sont aujourd’hui universitaires) [re-sic. Qu'est-il diantre advenu des autres?], des axes de recherche non tributaires des dogmes des sociétés individualistes et libérales, dogmes trop souvent pris, en sciences psychologiques et sociales, pour des vérités méta-théoriques premières. Les thèmes de recherche sur lesquels il a travaillé ou qu’il a impulsés durant sa carrière relèvent de ce souci. Ils sont principalement en rapport avec l’analyse méta-théorique, théorique et expérimentale des processus socio-cognitifs, ces processus dans lesquels les rapports sociaux insérant les sujets et les objets de la connaissance sont autant constitutifs des connaissances générées et/ou utilisées que le sujet psychologique et les objets eux-mêmes (schéma ternaire de la connaissance ; voir 4, 5, 6, 7). Son dernier ouvrage (10 ci-dessous) insère une synthèse des analyses et des travaux réalisés dans un essai politique et historique sur le pouvoir social."


---> Tain, c'est beau. Je suis vaguement diplomé en phizolofie, et bien que je ne fasse pas "autorité" en ce domaine, je suis en mesure de confirmer que, manifestement, en dépit du patagon simili-scientifique ronflant de cet extrait de la notice wikipédienne (dans son intégralité, elle rend justice à J.L. Beauvois, car elle est quasi aussi importante que celle consacrée à Galilée ou Einstein, ou Jean-Baptiste Botul), les travaux laborantins de ce Pic de la Mirandole de la psychologie expérimentale d'avant-arrière garde fraient véritablement des chemins nouveaux, avec des hypothèses sur la "manipulation" du sujet par l'objet (et réciproquement, comme dirait Pierre Dac) jamais entrevues jusqu'à a ce jour, ni par Gaston Bachelard, ni par Jean Piaget, ni par Karl Popper, ni par Peter Sellers, ni par Michel Foucault, ni par Docteur Spock.


Il a fallu, pour en prendre connaissance, attendre le documentaire remarquable de Christophe Nick, flanqué, on ne l'a pas assez souligné, d'un soundtrack hollywoodien prenant, ainsi que d'un montage parallèle qui rendrait Eisenstein vert de jalousie, ce qui sans nul doute renforce l'impact épistémologique puissant des schémas à la "shadock" que le grand J.L. Beauvois, contempteur du totalitarisme manipulateur, esquisse sur son tableau à l'adresse de ses étudiants-collègues sortis tout droit de la saison 5 des Experts. 

Comme quoi la télévision mène à tout.

Merci et bonsoir. "


(*** En dépit ou à cause de l'investissement personnel harassant que requiert la tâche urgente détaillée par P. Sébastien dans l'émission culturelle de G. Durand ("l'objet du scandale"), il continuera à assurer la programmation hebdomadaire du "plus grand cabaret du monde".
Fer de lance de la lutte contre le népotisme et les privilèges, "les années bonheur" sera assurée, comme l'été passé, par Olivier Villa, son fils)



Addendum vaguement analytique, si tant est que l'ironie ne constitue pas, n'a jamais constitué une arme efficace pour résister à la propagation exponentielle de la bêtise légitimée:

Le nœud de l'affaire, s'il y en a une (je continue à croire à un pseudo-test "en abyme" où on croit et prétend tester la soumission du téléspectateur à l'autorité du protocole et de l'interprétation des figures de "scientifiques" initiant et encadrant cette émission), c'est que l'acquiescement au contenu de la "démonstration" (soumission à l'autorité, en l'occurrence celle d'un "jeu télé", d'une animatrice et d'un public) dépend justement du présupposé "méta-théorique", comme dirait Beauvois, en vertu duquel le télé-spectateur qui regarde "l'expérience" ET son "interprétation" ne peut manquer de "se soumettre" à la légitimité et au prestige du "scientifique" qui dit la "vérité" de la déduction du processus qu'il a lui-même induit.
Et sur quelles bases? Toutes les bases sont ici sujettes à contestation:

a)
On établit une équivalence structurelle entre la relation "animateur de jeu tv/candidat" et la relation "scientifique/testeur bénévole".

Il faut admettre d'évidence qu'ici, le contexte du "jeu télévisé" (de l'espèce "appuyez sur le buzzer") s'est substitué, dans l'espace-temps, à valeur et effet comparables, au contexte du test de Milgram.

Sur la base de cette équivalence fantaisiste et de cette transposition hasardeuse, on "construit" un dispositif de "test" censé mesurer d'emblée les mêmes effets induits par les mêmes causes.

b)
Mais s'agissant du postulat behavioriste de Milgram lui-même, indépendamment des équivalences frauduleuses opérées ici, un problème se posait déjà : que mesurait au juste le test de Milgram? Etait-ce forcément ce que Milgram posait comme son hypothèse, aussitôt imposée comme "donnée" de base indiscutable: la soumission à l"autorité du "savant" - le sujet supposé savoir - qui donne des directives? Qu'en sait-on au juste? Les réactions induites pouvaient s'interpréter autrement.

Par exemple: en quoi serait-ce de la "soumission", et "l'obéissance" est-elle identifiable à de la "soumission"?
Le type qui exécute des consignes, même les plus innommables, est-ce forcément sa soumission qui est en jeu? La prétendue abdication de la responsabilité propre, secondarisée dans une chaîne de responsabilités en amont et fragmentées, cela veut-il dire "soumission"? C'est devenu une sorte de "prêt à penser" depuis les écrits de Arendt  (du moins ce qu'on en retient généralement) sur "la banalité du mal" et les fonctionnaires de l'état nazi.

Or c'est un postulat un peu faible que d'invoquer, dans le champ des décisions d'un "fonctionnaire" à l'intérieur d'un cadre "x" de criminalité étatique, une "perte d'autonomie" du sujet, interprétable en termes de "soumission/obéissance". Pourquoi le sujet serait-il par-là dépossédé de sa liberté et de son choix? Il peut tout à fait agir en toute responsabilité et par pleine conviction, adhésion à une cause ou une vision du monde qu'il croit juste et légitime, au nom du "bien".
Et c'est bien plus alarmant que simplement "abdiquer" sa responsabilité et se soumettre, et bien moins facile à excuser. Le zèle, c'est aussi l'affaire des zélotes, et les zélotes c'est pas bien difficile à trouver dans une société qui passe son temps à définir et délimiter un "axe du bien", "un axe du mal", une catégorie spécifique de la population désignée à la stigmatisation, à la diabolisation, aux caractéristiques d'une altérité radicale en vertu de laquelle l'autre en tant qu'autre sort des formes définies de l'empathie, n'est plus identifiable à un "alter ego". L'immigré, le chômeur, etc.
L'agent de l'Onem qui applique au contrôlé la sanction de la privation de ses indemnités de chômage, décidant sur la base des critères quantitatifs et "objectifs" de sa liste que ce dernier ne remplit pas les conditions d'une "recherche active et permanente d'emploi", applique-t-il ainsi les directives du ministère de l'emploi faisant autorité et secondarisant sa "subjectivité", ou bien estime-t-il, en âme et conscience personnelle, depuis sa position de salarié, et plus particulièrement de salarié sous-traité et mal payé pour un boulot ingrat, que le contrôlé ne mérite effectivement pas ses indemnités? Etc.

c)
L'inénarrable "spécialiste" Jean-Léon Beauvois brandit avec éloquence, s'en émouvant lui-même (ou feignant de) comme un prestidigitateur s'extasierait et s'hypnotiserait de faire sortir des lapins de son propre chapeau truqué, sa batterie de concepts éculés, si impressionnants et si spectaculaires: "totalitarisme", "manipulation", big brother télévisuel et compagnie.

C'est plus qu'un peu faible et facile dès qu'on s'interroge un instant, dans les termes évoqués ci-dessus, sur la pseudo-évidence des liens de causalité posés entre "obéissance" et "soumission", et dès lors qu'on tient également compte d'analyses plus contemporaines (au-delà de l'éternel schème pontifiant du "totalitarisme" et de la "perte d'autonomie du sujet"), foucaldiennes et autres, qui montrent que les procédures opératoires du pouvoir correspondent aujourd'hui davantage à des logiques de décentralisation, de dispersion, et surtout sont solidaires de processus de "subjectivation" libre et intime, bien plus efficients que les vieux trucs de l'aliénation verticale (valorisation constante de la responsabilité, de la conscience autonome, de l'affirmation de soi, de l'initiative personnelle, de la "résilience" - comme il en fut discuté ici).


d)

- Dans le cas de cette émission, non seulement ce genre de présupposés éthologiques "prêts à penser" organise les conditions matérielles de la prétendue "expérience", mais encore son protocole n'a rien de "scientifique", malgré l'évidence censément partagée que la psycho-sociologie comportementaliste repose sur l'établissement de panels, selon des fréquences statistiques représentatives d'une "population" dite "standard: en quoi les "candidats" sont-ils représentatifs d'une "norme"? Sur quelles bases cette "norme" aurait été étayée?

Les candidats ont été sélectionnés au hasard, selon une procédure de "concours" spontané: ils ne sont donc "représentatifs" de rien du tout. Mais, même dans le cas - non avéré - de la constitution d'un public-cible recruté selon on ne sait quel panel statistique, ce panel participerait lui-même à l'édiction arbitraire de la "norme" dans des termes qu'on reconnaît comme légitimes exclusivement en fonction de l'autorité non discutée de la psycho-sociologie "scientifique" opérant ici ses inductions.

Donc, dans le meilleur des cas, quel que soit le contenu déduit de ce qu'on nomme "résultat" du test selon les présupposés interprétatifs discutés ici, ce genre de démonstration repose exclusivement sur le postulat - qui fait consensus - d'une soumission à l'autorité de "l'expertise scientifique" qui dit le "vrai" et crée les conditions du "vrai".