lundi 3 septembre 2012

The man from earth (Richard Schenkman, 2007)



Cent fois j'ai voulu arrêter, mais au moment de prendre la télécommande, quelque chose d'hypnotique me retenait.

C'est une pièce de théâtre dans un appart au milieu des bois. Y a un gars, prof d'on sait pas quoi dans une univ on sait pas où, qui décide de se faire la malle en douce après 10 ans de service. Ses collègues le rejoignent pendant qu'il fait ses paquets à sa maison de campagne: tu allais nous larguer sans dire au revoir, hein, mon cochon.
Le mec est embêté, comme contrarié.
Se forme une sorte de comité pour un colloque improvisé, chacun chacune ayant sa petite spécialité pour une causette en bonne et due forme. Plus une étudiante, amenée là sur la selle de moto d'un prof d'anthropologie à katogan et bluejean délavé..
Et là, le mec cloue tout le monde: il leur révèle qu'il est un homme de cro-magnon. Il a des milliers d'années mais ça se marque pas trop sur son visage. C'est pour ça que tous les 10 ans, il change de bled, pour pas trop attirer l'attention.
Les collègues sont un brin sceptiques. Ils le pressent de questions. Régulièrement, l'un ou l'autre s'agace: "dis donc, es-tu bien sûr que tu n'essaies pas de nous faire une blague?"
Mais il a réponse à tout, et super-chiadée. Chaque spécialiste est collé dans sa spécialité, et l'a mauvaise. Le prof à katogan se méfie trop, y pense que le gars a pété une durite et menace de psychopathologie sévère. Il appelle en loucedé un gros pote psychanalyste, qui se radine, pour une séance de divan improvisée. Mais l'homme de cro-magnon ne veut pas en démordre. D'autant que le big scoop est imminent: il a été plein de mecs, et notamment Jésus. Et là, il troue le cul de la pimbèche catho-intégriste. Il lui révèle qu'il a tiré son enseignement de Bouddha, un mec formidable qui a été son maître. Pis son message a été altéré par toute une série de fanatiques prêts à croire toutes les sornettes possibles et imaginables. La vieille peau manque de caner d'apoplexie. Le psy se fâche tout rouge, brandit un revolver.

Je peux pas tout vous raconter, y a plein de rebondissements comme dans un Agatha Christie. Mais je note une réplique savoureuse de l'étudiante (en anthropologie, à l'univ donc): "aviez-vous un dinosaure domestique?". "- Non, réplique le mec patient comme le Jésus qu'il est, ils vivaient à une autre période". Un film où on apprend plein de trucs. Je vous le recommande.


Y a un gus, quelque part sur la toile, qui semble trouver que c'est un bon film. ça ajoute au mystère.



Quand Pauline s'ennuyait à la plage (le spectateur dans tous ses états, part. III)







Grosse envie de me plonger dans les deux volumes de Chroniques de Pauline Kael.

(P. Kael est morte en 2001. Date peut-être fatidique pour elle, quand on se souvient qu'elle désigne un des films qui l'affligea le plus au monde.)

Pour le peu que je glane sur le net, en français, ça me chipote, les jugements de Kael. Impression que la logique qui les organise est davantage de l'ordre du pulsionnel. Je peine à saisir leur ligne de force ou de cohérence, même si j'affectionne assez cette manière de parler des films.

Elle pratique la mauvaise foi d'une part, l'emportement subjectif de l'autre, ce que je fais aussi, donc ça me gêne pas trop. Ce qui me gêne, bien entendu, c'est quand elle les applique à des films que j'aime.

Je tombe sur ses formules à l'égard d'Antonioni, et là, ça me chipote franchement.



Blow-up
:

« Antonioni charge son atmosphère d’un tel symbolisme obscur et d’un sentiment d’importance si pesant que les spectateurs se servent du film comme dépotoir du rebut intellectuel. On nous sert des phrases toutes faites du genre : "la froide mort du cœur", "un érotisme glaçant dans sa désolation", et "un monde tellement saturé de stimuli synthétiques que les vrais sentiments sont étouffés" et cetera, car Antonioni inspire ce type de jargon. »

J'ai rien vu de ce qu'elle y voit, c'est elle qui reconstruit, me semble-t-il, le film dans le sens de sa détestation. Elle ne nous parle pas du film, mais des phrases que ce dernier inspire chez un certain type de public. Là est sa mauvaise foi, car si on a le droit (parfois même le devoir) de s'agacer des postures et effets de mode suscitées par des œuvres, ça n'engage pas forcément les œuvres elles-mêmes, ça n'autorise pas à les réduire à leur seule réception. Kael semble assez coutumière de ce genre de tour de passe-passe critique. Souvent, elle aime ou pas en fonction de la production de discours et d'attitudes que suscite tel film dans un microcosme situé, et elle jette l'enfant avec l'eau du bain. Mutatis mutandis, c'est un peu procéder comme ces chroniqueurs légitimés qui vous expliquaient dans leur tribune, sans rire, que si Breivik le tueur norvégien affichait sur sa page facebook qu'il était fan de Kafka et d'Orwell, cela ne saurait étonner, car l’œuvre de Kafka ou d'Orwell est porteuse d'une vision paranoïaque, misanthrope et nihiliste de la société.

On dira alors, plus modérément, en termes de positionnement "esthétique", que Kael fustige un certain type de cinéma qui, selon ses critères, serait plus dans l'abstraction ou le formalisme. Mais si c'était le cas (je ne le crois pas vraiment, au vu de ses emportements ambivalents), ce serait plutôt elle qui s'enferme, et nous enfermerait, dans cette alternative binaire et fausse entre "froid" et "chaud", "vrai" et "faux", "abstrait" et "concret", etc. Ce n'est donc pas là que ça se passe. La "congruence" de la "vision du monde" que dessine Kael à travers ses goûts "faits de mille dégoûts", puisqu'il s'agit aussi d'aimer contre une "vision du monde" qu'on associe à des œuvres, n'en est pas moins problématique.

D'une main, elle voue aux gémonies the deer hunter de Cimino (merci Dr. Apfegluck pour la citation):
 "[...] La substance même du film – le contraste entre la communauté de Clairton et le chaos vietnamien – offre un message isolationniste classique : l’Asie devrait être laissée aux Asiatiques, et nous devrions rester chez nous, mais si nous sommes contraints d’aller là bas, nous leur montrerons de quoi nous sommes capables [...]"

De l'autre, elle porte aux nues extatiques le maniérisme opératique d'un Coppola ou d'un De Palma. Apocalypse now est-il fondamentalement moins puant politiquement et éthiquement que Voyage au bout de l'enfer? En outre, cette dénonciation de "l'isolationnisme" est tout aussi courte qu'ambiguë: cela n'invalide nullement le principe d'une guerre à visée expansionniste et/ou impérialiste, et ça n'effleure que du bout des lèvres le différentialisme racialiste ressassé en sourdine par la plupart des films "de guerre" de l'époque, sous la forme d'un "trauma" qui ne concerne jamais que le seul point de vue américain, et dont "l'antimilitarisme" n'est à tout prendre qu'une façade autorisant de se plonger avec délectation dans le vertige de l'apocalypse guerrière.

Le cinéma d'Antonioni lui apparaît comme l'archétype de la "pause post-analytique". Y promènent leur "désenchantement" des "personnages [qui] sont des intellectuels en carton-pâte, rejoignant la vision bourgeoise de la stérilité artistique" (ça s'applique autant à la dolce vita). Par contre, les mignardises post-analytiques du cinéma de De-Palma, avec son défilé lancinant d'Obsessions kitsch à la body double ou phantom of the paradise, elle trouve ça ultra-formidable...

Elle s'extasie devant le boursouflé, terriblement daté et vain (qualification qu'elle affectionne pour parler de... Kubrick, voir infra) blow out, mais soupire avec bcp d'agacement devant Fellini Roma.

Elle hait le "fascisme" de dirty Harry, tandis qu'elle se trouve fascinée par celui de straw dogs, à propos duquel elle rédige un article fort élogieux ("premier film américain qui soit une œuvre d'art fasciste"). 

Si on veut lire quelqu'un qui n'est pas franchement "fasciné" par Peckinpah, ce serait intéressant de se rapporter à l'analyse du straubien Louis Seguin (1929-2008) (dans Une critique dispersée, 10/18, 1976, faut fouiner dans les occasions): il ne fait pas dans la dentelle à propos de ce film. J'aime bcp Peckinpah, et aussi Straw dogs, mais quand je lis Seguin, j'en ai un peu honte. Il faut dire que lorsqu'on parcourt ce recueil - que je recommande car ça défrise -, on est enclin à mettre à la poubelle 90% de la production cinématographique...
Seguin applique à Straw dogs ce traitement même que Kael réserve au seul Deer hunter, mais va davantage vers le fond du problème:

"Son récit abandonne les alibis du passé pour l'âpreté du présent et les terres abstraites de la légende pour ces lieux d'exil où l'homme américain apporte sa volonté de paix mais se voit contraint, malgré sa répugnance, d'user contre un indigène sanguinaire de son génie, de son courage et de sa technique. [...]
Peckinpah reprend sans ironie la fable du petit tailleur en l'accommodant à la sauce trouble du fascisme. La publicité montre cet axe: "il devient un homme en en tuant sept autres". [...] Peckinpah clôt avec assez de conséquence un cycle des alibis moraux de la répression. Il montre avec le mérite minimum de sa naïveté leur mécanisme et leur destin. Mais l'autocritique de cette paranoïa sera réservée au splendide a clockwork orange de Stanley Kubrick".

Une lecture qui se justifie amplement, considérant que Peckinpah lui-même présentait ce film comme une pierre jetée dans le jardin des militants pacifistes de "gauche" (on est en pleine période de contestation de l'intervention américaine au Vietnam) qui se voilent la face sur la nature fondamentalement violente, animale et barbare de l'être humain.
Par ailleurs, les thèses du paléoanthropologue, dramaturge et scénariste Robert Ardrey (African genesis, The territorial imperative, ouvrages qui lient la naissance des "civilisations" à la naissance de "l'art de tuer") exercent à cette époque une forte influence non seulement sur Peckinpah, mais encore nombre de cinéastes et scénaristes œuvrant à Hollywwod, dont... A.C. Clarke & Kubrick qui s'inspirèrent notamment de sa killer ape theory pour la genèse de 2001...


C'est d'ailleurs curieux de constater à quel point les analyses de Seguin présentent une sorte de symétrie inversée avec celles de Kael. Il se tient dans l'ombre d'un travail de taupe creusant des trous dans les séductions de l'industrie des loisirs, elle se tient comme une diva redoutée dans la lumière coruscante des sunlights, distribuant les bons et les mauvais points à qui l'amuse, l'émeut ou la divertit ou au contraire la mortifie d'ennui et "insulte son intelligence".
Ce qu'elle aime, il l'exécute; ce qu'il apprécie, elle l'expédie.

Paul Schrader était son grand chou-chou. Mais l'idéologie douteuse innervant les scénari et films de ce dernier est-elle fondamentalement si différente de celle d'un Friedkin, qu'elle déteste? Cohérente dans ses amours ou désamours ou plus simplement pusillanime dans sa possessive maternance (dont même Coppola semble se plaindre)?

D'un autre côté, elle loue Altman, mais en quoi Altman serait-il plus proche de la "vie" qu'un Antonioni? Le dispositif de mise en scène d'un Altman n'est pas moins artificiel ou concerté que celui d'un Antonioni, même s'il produit une expérience qui semble être à l'opposé. Le critère décisif, ce serait quoi, alors? Que ce dernier serait typiquement "américain", et pas l'autre? Sauf quand il se prend pour Bergman (trois femmes)? On se perd en conjectures.

Elle porte aux nues Godard, surtout pour bande à part, qu'elle voit comme un manifeste existentialiste (si on veut) pour un "style de vie". Mais Godard n'est pas moins formaliste, distancié, froid, intellectualiste, qu'un Antonioni si on se met à jouer sur ce genre de poncifs binaires. Et bande à part n'est pas si séparé du reste de l’œuvre de Godard (Pierrot le fou, que Kael ne supporte pas), n'en déplaise à ceux qui s'échinent à repérer des "périodes" ou des schizes "magiques" chez un cinéaste, triant le bon grain de l'ivraie et créant ainsi une ligne de démarcation rassurante entre ce qu'ils aiment et ce qu'ils n'aiment pas chez ce dernier.

Elle réclame de l'humain, du concret, du corps, de la sensualité, de la violence (et justement un de ses dadas semble être de dichotomiser continellement la "tête" et les "jambes", comme dans l'émission de Pierre Bellemarre, jadis); elle vomit les tièdes, selon l'expression consacrée, mais elle supporte pas Cassavetes, trop "collant" ou "promiscuitant" à son goût.

La posture de l'authenticité prisée par un certain "naturalisme" à cœur ouvert l'indispose fortement (surtout quand ça vire au sentimentalisme "trop honnête" et narcissique pour être vraiment honnête: Eustache, sa maman et sa putain - et j'aurais tendance à lui donner raison); ce qui ne l'empêche pas de suspecter systématiquement de froideur chirurgicale ou vivisectionniste les cinéastes chez qui à l'inverse le feu couve intensément sous la glace, comme on aime à dire quand on cause de la musique de Ravel. Kubrick et Antonioni constituent à cet égard une sorte de paradoxe inquiétant, indécidable, l'incitant à sortir inlassablement la grosse artillerie pour les rabattre univoquement sur l'ennui distingué que génèrent les "dissertations", "thèses" et autres "pensums" de salon dépourvus d'affect, selon l'antienne.

Elle adore the warriors de Walter Hill, moi aussi, et perso, je ressens dans the warriors une tonalité affective et esthétique fort proche de ce qui me touche dans l'univers d'Antonioni. Je développe pas, ça nous entrainera trop loin. Juste dire que voilà un film à sa façon aussi ludique, abstrait et lunaire que le serait éventuellement "blow up". Avec même une dimension statuaire à la Marienbad ("A voir ces films, on pourrait se dire que la détresse morale est la dernière trouvaille des grands couturiers", écrit-elle au sujet du Resnais).



Elle vénère le dernier tango à Paris, qui lui a procuré une telle émotion qu'elle n'hésite pas à comparer sa vision au choc de la première du Sacre du printemps en 1913.

Grand bien lui fasse.

Le dernier tango, dont je n'ai jamais pu pousser la vision au delà de 50 minutes (principalement par ennui), concentre à mon sens tout ce qu'on peut faire en matière de « froide mort du cœur », « érotisme glaçant dans sa désolation », et « monde tellement saturé de stimuli synthétiques que les vrais sentiments sont étouffés ».
Quant au reste de la filmo de Bertolucci, y compris 1900, j'y vois pour ma part tellement d'artifices, didactismes lourdauds, vacuités languides et morbidités chic et choc, que je donnerais tout Bertolucci pour cinq minutes de l'émotion que me procure ce Barry Lyndon à propos duquel elle déclare:
« Kubrick refuse de nous divertir, même de nous émouvoir, ce qui fait de ce film l'un des plus vains qu'il m'ait été donné de voir. », ajoutant même: "Ceux qui partagent la morale de Kubrick, selon laquelle les humains sont dégoûtants mais les choses exquises, s’y retrouveront certainement".
Ah, l'éternel poncif - dont elle lança en partie la mode - et qui la rend proche, pour une fois, d'Antonioni: "Vous savez, dans 2001, les meilleures choses sont les machines, qui sont bien plus splendides que ces idiots d’humains". (On s'amusera - ou pas - en consultant ici et quelques jugements proférés par des cinéastes renommés sur l’œuvre de leurs estimés confrères).


[Nota bene sur Kubrick: on réduit encore si souvent les films de Kubrick à des procès d'abstraction, à des démiurgies froides et désincarnées, où tout est décidé, déterminé, plié à l'avance; entomologiques: on y regarderait les hommes se débattre comme dans une toile d'araignée, et blablabla. Rien de plus faux selon moi: ce sont justement parmi les films les plus ouverts, qui se signalent avant tout par leur incroyable richesse plastique, au sens de "ce qui peut changer de forme sans se détruire". Le goût de Kubrick pour les symétries, loin d'enclore l'espace, est perspectiviste comme les œuvres des grands maîtres de la renaissance, férus du nombre d'Or. Il ouvre au spectateur les cadres de la rêverie poétique, du vagabondage, il construit l'oeil amoureux des espaces qu'il recrée et habite. On a raison de rendre justice au Kubrick sensoriel, dont la plus grande abstraction rejoint la plus grande sensualité. Ligeti, son "frère" en musique, pourrait-on dire, y a pas plus sensoriel.
Pauline Kael est peut-être bien rigolote, c'est vrai, un peu, mais pour le coup elle manquait vraiment de sensualité (pareil à propos d'Antonioni. Alors, on rit, un peu, mais on a un peu honte d'être otage de ce rire là. Il y a un fond nauséabond, poujadiste, dans cette hargne contre le soi-disant "intellectualisme"). Kojève avait écrit un papier sur les toiles de son oncle Kandinsky. Il les qualifiait de "peintures concrètes". On peut mutatis mutandis appliquer ce terme à Kubrick. Shining, 2001, Barry Lyndon, EWS, sont des films que je peux voir et revoir sans jamais me lasser, toujours un plaisir immense. Le terme de "film-cerveau" a suscité beaucoup de malentendus, aussi. Car dans les ukases de la critique, on en est venu à confondre paresseusement "film cerveau" et "film cérébral", ce qui bien sûr n'est pas du tout la même chose. Il y a tellement de films prétendument consacrés au corps et aux corps qui sont cérébraux, cousus des lèvres et d'la bite que c'en est étouffant. Pas un seul angle où se réfugier pour avoir juste le droit de regarder sans être emmerdé le motif d'un tapis, un lampadaire projeter sa lumière indirecte sur un lambris, une fanfare de mirlitons dans un pâturage anglais, les vitrines d'une rue commerçante illuminées par les lampions de Noël, etc. Alors non seulement on a du plaisir à regarder, dans les films de Kubrick, mais en plus, on a le droit de construire, à son rythme, sa lecture, sa compréhension, ses jeux de renvois et ses références, car ce ne sont pas les échos et les mises en abyme qui manquent. C'est quand même sympa, pour nous, spectateurs, je trouve.]


Chacun verra donc midi ou minuit à sa porte.
Fin de l'article de Seguin sur Le dernier tango:
 [...] L'écrivain de Madame Edwarda n'est pas le moraliste de cette perdition dont le dernier tango offre un aussi complaisant spectacle. Il n'affirme que l'irrégularité du langage érotique, sa progression au détour de sa propre loi [...]. Ainsi sa figure préférée est-elle l'ellipse et son récit la seule forme achevée, systématique, du vouloir dire.
Faute de le reconnaître, Bertolucci ne sait offrir qu'un catalogue. Loin de tout délire c'est au boniment, à la forfanterie du de plus en plus fort qu'il nous convoque. Le dernier tango est le film d'un camelot économe et désuet qui partage avec d'autres cinéastes de sa génération les velléités d'un dandysme timide, l'obsession du nouveau riche, le désir inconséquent d'exhiber sans l'offrir le détail de son acquis. Sa bravade décorative lui fait rechercher l'échantillon, le signe voyant et le banal, bref: l'esthétique du on, le décor où l'on tourne, le costume que l'on porte et l'hôtel où l'on couche. Ses fantasmes, malgré les jurons et les "mets-moi deux doigts dans le cul", s'en remettent, et c'est ce qui fait leur succès, au seul pouvoir de la lésine. Le dernier tango mime la passion virile de l'accumulation. Et puisque ce cinéma parcimonieux de voyageur de commerce louche vers Bataille, laissons à Bataille le dernier mot:
"En tant que classe possédant la richesse, ayant reçu de la richesse l'obligation de la dépense fonctionnelle, la bourgeoisie moderne se caractérise par le refus de principe qu'elle oppose à cette obligation".

Alors, manifestement, ce qui lui tient à cœur, comme je le mentionnais plus haut, c'est d'adresser des piques à une catégorie socio-économiquement déterminée de critiques-spectacteurs "bourgeois", catégorie qu'elle reconstruit, objective et fantasme essentiellement depuis sa position paradoxale (car peu interrogée par elle-même) de "critique influente" et "prescriptrice d'opinion" dans le chic et intello the New Yorker.

Toujours à propos de blow up:

« Les gens me semblent terriblement prêts à abandonner logique, perspective et humour pour subir la dernière pénitence à la mode ; à peine installés dans leur appartement de l’Upper East Side, les critiques new-yorkais écrivent comme s’ils s’apprêtaient à partir en retraite monacale le lendemain matin. »


Mais parlez pour vous, madame. Je n'ai pas d'appartement dans l'Upper East side et me contrefous des dernières pénitences à la mode. Pourquoi devrais-je me ranger dans la catégorie des intellectualistes snobs qui se couchent systématiquement devant des impostures arty? Je n'ai jamais été "à la mode", n'ai jamais mis les pieds dans une cave "underground" ni rêvé de briser la guitare de Jeff Beck pour faire mon intéressant. Si le "swinging London" des sixties m'interpelle autant qu'une motte de beurre, il faut donc que j'aie retiré autre chose de la vision de blow up.



En somme, Kael n'envisage pas une seconde que ce qui ne l'affecte pas puisse éventuellement témoigner de son incapacité d'être affectée, elle: si d'aventure d'autres étaient affectés par ce qui échoue à l'affecter, c'est forcément parce qu'ils sont abusés et faux-cul. Vous ne sauriez être affecté par ce qui ne m'affecte pas, donc, vous avez l'illusion d'être affecté, par conformisme, par peur de passer pour un imbécile. C'est ce genre d'intimidation que pratiquait aussi un Jean-Louis Bory.

La formule, devenue quasiment un ukase publicitaire, caractérisant l'intransigeance de Kael, c'est "la critique qui regarde avant de révérer"... Mais ça donne pas mal de grain à moudre à la posture "beauf", entendons par là un "anti-intellectualisme" revendiqué et burné, autorisant à déprécier à bon compte, et sous couvert de ne "pas s'en laisser conter", les films qui manquent de "fun" au sens qu'exaltera la cinéphilie d'un Tarantino (lequel considère Kael, il le répète souvent, comme sa "seule école de cinéma").


A propos de Zabriskie Point:

« On est embarrassé pour Antonioni non parce qu’il insulte l’Amérique – tout le monde le fait, on y est habitués –, mais parce qu’il insulte notre intelligence. »


Mais qui décide, à la place du spectateur, de son intelligence?
Et c'est un peu fatigant, cette façon de glisser du je" du plaisir (ou du déplaisir) perceptif à un "nous" englobant, qui plus est national...


mercredi 22 août 2012

Hadewijch (Bruno Dumont, 2009)



Je dois dire que j’ai trouvé ça très mauvais, poseur, clichetonnant, pénétré de fausse profondeur, de fausse altitude, de fausses évidences, de représentations toutes faites, de schémas imposés, pavloviens, de valeurs morales réactionnaires, de dogmes, d’idéologie omniprésente, de démonstrations, de pure abstraction déguisée en pure sensation. En un mot : fumeux. Fumisterie et mystification.
Sans parler d’une forme de racisme « spontané », dira-t-on, assez brut de décoffrage. L’Arabe, il ne sait pas trop ce qui lui a pris: une pulsion, un instinct, il lui fallait absolument chouraver une mobylette. Chassez le naturel, il revient au galop. La pauvre fille milliardaire, elle, elle a d’autres problèmes viscéraux: elle veut s’unir à Jésus, ce qui l’empêche certes de s’unir charnellement à l’Arabe voleur de mobylettes. Mais quelque part, cette disjonction va permettre un détour intéressant, par le grand frère, un théologien. Un bref dévoiement de l’appel christique dans les impasses de la religion musulmane, laquelle va rapidement se révéler, comme de juste, poseuse de bombinettes et pourvoyeuse de mort.
Quel naturaliste, quel vériste, ce Dumont. Quelle finesse, quelle justesse dans la monstration du réel dans toute son évidente crudité. Et quelle expérience mystique, nom d’une pipe: à la fin, la fille est sauvée de la noyade. Par la main tendue de l’ex-taulard au corps décharné, le mec du terroir, le Nord célinien, sorte de martyr aux grands n’oeils tristes pleins d’innocence. Rencontre de Jésus réincarné parmi les humbles de la terre. Le vrai message du christianisme primitif, quoi. Quelque chose à quoi on ne s’attendait pas du tout, mais alors pas du tout. Ce n’est pas du tout un schéma convenu, une imagerie d’Epinal. Ah non ! Ne confondons pas tout: le cliché est transcendé par la beauté formelle, austériforme, qui atteint à la justesse vraie dans l’artifice. Comme quand on filme un âne qui est plus qu’un âne, presque un Roi mage quelque part, tout en restant un âne en tant qu’âne et essence de l’âne. Et c’est ça qui est beau. Et ça va nous chercher directement aux tréfonds enfouis de notre âme comprimée dans le corset des poncifs. Au delà des poncifs. Moi, j’appelle ça la grâce. Il n’y a plus qu’à se taire, et ressentir la beauté des choses, c’est tout.
Une évidence, par contre, qu’on pressentait, le côté Bernanos du bonhomme, c’est que Dumont est très à droite. Il emprunte tout son arsenal de mystique de grand bazar aux ukases de la droite spiritualiste. Avec tout son folklore du « Nord », les taiseux, les purs, les idiots, les bonnes sœurs, etc., qui sont en contact direct, non corrompu, avec la terre nourricière, branchés au suc même des éléments. Pure puissance de l’invisible. Voir l’invisible, voir avec le cœur, l’âme redevenue innocente, l’œil intérieur de l’aveugle qui voit mieux, miracle des mains nues, etc. Encore un (tout petit) effort, et il sera complètement barrésien ou maurrassien.
Dans le bonus, cet ex-philosophe catholico-bressonien, saint-innocent roué – se foutant gentiment de notre figure (si ça se trouve) – fait le procès de la philosophie (enfin la philosophie dite « rationnelle », dont Derrida nous montrera peut-être qu’elle n’est pas l’opposé de la folie, mais elle-même un affolement), et nous explique à quel point la mystique va plus loin, plus vite, plus fort, au delà des mots: c’est du senti et du ressenti, au delà de tout bazar. Oui, on s’en doutait un peu. C’était assez voyant, même si c’était purement invisible ou purement quelque chose de… pur.
C’est qu’il cause bien, le Dumont. J’en étais comme deux ronds de flan. Encore un peu, je filais fissa m’acheter l’intégrale de Nicolas de Cues dans l’édition reliée pur cuir de vachette des bocages normands. Toutes les deux minutes, il nous sort sa formule impressionnante, une sorte de toc : « et puis l’actrice est montée en grâce », « la caméra est montée en grâce », « le paysage est monté en grâce », « je suis monté en grâce ». Mais monte où tu veux et sur ce que tu veux, mon gars… « Monte là-dessus », comme disait Harold. Prends l’ascenseur céleste, tu monteras plus vite encore. Opposition rabâchée entre le concept (abstrait) et les sens (concrets), en amont l’archaïque dichotomie entre « la raison » et « l’instinct ». N’en déplaise à ce gauchiste de Deleuze qui ne distingue pas les deux, les concepts et la vie, le sens et les sens, la sensation et sa logique, le point de vue et la construction de sa perspective, et aimait le cinéma, certainement en se trompant d’objet.

C’est la position thésique de la Droite, de la vieille Droite, de la Droite éternelle: camper fermement sur l’idée de la non-idée, du non-logos. Soit la perpétuelle dénégation, par la pensée, le discours, de la possibilité même de la pensée et du discours. Il s’agit toujours d’invoquer ce qui serait au delà de la logique, du logos. Parler pour dire qu’on ne peut pas parler : c’est la tension la plus originaire, le dilemme parménidien, d’où est née la philosophie, n’importe où, il y a quelques milliers d’années. Je dis la « philosophie », je pourrais tout aussi bien dire la peinture, la sculpture, n’importe quoi : une trace. La première main imprimée dans la glaise, etc. Si la vie était sans mots, sans pensée, pure immanence, on ne se servirait pas des mots pour la dire, l’affirmer. Or on la dit, on la pense, fût-ce pour affirmer que c’est indicible, impensable, indiscutable (qui sont des mots, rien que des mots).
La mystique elle-même, que les mystiques opposent au logos de la philosophie (ou de n’importe quelle forme de discours, articulation), est l’opération d’un travail, d’une transformation – de « soi » (si on est « individualiste » ou plutôt « solipsiste » – il faudrait parvenir à distinguer « individualisme » et « solipsisme ») ou du « monde » (si on est un peu « partageur », acquis à l’idée qu’on n’est pas seul au monde). Elle n’est donc pas donnée à l’état « naturel », « brut ». Nulle part, en aucun lieu, fût-il pure intériorité. Un mensonge tenace. Le plus vieux cinoche qu’on se fait à soi-même, à guichets fermés, avant l’apparition des toiles.
Célébrer ad libitum, comme le fait Dumont, le vécu, la vie, les sens, l’action, purs, contre le langage, la réflexivité, le sens, la pensée, c’est donc un jeu de et dans le langage. C’est une construction de langage, de pensée. Le plus vieux stéréotype du monde, le plus bateau, et certainement le plus consensuellement rabâché. L’éternel appel aux sens, au réel, qui clôt toute émission de langage (corruptrice, malsaine, impurifiante).

On me pardonnera de conclure ce billet par un détour aussi bref qu’expéditif par l’histoire philosophique des concepts.
Parménide, découvrant la différence entre les choses, ou étants, et le fait de les nommer comme tels, de penser leur essence (Être ou Un), ne concluait-il pas déjà que si, par le logos, on ne pouvait ni dire ni penser autre chose que l’Essence identique à soi dans sa pureté inaltérée, tautologique, alors il fallait se taire, refuser la voie du logos, qui est un non-être, un discours tenu contre l’Être ou la Substance? Discourir sur l’Être ou l’Un, c’est donc sortir hors de l’Être ou l’Un, de la Vérité, c’est se contredire, sombrer dans l’erreur. Mais cela, il lui fallait le dire, le penser. Il lui fallait, pour refuser la contradiction, originairement se contredire. « Il ne faut pas parler (de l’Être/Un) » ne peut dès lors qu’être une affirmation fausse, contradictoire : si elle était vraie, non seulement on n’aurait pas besoin de la dire, mais encore on ne pourrait pas la dire.
Ainsi l’acte de naissance même du discours de la métaphysique, son « premier moteur », furent sa contradiction première, tensionnelle, qu’elle n’a eu de cesse depuis de résoudre, annuler, recouvrir, oublier. Le grand projet de toutes les métaphysiques étant précisément, dirait Derrida, d’en sortir, de la métaphysique, d’en finir – en tant que discours – avec tous les discours.
Cette contradiction et ce paradoxe sont pourtant insolubles, insurmontables. Ils engagent ce que Derrida nommait la clôture de la métaphysique, sa « finitude » : à l’origine, il n’y a que la différence, le retard, la trace, et c’est cela qu’on nomme « logos », ou « écriture », archi-écriture – qui ne seraient pas simplement ou uniquement  l’opération d’écrire, avec des signes, mais l’expérience même de la dispersion originaire de toute présence (« immédiate »). Ce qu’on appelle aussi le temps, qui est aussi le nom de l’espace : espacement.

Aussi ce retard ou cette différence originaires sont-ils la condition de possibilité même de ce qu’on nomme la Droite, pour en revenir au problème de ce film : la Droite comme métaphysique et comme politique. A quoi reconnaît-on une métaphysique-politique de droite ? Précisément à ceci qu’elle ne cesse de réitérer la contradiction « parménidienne ». A ceci qu’elle entend imposer, de force, par la force, celle de « l’évidence » bien sûr, mais pas que, l’idée de la non-idée, l’idée que l’Être est là, magiquement, tout seul, vécu, pur, immédiat, tautologique, sans aucun logos pour le dire.
C’est le destin de la métaphysique, dirait encore Heidegger, que de se constituer, dans l’oubli de l’onto-logie, oubli de la différence entre l’étant (ce qui est) et la question, que pose le logos, de l’Être (qui n’est rien d’étant), comme onto-théologie de la Substance, soit ce retour à un fond pur, hors de ou en deçà du logos, Nature ou Esprit.
La nature, toute seule, perçue par absolument personne, ou du point de vue sans point de vue, celui de Dieu, régie par ses seules lois (sélection, adaptation, prédation, etc), ou maman Gaïa, que sais-je, est peut-être « de droite », vilaine, sans cœur, et tout ça. Mais c’est l’homme qui le dit, ça, quand il essaye de penser la nature, quand il bâtit le concept de « nature », quand il ne cesse d’adosser la pensée à l’impensé qui fait penser.


Tomboy (Céline Sciamma, 2011)



C’est sans doute ma broncho-pneumonie saisonnière, mais je n’ai pas vraiment trouvé ce film juste, touchant, ou convaincant, pour reprendre les qualificatifs que l’on se doit de psalmodier chaque fois qu’on nous sort un film sur l’enfance réunissant tous les clichés attendus du genre.
La réalisatrice nous parle, dans le bonus, de son souci de faire un film à la lisière entre « cinéma de genre » et « cinéma d’auteur », contre les catégories étanches qui voudraient qu’un film soit ou d’action sans profondeur ou de profondeur sans action.
Le film de genre en question, qu’elle veut d’action, c’est la dynamique du thriller, de l’infiltration d’un indic dans la mafia, les stratégies à adopter, les objectifs à atteindre, le suspense, tout le bataclan.
Oui, ça, de fait, on le sent bien. C’est très balisé. On voit d’ailleurs venir chaque étape ou station à trois kilomètres. Difficile de ne pas deviner, à partir de la révélation (cf. infra), que la mère forcera tôt ou tard l’enfant à porter une tenue de petite fille pour la confondre ou mettre fin au jeu. Mais sans juger, bien entendu : tout un mélange de dureté et de tendresse, de bons sentiments et d’intentions belles, car au fond, dans ce film, personne ne juge fondamentalement. Tout le monde est plutôt cool et sympathique, tous les adultes sont au fond responsables tout en restant dans la juste distance, et ainsi de suite. Une vraie pub pour la pédagogie Freinet dans un quartier chic, ou plutôt inexistant par son abstraction voulue, insulaire, planté dans les bois. Mais le résultat est que l’on a envie d’administrer des gifles à tout le monde tellement c’est perpétuellement gnangnan de tendre équanimité.
La mère semble certes cruelle, sur la fin, quand elle force sa fille à aller faire des visites de courtoisie chez ses potes de résidence, en tenue de fille. Mais on est vite rassuré : elle lui explique qu’elle s’en fout, qu’au fond ce n’est pas un problème, ce jeu sur l’identité, puis elle l’embrasse affectueusement. Non, c’est juste pour régler pragmatiquement le problème de la rentrée scolaire, ce point de réel imminent sur lequel il faudra bien buter. La mère, il faut la comprendre, elle a des responsabilités maternelles accrues, intensifiées par sa récente grossesse, il faut bien qu’elle prenne les choses en main. Car le père, l’affectueux et gentillet fils Demy, indifférent à la différenciation des sexes et des rôles, s’en fout encore plus, de ce non-problème. Ces parents sont plutôt du genre ouverts, éduqués, cultivés, civilisés, éclairés – laissant leurs enfants croître, s’épanouir et expérimenter. Offrant en symétrie un contraste rassurant avec ces « parents indignes » formant la sub-socialité monstrueuse peuplant le Polisse de Maïwenn.
Dans la mise en place du récit, subsiste cependant un petit problème, qui d’emblée ruine en l’exhibant ce prétendu jeu d’indétermination. D’indétermination, au fond, il n’y en a pas du tout. Dès l’exposition, pour le spectateur non-informé (c’était mon cas), aucune équivoque ne plane sur le non-problème : il s’agit d’un petit garçon, point barre. Tous les détails sont savamment réglés comme une horlogerie suisse pour entretenir cette perception : l’allure, le ton, la dégaine, la coupe, le vêtement (le marcel de base, obligé), etc. Aussi doit nécessairement intervenir, pour les distraits ou les moins finauds, un retournement frappant de perception. Ici, c’est l’inévitable séquence subliminale de sortie de baignoire façon Morse, informant le spectateur que la petite fille est en fait un petit garçon castré, ou l’inverse, au choix, peu importe, puisque c’est l’effet de sidération qui est ici recherché. À l’attention des plus enrhumés et des plus sidérés, ce sera très précisément à cet instant-là que son prénom subtilement dissimulé jusque là (Laure) sera enfin prononcé, par la mère qui lui demande hors-champ de quitter la salle de bain. On est dans le registre du twist façon Shyamalan : « vous aviez cru à ceci, eh bien c’était cela. Bien joué, non ? ». À partir de cette révélation scopique et sonore, le spectateur est enjoint à reconstruire mentalement sa perception d’avant, enrichie ou complexifiée par cette information. C’est donc un procédé assez grossier et créant un suspense complètement artificiel ou hors de propos par rapport au récit. On est en effet censé intégrer, à partir de ce moment, que dans cette famille, personne, absolument personne ne semble se rendre compte, ou s’inquiéter, ou remarquer que la petite Laure a à ce point l’allure d’un garçon que la confusion est forcément permanente et troublante (à l’extérieur du cercle familial). Le ton prétendument naturaliste du film ne cadre pas du tout avec cet élément emprunté à la logique des contes fantastiques. Ce qui rend en outre totalement non-crédible la surprise de la mère dans la dernière partie : le fait qu’elle semble tomber des nues, alors qu’en toute logique elle aurait pu s’inquiéter bien en amont. L’intrigue semble ainsi toute rhétorique, cousue de fils blancs qui ne résistent pas une seconde à une observation un peu soutenue. Toute cette rouerie fait évidemment naître un soupçon quant à la fameuse sincérité et justesse de ton de l’émotion recherchée.
Un autre élément de type « grosse ficelle », c’est le final en forme de cut sec : c’est que c’est ouvert, tout cela, on ne sait trop ce qui va advenir. Laure esquisse un vague début de sourire devant sa copine/ex-petite amie – puis crac-boum : générique. Ce qui veut dire : l’avenir est incertain, c’est à toi-même, spectateur, d’imaginer, de rêver, d’échafauder avec ton libre arbitre, que personne ne t’impose ajoutera monsieur de La Palice, l’hypothèse de ce futur plein d’avenir auquel Pierre Dac levait son verre.
Alors les enfants, comment dire, c’est encore pire. Pour bien nous faire comprendre qu’un enfant, c’est, quelque part, quelque chose, dans une zone indéterminée (donc forcément subtile, donc sonnant juste, comme tout ce qui sonne indéterminé), il faut nécessairement que tous se déplacent en canard, de guingois, balancent gauchement sur un pied en se contorsionnant de partout, d’un air gêné comme s’ils avaient la tourista, incapables en outre de fixer un objet dans l’espace sans que nécessairement les pupilles tournent dans toutes les directions (sans doute pour signifier la gauche innocence de l’enfance, je ne vois que ça).
L’actrice principale, qui joue tomboy, ça passe, car on mise tout sur le cadrage – surligné – de son ambiguïté corporelle, tant dans la forme du corps que dans la coupe de cheveux, et forcément, ça fascine le regard. À cet égard, le film est un vrai petit manuel de « pédophilie soft », mais on me dira peut-être que j’ai l’esprit mal tourné. C’est que l’objectif fasciné passe son temps à nous la montrer sous toutes ses coutures comme on détaillerait un bichon de casting super-luxe, et sur le ton faussement naturaliste des corps s’ébrouant en toute-liberté-et-dans-l’innocence-des-jeux-d’été. Soit. Qui contestera que c’est mignon, l’enfance ?
Quant à sonner juste, c’est une autre paire de manches. La petite sœur de 6 ans, dont la réalisatrice dit qu’elle a ravi, enchanté, subjugué, nombre de spectateurs tant elle est fraîche et drôle, est tout simplement horripilante. Cette voix chevrotante et haut perchée à qui on fait réciter des dialogues complètement faux : mélange de maturité – elle a très vite tout compris avant tout le monde (« eh oh j’suis pas débile » explique-t-elle) – et d’ingénuité (« mon papa il travaille sur son ordinateur et ma maman ne fait rien parce qu’elle a un gros ventre »). Bref, le catalogue de poncifs version intégrale. Ajoutons à cela un festival de minauderies de poupée Barbie attablée devant son Nutella, dont je peine à comprendre qu’il enchante.
On souffre vraiment (surtout si on a une broncho) de devoir se faire ainsi l’admirateur complice de ce laborieux travail de dressage à la sauce Shirley Temple, nous introduisant dans une si magnifique et si touchante histoire de complicité entre les deux petites sœurs. D’autant plus qu’on se rend bien compte qu’on nous intimide avec l’habituel plat formaté se donnant pour son contraire : « regardez comme ça fait naturel, pas du tout dirigé ». Et si ça ressemble à un cabotinage de mauvaise sitcom, on nous dira que c’est parce que c’est une « vraie petite nature ».
La scène de repas où elle se met à rire d’un rire flûté et horriblement forcé (on pense à une madame Irma en fanfreluches, ou une Arletty toute chiffonnée) parce qu’elle émet une private joke scellant le partage complice du secret devant les parents médusés qui n’y comprennent goutte, c’est crispant de fausseté. On a vraiment l’impression d’une saynète de Feydeau dirigée pour une fête de patronage, où les adultes sont tout ébaubis de contempler leurs rejetons mimant des comportements d’adultes miniaturisés.
Généralement, on lit un peu partout que rarement les enfants sont si « justes » et « naturels » que dans ce film. Je trouve au contraire que ce film dit d’enfance crée un dispositif où les enfants sont rarement aussi empruntés, reconstruits, remodelés, comprimés par le corset des souvenirs de la réalisatrice, et qu’elle ressort précautionneusement de son « vécu » comme des bibelots hors de la naphtaline, pour ne pas abîmer cette inénarrable « magie & poésie de l’enfance ». Résultat : plus ça veut faire « vrai » (« naturaliste en roue libre »), plus ça fait « bidon » (« laborantin maniaque »). Un peu comme Doillon avec sa Ponette, en laquelle on ne croyait pas une seconde et qui semblait complètement instrumentalisée.
On est bien sûr à des années-lumière d’un Cria Cuervos, par exemple, en matière de vérité, de présence des enfants.
À part ça, le film, c’est Ma vie en rose en juste un peu moins horripilant, car en effet, comme de juste, on nous évite les « problématiques de l’identité », le « psychologisme », la question du « pourquoi », les « messages », les « leçons », et toutes ces choses que de toute façon on évite soigneusement depuis beau jeu dans la majorité des films français consacrés à « l’enfance » avec la plus-value d’authenticité. À tel point qu’on peut se demander si on n’est pas en présence du cliché alternatif type, suscitant de manière pavlovienne, dans la réception critique, les habituels « justesse de ton », « pudeur et délicatesse », « simplicité & légèreté » et autres « moments de poésie et de grâce à l’état pur », surtout quand c’est précisément tout ce qui manque.


mardi 24 juillet 2012

Aidons, un peu, les jeunes auteurs.


Long et harassant est le sentier qui mène à la gloire, et combien casse-burnes les chemins hérissés d'ornières de l'édition, jalousement barrés par de vieux croutons pleins d'amertume. Aussi l'auto-édition offre une solution ultra-rapide et conviviale pour qu'enfin émerge, dans toute sa virginale splendeur, l'auteur trop original, trop audacieux et trop en avance sur son temps pour ne pas susciter le blackout mesquin des cerbères décatis de cette chose molle et vaselineuse que Franz Olivier Giesbert ou Guillaume Durand appellent "littérature", en se grattant la zone sub-fessière d'un auriculaire distrait.
Vous me connaissez, je suis du genre généreux et oblatif: je n'hésite jamais à mouiller ma chemise pour mettre en avant les talents émergents, les nouveaux Anne Rice, les nouveaux Dan Simmons, les nouveaux Ron Hubbard, Rosny Ainé, Jimmy Guieu ou Olaf Stapledon qui forgent, dans la plus ingrate solitude et dévorés d'angoisse, des mondes inouïs, impensés et hallucinants, aux frontières du génie et de la folie. Puisse leur granit montrer à jamais sa borne aux vilains corbaques dans mon genre, qui s'apprêtent à le profaner. Avec toutes mes confuses, cela va sans dire.

C'est ainsi que par le hasard le plus redoutable, mes zamès, je tombai sur la première page, offerte - miracle des mains nues - au cyberquidam désœuvré, d'un roman terrifiant que je poursuis parfois en songe. Songe d'une vie, mort d'un songe qui me hantent for ever, and ever.





Il me faut citer, donc, toutes affaires cessantes et toutes cessations affairées, cette première page de CATALEPSYAN, la fascinante histoire de Esthane Rathon, qui découvre que son père a été tué par un être buveur de sang. Esthane Rathon, devenu Guillian, basculera-t-il du côté sombre de la force ou du côté force de la sombre, à la veille de ses 200 ans? Oô vous ne le saurez pas tout de suite, il vous faudra commander CATALEPSYAN et parcourir au moins la seconde page dont voici toujours-déjà la précédente:


" Chers téléspectateurs, chers auditeurs, en ce 16 mars, près d’un an après que les disparitions et les meurtres en série aient commencé, nous pouvons dresser un premier bilan de 1,6 milliards de morts dans le monde entier!!! Alors que les enquêteurs poursuivent leurs recherches sans aucun résultat, un homme mystérieux, répondant au nom d’Esthane Rathon, m’a remis une lettre aujourd’hui en me disant qu’elle dévoilerait au monde les réponses qu’il se pose en ce moment: qui est le protagoniste de ces massacres qui durent depuis un an? Et quand est-ce que ces meurtres et ces disparitions vont s’arrêter?
Je vais maintenant commencer la lecture de cette lettre:

Lettre à l’humanité
«En ces temps où certains prédisent l’Apocalypse, la fin du monde, sans connaître l’origine du mystérieux fléau qui touche l’espèce humaine et la menace d’extinction, moi, Esthane Rathon (c’est ainsi que je m’appelais avant), je prends la plume pour dévoiler au monde que je suis à l’origine de l’ambiance macabre dans laquelle vous vivez depuis un an.
Mais aujourd’hui, alors que mes troupes et moi continuons à massacrer des milliers de personnes tous les jours, je pense pouvoir avoir assez de forces et de courage pour mettre fin à ce chaos en me donnant la mort, ainsi qu’à tous ceux de mon groupe à qui j’avais ordonné de me suivre dans ce mouvement diabolique qui prédisait la disparition de l’espèce humaine et le règne des forces des Ténèbres sur cette planète. Demain, j’aurai 200 ans. Demain, l’humanité tout entière connaîtra, en effet, l’origine de tous les malheurs qui se sont abattus sur elle dernièrement. En effet, en ce jour de mon anniversaire, j’emporterai dans une mort affreuse tous les coupables de ces meurtres, et je me suiciderai également!
Je ne vous demande pas de me pardonner, mais de me comprendre. C’est donc afin de mieux me justifier aux yeux des proches des victimes de ces meurtres en série prémédités, et de ceux de mes subordonnés, que je joins à cette lettre un carnet contenant le journal de ma vie, dans lequel je réponds à des questions que les hommes se posent:
Tout d’abord, est-ce que la vie existe après la mort? Et si oui, quelles formes peut-elle prendre?
Et ensuite, je répondrai aux questions que vous vous posez tous depuis un an: qui est donc à l’origine des massacres auxquels on assiste impuissamment depuis un an? Et qu’est-ce qui l’a poussé à les organiser?

Adieu...

Guillian, E. R. Le 16 mars 1984. "


Il faut lire, et relire, cette première page de Catalepsyan, car elle est littéralement ensorcelante, envoûtante, catalepsique.
Une leçon d'écriture pour tous ceux qui caressent le rêve, au crépuscule des chimères d'une vie mortelle, de prendre la plume pour le grand Œuvre romanesque.

 " Chers téléspectateurs, chers auditeurs, en ce 16 mars, près d’un an après que les disparitions et les meurtres en série aient commencé, nous pouvons dresser un premier bilan de 1,6 milliards de morts dans le monde entier!!! "

Bonne technique. On introduit subtilement, via le propos d'un personnage secondaire, formidablement campé, les infos précieuses (et précises, 1,6, c'est pas 1,4 ou 1,7, etc) sur tout ce qu'on doit savoir. Ainsi, on est déjà dans l'action, et on ennuie pas son monde. Une façon de mettre de la vie dans le récit, d'emblée, contre l'ennui, tout en frappant l'imagination, c'est de conclure non pas par un, non pas par deux, mais par trois points d'exclamation, qui soulignent fort opportunément le caractère proprement inouï, fracassant, de ladite information (en dépit - ou à cause - du ton enjoué, convivial, du présentateur).

" Alors que les enquêteurs poursuivent leurs recherches sans aucun résultat, "

Précision importante, aux fins d'éviter toute méprise, et que l'imagination du lecteur ne se mette pas à vagabonder en échafaudant moult hypothèses fantaisistes: y a des enquêteurs, c'est du sérieux. Mais ils poursuivent leurs recherches sans aucun résultat. Le journalisme, la science, sont tenus en échec. Donc, grosse inquiétude, dès l'incipit.

" un homme mystérieux, répondant au nom d’Esthane Rathon, m’a remis une lettre aujourd’hui en me disant qu’elle dévoilerait au monde les réponses qu’il se pose en ce moment: qui est le protagoniste de ces massacres qui durent depuis un an? Et quand est-ce que ces meurtres et ces disparitions vont s’arrêter? "

Un homme mystérieux, c'est mystérieux. Dévoiler les réponses que le monde se pose en ce moment, c'est mystérieux aussi: ça défie la logique. Comme le fait que cette lettre mystérieuse dévoile une réponse déjà éventée avant même d'être questionnée. Comme le fait qu'à ces massacres, il y a "un protagoniste". Strange, tout ça. Spéciâl.
Il faut créer un climat de mystère envoûtant, accentué par la mention d'un nom encore plus mystérieux, bien trouvé, répondant au nom en même temps qu'à la réponse. Esthane, c'est bizarre, pas courant, pô banal. Et Rathon, ça sort, comment dire, de l'ordinaire, du tout venant aussi. Tout le mystère est dans le "H". Le "H", ça fait gotHique-genre. Par exemple: Estan, ça fait penser à cabestan, c'est ballot. Raton, c'est moche aussi, c'est pas crédible, un peu ridicule. Estane Raton, ça fait croisement à la dr mengele entre un âne et un raton. Mais EstHane RatHon, ça vous a tout de suite une de ces gueules...

"Je vais maintenant commencer la lecture de cette lettre:  "

Oui, car trop d'infos tue l'info, entrons, nous n'avons que trop tardé, dans le vif du sujet de cette lettre mystérieuse, en prime time, lue par un membre (en 1984) de la dynastie Pujadas (on pense donc forcément à Anthony Perkins, donc à Psychose, et on a les foies rien qu'à visualiser la scène).

 " Lettre à l’humanité "

Chacun est appelé à s'identifier à ce qui se passe. Personne n'est oublié. Petits détails, mais qui comptent.

" En ces temps où certains prédisent l’Apocalypse, la fin du monde, sans connaître l’origine du mystérieux fléau qui touche l’espèce humaine et la menace d’extinction "

Ce sont des temps troublés, des temps obscurantistes, livrés aux boniments de mauvaises langues, qu'on ne nommera pas, par pudeur ou magnanimité. On ne va pas s'abaisser à leurs méthodes délatrices, on préfèrera donc "certains", plus allusif mais aussi plus perfide. Car "certains" sont un peu benêts: ils prédisent un fléau déjà réel et attesté, hélas.
"Certains", aussi, parmi les lecteurs (potentiels), souffrent potentiellement de problèmes d'intellection ou de comprenoire, comme dirait Lacan. Donc il vaut mieux préciser deux fois (au minimum) chaque info: une apocalypse, c'est une fin du monde; et quand un fléau touche l'espèce humaine, ça suggère possiblement qu'il la menace d'extinction.

" moi, Esthane Rathon (c’est ainsi que je m’appelais avant), "

Avant, d'accord, mais avant quoi? Ah ça, lecteur, vous le saurez en poursuivant le récit palpitant qui vous expliquera pourquoi Rathon en a eu ras la couenne de porter le nom d'une infâme bestiole gothique des plinthes. Et peut-être aussi pourquoi il se présente encore, après, sous son appellation d'avant qui, mystérieusement, lui colle encore aux nougats.

 " je prends la plume "

Rathon ou pas, quand on est goth, la plume, qu'on trempe dans l'encrier, est un accessoire important. Un stylo à billes Parker, ça fait parvenu, et Bic, c'est pour les ploucs. Le clavier d'ordi, c'est anachronique; le minitel, ça cadrerait pas avec les candélabres et les factures d'électricité qui s'amoncellent dans la boîte aux lettres en vieux chêne moisi qui grince.

" pour dévoiler au monde que je suis à l’origine de l’ambiance macabre dans laquelle vous vivez depuis un an. "

1,6 milliard (sans "s") de morts, c'est vrai que c'est pas à tous les coups la fête du slip, donc y a comme une ambiance un peu plombée: macabre, osons le dire. Et depuis un an: ter repetitas en 15 lignes. La répétition entêtante d'une même info, ça donne un côté "messe macabre".

" Mais aujourd’hui, alors que mes troupes et moi continuons à massacrer des milliers de personnes tous les jours "

Ambiance de merde, oui!

" je pense pouvoir avoir assez de forces et de courage pour mettre fin à ce chaos en me donnant la mort, ainsi qu’à tous ceux de mon groupe à qui j’avais ordonné de me suivre dans ce mouvement diabolique qui prédisait la disparition de l’espèce humaine et le règne des forces des Ténèbres sur cette planète. "

On dira ce qu'on veut, penser c'est bien, penser pouvoir, c'est mieux, mais penser pouvoir avoir, c'est un luxe que tout le monde ne peut pas se payer. Penser pouvoir avoir les forces et le courage de se donner la mort en même temps que celle de son propre diabolique mouvement, ça implique un self-contrôle, une qualité de caractère en acier trempé et des cojones de taureau. Faut pas avoir la tremblotte.
Question vertigineuse en ombre chinoise: quid de la prédiction, par ce mouvement diabolique, de la disparition de l’espèce humaine et du règne des forces des Ténèbres sur d'autres planètes?

" Demain, j’aurai 200 ans. Demain, l’humanité tout entière connaîtra, en effet, l’origine de tous les malheurs qui se sont abattus sur elle dernièrement. "

Bonne initiative: faire d'une pierre trois coups: célébrer son annif, se flinguer, et lever un obstacle épistémologique majeur voilant à l'humanité l'origine obscure de tous ses malheurs. On va enfin savoir pourquoi on meurt dans une ambiance aussi macabre, dernièrement.

 " En effet, en ce jour de mon anniversaire, j’emporterai dans une mort affreuse tous les coupables de ces meurtres, et je me suiciderai également! "

En effet, y vient de le dire, ça. Mais une fois encore, ne négligeons pas cette part infime du lectorat potentiellement handicapée sur le plan sensori-moteur, ou souffrant de dégénérescence neuronale.

" Je ne vous demande pas de me pardonner, mais de me comprendre. "

Ouida, mais laissez un peu les gens décider comme des personnes adultes, de temps en temps: s'ils ont envie de pardonner, laissez les pardonner. T'façon, les grands criminels de guerre, ils sont rarement bien compris et appréciés à leur juste valeur. Encore une saloperie d'obstacle épistémologique.

" C’est donc afin de mieux me justifier aux yeux des proches des victimes de ces meurtres en série prémédités, et de ceux de mes subordonnés, que je joins à cette lettre un carnet contenant le journal de ma vie, dans lequel je réponds à des questions que les hommes se posent: "

Ce besoin compulsif de se justifier, de tout expliquer, tout le temps, je peux comprendre. Par empathie. Pour se faire comprendre mieux. Mais expliquer, on ne le sait que trop, c'est souvent creuser l'abîme entre le savant et l'ignare, le proche et la victime. Donc, méthode pas forcément top.
Maintenant, un carnet, pour expliquer tout ça, c'est un peu chiche, aussi. Bon, on me dira, y a les carnets de la drôle de guerre, où Sartre a pris le soin de tout bien nous expliquer, mais ça n'a pas empêché Onfray de venir lui cracher sur la gueule 73 ans après.
Mais bon, quand on s'appelle Rathon, qu'on a eu une vie très chargée, trépidante, pleine de rebondissements en tous genres, et qu'on est responsable de 1,6 milliard de morts (synonyme: "meurtres en série". "Prémédités": contraire de "improvisés"), on a quand-même à cœur de livrer ses mémoires dans autre chose qu'un pense-bête pour business-man pressé.

 " Tout d’abord, est-ce que la vie existe après la mort? Et si oui, quelles formes peut-elle prendre? "

Et si non? Imaginez le mec: moi, Rathon, épistémologiquement athée, je vous livre cette information importante: y a pas de vie après la mort. Déjà, ne cherchez pas d'explications de ce côté là, vous iriez au devant d'une grande déconvenue.

" Et ensuite, je répondrai aux questions que vous vous posez tous depuis un an: qui est donc à l’origine des massacres auxquels on assiste impuissamment depuis un an? Et qu’est-ce qui l’a poussé à les organiser? "

 Oui, certes, mais il vient de dire que c'était lui et son propre groupe diabolique qui étaient responsables. Cela suggérerait-il, éventuellement, que d'autres responsabilités, en amont, seraient impliquées? Manière subtile d'annoncer qu'on nous cache encore certaines choses, malgré une dilection un poil obsessionnelle pour la clarté épistémologique.
On relèvera l'adjectif rare, emprunt d'une éloquence un peu désuète, qui situe bien l'origine possiblement nobiliaire de Rathon: on se pose impuissamment une question, et depuis un an (quater repetitas), concernant l'origine de massacres auxquels on assiste impuissamment, depuis un an également (quinter repetitas).

" Adieu...

Guillian, E. R. Le 16 mars 1984. "

Espérons qu'il ne s'inflige pas la mort avant de tout nous dévoiler, sinon nous assisterions impuissamment à la conclusion trop hâtive de la narration qui s'annonce...


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lundi 23 juillet 2012

Présumé coupable (Peter Hyams, 2008)



Se souvient-on un peu de Peter Hyams?

Oui, bof. Ce troisième couteau a commis un bon film, du moins dans mon souvenir: Capricorne one. Le même gus a livré une suite inutile, assez ennuyeuse, mauvaise quoique pas absolument et irrémédiablement nulle, de 2001: 2010, avec Roy Scheider. Ah oui, aussi Outland, loin de la terre, un trip de sf dormitive avec Sean Connery, et Relic, une soporigène histoire de bestiole gluante se réveillant dans un musée.
En dehors de ça, j'ai rien vu d'autre, jusqu'à hier. L'esprit fatigué, en quête d'un petit thriller quelconque mais qui fasse passer un peu de ce temps qui rarement passe, je me matte, en location gratos heureusement, Présumé coupable, avec Michael Douglas, et une distribution transparente qui n'a pas poussé ma curiosité à aller lire les noms sur la pochette ni à cliquer sur google.

Alors là mes zamès, c'est le ponpon du tromblon, l'acmé du nawak, l'apogée du gâtisme. Paraît que c'est le remake d'un film de Fritz Lang, L'Invraisemblable vérité, et ils auraient dû garder ce titre parfaitement indiqué.

Comment dire, quel angle aborder, comment exprimer la perplexité qui vous étreint, à la vision de cette chose surprenante par son ineptie fondamentale et inéluctable?

Y a un mec, qui est reporter dans un grande chaine de télé, mais à qui on confie des rubriques nases, genre rallyes pour chiens. Il a de l'ambition, pourtant. Il voudrait sortir un scoop d'enfer qui lui donnerait le prix Pulitzer. Pourquoi pas.
Or il se fait qu'un avocat renommé, potentiellement gouverneur du district, en la personne évidemment de Michael Douglas - que nous appellerons Vlad - attire son attention aiguisée. Il se demande, le gars, si le mec n'est pas complètement véreux, pourri, voire malhonnête. En effet, Vlad a fait condamner 17 personnes pour meurtre en 2 ans, et à chaque fois, sur la base d'analyses adn faites sur un objet présenté à la dernière minute. Le gars se demande si c'est pas à tous les coups des preuves bidonnées. Genre un mégot oublié à côté de la victime violée, et y a dedans l'adn de l'assassin. Or le gars et son pote qui travaille dans le même journal télé ont maté une vidéo où Vlad et un flic pourri, qui s'arrange toujours pour diriger l'enquête sur les cas dont Vlad s'occupe, donnent une cigarette à fumer au prévenu, lors d'un entretien juridique. Y s'dit: l'ont foutue après, cette cigarette, sur les lieux du crime.
Ah mais non, leur explique, excédé, leur boss: la photo de la victime montrait déjà ce mégot là et pas un autre. Donc, même si c'est pas clair, mauvaise pioche.

Le gars ambitieux, appelons-le Edouard, ne veut pas en rester là. Il dragouille la collaboratrice de Vlad, une jeune mocheté en tailleur, que nous appellerons Nadia. Parce qu'il la trouve bandante, Nadia. Il lui dit qu'il trouve son chef Vlad louche, qu'il le soupçonne d'être malhonnête, de truquer ses enquêtes. Nadia proteste: c'est parce que c'est un winner brillant et talentueux et toi un loser séduisant, et tu l'envies, c'est tout. Il l'invite à diner et tout, puis ils baisent comme des pécaris enflammés, donc.

Sur ces entrefaits, lui germe une idée géniale, qu'il compte expérimenter avec son pote balourd, une sorte de geek à l'humour de fancy-fair, que nous appellerons Rantanplan. Vu qu'ils sont sûrs que Vlad truque ses procès avec de fausses preuves à conviction, avec un adn rajouté par après, ils vont le confondre de belle manière. Suffit d'attendre le prochain crime crapuleux commis sur une prostituée dont tout le monde se branle, se tenir au courant des éléments de l'enquête, et là, Edouard entre en scène. Il va accumuler des indices faisant croire que c'est lui l'assassin, comme ça la police lui tombera dessus, il se retrouvera dans le prêtoir, en tant qu'accusé, face à Vlad. Et le prix Pulitzer tombera tout cuit dans les paluches d'Edouard et Rantanplan.
Comment vont-ils s'y prendre, au juste? C'est pas évident, certes, mais ils ont aussitôt l'occasion de mettre leur plan à exécution. Une prostituée est assassinée dans un parc. L'assassin a pris la fuite, non sans s'être fait mordre salement au mollet gauche, sous témoins, par un Bull-Terrier croisé Teckel qui passait par là. Le propriétaire du chien l'a d'ailleurs coursé, et a eu le temps de lui flanquer sur la cagoule un peu de bombe lacrymogène. Pis on trouve les empreintes des godasses de l'assassin: une marque de baskets qu'on trouve plus depuis dix ans, c'est dire si elle est rare.

Alors le modus operandi est le suivant: Edouard, flanqué de Rantanplan qui le filme avec une mini-caméra numérique, va acheter à la fourrière un Bull-Terrier croisé Teckel, puis commande sur internet une paire de ces godasses, objet de collection qu'on peut trouver sur E-Bay. Achète au Wallmart une cagoule de gangster, chez un revendeur chelou un couteau et une bombe lacrymogène. Pis il se fait mordre au mollet gauche par le clébard, asperger de lacrymo sur sa cagoule, dans la fente orbitale. Et à chaque fois, bien évidemment, son pote le filme pendant qu'il tient, bien en évidence, un numéro daté du Times, qui prouve que tout ça a été fait un autre jour.
Puis Edouard dit à Rantanplan de cacher le dvd contenant les séquences en lieu sûr, que personne, pas même Edouard, ne doit connaître. Tout comme personne ne doit être au courant, sinon ils risqueraient de gros ennuis pour procédure pas nette, et adieu Pulitzer. Rantanplan répond: "t'inquiète, je garde l'original chez moi, en lieu sûr, et je laisse une copie quelque part que je dis pas où". Ok. Jusque là, on veut bien, à la limite, entériner tous ces postulats, admettre que Rantanplan, ou Hyams, même sans jamais avoir lu Derrida, ont pas percuté qu'avec les données numériques, l'antique question platonicienne du privilège de l'original sur la copie se pose plus tellement.


Comment Edouard se fait coincer, après? Fastoche: il se bourre la gueule un samedi soir, et roule à 250 à l'heure sur l'avenue principale. Pis passe une nuit au poste. Là, un flic honnête, chargé de l'enquête, qui le connaît, en pluche, et qui sait que c'est un brave gars qui fait pas la bringue d'habitude, doublé d'un clampin, vient le voir le matin et lui dit qu'il est libéré sous caution. Edouard la joue pas sympa, maussade. On lui rend ses effets personnels, dont, of course, sa paire de baskets hyper-rares... qu'il enfile ostensiblement sous les yeux médusés du flic futé et très observateur.

ça fait pas un pli. Just in the night, alors qu'Edouard en écrase sur l'édredon, la flicaille vient tambouriner à sa porte, investit son appart et lui passe les menottes, "vous avez le droit de ne rien dire" et tout le baltringue. Edouard continue à la jouer chelou. Il se défend sans grande conviction: la blessure au mollet c'est mon clébard, les baskets je les ai commandés sur le net, mes yeux me font mal parce qu'on a fait la bringue avec des potes en s'arrosant de gaz lacrymogène, ben quoi on a le droit de s'amuser un peu.

Nadia est effondrée par tout ce qui arrive à Edouard, le nouvel amour de sa vie. Elle vient le voir au parloir, toute chamboulée. Edouard lui dit de pas s'inquiéter plus que de raison, et lui jure qu'il est innocent. "Je sais pas, t'as l'air bizarre", dit Nadia. "Je me demande si y a pas un rapport avec mon chef Vlad, t'es obsédé par lui, tout le monde le sait". Edouard ne confirme ni ne dément. Puis Nadia s'inquiète plus du tout de cette hypothèse fantaisiste, et suit, comme tout le monde, les péripéties au tribunal.
Edouard, avant de s'assoir, rappelle discretos à l'oreille de Rantanplan: "surtout, n'oublie pas, tu dois aller chercher les contre-preuves sur le dvd seulement lorsque Vlad sortira son truc bidon avec l'adn rajouté et tout, pas avant!". Au cas où Rantanplan n'avait pas tout capté du stratagème.
L'audience commence, elle va durer une semaine minimum. Mais dès le troisième jour, Vlad, vieux renard, et son flic ripou pas tombé de la dernière pluie, sentent qu'y a anguille sous roche. Le ripou fait sa petite enquête et découvre aisément qu'Edouard a acheté ses godasses sur le net, un clébard agressif à la fourrière, and so on. "Ohooo, dit Vlad, ce sale petit fils de pute d'enfoiré de sa mère, restons sur nos gardes, alors".

Arrive le moment téléphoné, et là on se demande pourquoi Vlad a pas changé sa stratégie d'un iota, de la pièce de vêtement avec l'adn de l'assassin, en l'occurrence l'innocent Edouard. Aussitôt, Edouard se retourne vers Rantaplan, qui est surexcité, et hoche ostensiblement de la tête pour lui signifier que c'est maintenant, go, va chercher le dvd. Rantanplan fonce à couilles rabattues et le palpitant battant la breloque, hors du tribunal, et plonge sur sa bagnole. Y pouvait absolument pas attendre le lendemain, on se demande pourquoi, vu que le procès était loin de se terminer. Il aurait ainsi tranquillement amené son matos, sans attirer l'attention de quiconque et en s'évitant une fluxion de poitrine. C'est que ni Edouard ni Rantanplan ni Hyams donc, même sans avoir jamais lu là encore Derrida, n'ont davantage percuté que tout ça ne se jouait dans l'immédiateté de l'instant, et que leur révélation fracassante ne perdait rien à être légèrement différée.

Mais le flic ripou le course discrètement. Rantanplan roule à tombeau ouvert vers son appart, et là, horreur et putréfaction, il voit qu'il a été cambriolé, a pu le dvd. Reste la copie. Le voilà reparti à tombeau ouvert, de plus en plus nerveux et on le comprend, toujours coursé par le ripou, vers sa banque. Il manque à trois poils près de pas pouvoir retrouver l'emplacement de son coffre-fort perso à cause d'une vieille employée bavarde et passablement gâteuse, mais ouf, son précieux colis en main, le voilà reparti vers le tribunal. C'est à ce moment qu'hélas le flic lui tanne le pot d'échappement et parvient à le faire s'encastrer entre deux camions. Rantanplan est salement amoché. Le flic ripou, qui est en plus du genre cruel satanique, allume tranquilos une sèche et la balance dans sa caisse pleine d'essence qui fuit. Boum. A pu Rantanplan, a pu dvd.

Je passe quelques péripéties. Edouard, manquant de preuves, et bien qu'ayant tenté d'expliquer son plan pour confondre le véreux Vlad, se retrouve condamné, gisant au trou, et donc la ramène moins, vu qu'il s'inquiète pour sa tête. En effet, dans cet Etat, les assassins présumés passent juridictionnellement à l'injection létale avec une facilité déconcertante. Il le savait, ça, que c'était dangerousse comme stratagème, que sa vie dépendait de ce précieux dvd en deux exemplaires uniques au monde, tous les deux partis en fumerolles.
C'est là que Nadia, qui jusque ici s'était montrée discrète, intervient. Edouard la met au parfum. Elle refuse tout d'abord de le croire. Mais faisant sa petite enquête, elle découvre aisément les indices éparpillés qu'avait aisément trouvé le flic ripou: baskets, chien, cagoule, etc, achetés à la va-vite. Mais attention! Vlad se rend vite compte que Nadia est pas nette, et demande à son acolyte de pas la lâcher d'une semelle. Nadia va consulter des experts en imagerie numérique, qui lui font la démonstration aisée que sur toutes les photos des dossiers dont Vlad s'est occupé, l'indice compromettant a été rajouté, par après, au photoshop. ça valait bien la peine qu'Edouard et Rantanplan se décarcassent avec leur plan hyper-risqué. Rantanplan y a laissé la vie, et Edouard attend avec anxiété son imminente injection létale. Merde quoi, tout ce talent gâché.

C'est ici que ça se corse pour Nadia. Alors qu'elle regagne sa bagnole dans un parking à 5 niveaux complètement désert, serrant dans ses mimines la précieuse démo des photos truquées, voilà que le ripou sadique déboule en son bolide inquiétant et s'avise de tenter de l'écraser contre une colonne. Elle échappe à la mort de justesse, grâce au flic honnête du début, celui à qui on avait retiré l'enquête et qui trouvait ça bizarre autant qu'étrange, qui déboule just in time avec son colt 47 magnum. Hop, une prune bien ajustée directement dans le lobe frontal du ripou.

Après, ça se précipite, François de Brigode nous l'explique au JT sur la trois: Vlad, celui qui montait, se retrouve au trou, et Edouard, celui qui descendait, monte en pleine lumière.

Mais attention, y a un twist d'ultra-dernière minute qui nous apprend qu'Edouard était pas tout net non plus, sur un autre truc.
Nadia s'en rend soudain compte en matant De Brigode sur la rediff en boucle, au pieu, à côté d'Edouard qui ronfle du sommeil du juste. Son attention est alors attirée par une brève sur une pauvre femme assassinée, la même femme sur laquelle Edouard avait tourné un reportage non diffusé, qu'il avait montré à Nadia, où il expliquait que cette même pauvre femme avait mis fin à ses jours par désespoir, suite à l'abandon de son nourrisson. Histoire de prouver à Nadia qu'il avait l'étoffe d'un grand documentariste concerné par la question sociale (ce qui avait fait pleurer Nadia d'émotion). Nadia, désemparée, sort du pieu et s'en va fouiller les étagères. Elle tombe à son grand dam sur un dossier vachement compromettant pour Edouard, dont je vous épargne la teneur. Edouard entretemps se réveille, et y a du malaise dans l'air. Nadia lui montre ce dossier prouvant qu'il est lui-même rien qu'un sale tricheur et ptêt même une saloperie d'assassin. Edouard commence à suggérer, tout en tentant de se justifier et protestant de son indéfectible amour, un comportement vaguement menaçant. C'est à ce moment, alors qu'on n'a vu nulle part Nadia sortir un gsm de sa poche, que les sirènes de police se mettent à hurler au lointain. Elle le quitte tranquilos, en passant la porte, le laissant tout dépité et lui assénant le mot qui tue: "va te faire mettre".



Bon, tout ça c'est bien gentil, mais y a ce truc évident, énorme, qui d'emblée ruine absolument tout, et qui fait que le spectateur ne peut pas accorder une nano-seconde d'intérêt à ce scénario formidable, épatant, redoutable et combien fascinant, réglé comme une horlogerie suisse (écrit par Hyams lui-même, sur la base du scénar d'origine):

ça se passe en 2008.

Edouard et Rantanplan bossent dans une grosse chaine télé, à la pointe de la technologie. Moi, avec mes modestes moyens, quand je veux sauvegarder une donnée informatique dont ma vie dépend, j'en fait non pas deux, non pas trois, mais au moins 15 copies sur dvd. Et ces dvds, que j'emballe dans des enveloppes molletonnées, je demande à qqun de confiance de les envoyer, à la date que je décide, à plein de gens et organismes différents. Mais même si je connais pas grand monde, j'en envoie une à moi-même par recommandé, ou à une boîte postale que je loue. Et si, en tant que parano virulent, je fais confiance à personne, j'en cache dans la doublure du matelas d'un oncle gâteux au moment de la sieste ou dans le grenier d'une vague cousine tétraplégique (ou pas). Et si je suis orphelin, j'en enterre dans un pot à bonsaï, j'en scotche dans le vide ventilé, que je dissimule sous une plaque en forme de vide ventilé, etc, etc. Mais oublions, même, les dvds, les clés usb (qu'on peut se caler entre les fesses et récupérer discrètement aux waters en se torchant, même dans un palais de justice, surtout quand on fouille pas, comme là), les mini-disques durs portables Lacie Rikiki, tous ces supports matériels d'un temps déjà antédiluvien. Le père Hyams, je sais pas, on a dû le décongeler comme Hibernatus, et lui dire: "mon gars, tu vas nous mitonner une réadaptation d'un film à suspense de 1956 qui va laisser tout le monde sur le cul, même Michael Douglas, qu'est un peu blasé". La fonction Nas, dispo à partir de n'importe quel HDD multimédia: Hyams, Edouard, Rantanplan, Vlad et Nadia, y connaissent pas, ces blaireaux. Je te fous mes données perso les plus précieuses sur un serveur dédié avec une clé d'accès sécurisée, et basta, je vais pas m'emmerder avec les supports périssables. Non mais oh.





Les aventures de Tintin. Tintin et le secret de la Licorne (Steven Spielberg, 2011)



Bon. Alors.
Je ne comprends pas la mansuétude critique qui a généralement entouré ce film, d'une absence d'intérêt alarmante.

J'étais parti plein de bonne volonté et tout, sans trop me braquer (d'autant que le générique est assez réussi, en effet, sa musique aussi), mais déjà, en tant que bon connaisseur des histoires de tintin, je ne peux pas ne pas dire qu'il n'y a rien strictement rien de l'univers des albums de Hergé dans ce patchwork fagoté n'importe comment. Pendant tout le métrage, sur ce point, on imagine constamment une équipe de scénaristes réunis en braintrust d'entreprise pour aligner quantité de "raccords" bidons puisant superficiellement dans des tas d'éléments épars des albums, les tricoter en une intrigue à deux balles, arroser le tout d'une espèce de sauce médiane annulant toute forme de saveur, sans parler d'une espèce d'humour calibré-standardisé-fadouille.
Une chose est sûre, l'argument "tintin" est un pur cache-misère. Quel rapport au juste avec Le secret de la licorne et Le trésor de R. le R? Pourquoi ne pas s'être contenté de l'histoire racontée dans ces deux albums, même au prix de moult raccourcis ou montages? On nous présente ça comme une sorte d'hommage truffé de références, mais faudrait ptêt voir à pas trop prendre les cons pour des imbéciles. On nous vante un peu partout l'habileté d'un scénario puisant astucieusement dans les albums, avec des jeux de renvois que les vrais "connaisseurs" apprécieront. Or rien, donc, de l'univers de Hergé, ou de son esprit, ou du concept de ses personnages, encore moins de son style d'humour, n'existe a minima, jamais. Quant aux références, appelons ça des gimmicks publicitaires. Le scénario qui nous est livré est d'une pauvreté affligeante, aux connexions logiques totalement artificielles. Rien n'existe, tout est spielberguisé. Et spielberguisé, on sait un peu ce que ça veut dire: le spielberguisme, c'est l'art du gimmick, du clin d'oeil insistant, tout est dans l'arc-réflexe stimulus-réponse pavlovien. Plus l'anéantissement pur et simple de toute forme de singularité, l'énucléation radicale, à la base, de toute forme de personnage existant, que ce soit de chair et d'os, de caoutchouc, ou de pixel. Spielberg a cette particularité, jamais démentie de film en film, d'infantiliser tout objet dont il s'empare, à un rare degré de bêtise standardisée (proche de l'enfance, pour qui confond "état d'enfance" et "état de bêtise"), d'uniformisation dans le vacuum d'un marshmallow, ou suppositoire, incolores, indolores et insipides, y a plus rien à espérer de ce côté là. Même du coté du Spielberg "dépressif" et "noir", qui n'est guère plus dense si on gratte d'un demi-millimètre derrière le spectacle bien agencé.
Du secret, de la licorne, du fantôme de Haddock, de Moulinsart, du Karaboudjan, il ne subsiste plus rien, pour le redire, et ce n'est pas un mince exploit d'être parvenu à vider à ce point de sa substance le monde de tintin, rendu ici à une bimbeloterie de carte postale qui irrésistiblement fait penser à ce qu'a pu faire Woody Allen dans son imbitable et post-gériatrique Midnight in Paris.


S. aurait adapté le Crasmeustache, ou Gil Jourdan, Ric Hochet, Michel Vaillant, ou Blake & Mortimer, Tif & Tondu, Boule & Bill, Gaston Lagaffe, Spirou & Fantasio, Chaminou et le Khrompire, Les Tuniques bleues, tout ce qu'on veut, le résultat aurait été du pareil au même: du bidon, des persos-prétextes, des décors-prétextes, vidés de toute substance, qui n'existeraient pas davantage, qui ne signaleraient aucun monde, aucun agencement, aucun imaginaire, s'agitant juste en vain dans un squelette d'intrigue inutile, un reader digest expédié ou une sorte de mégaremix, farci de rebondissements, de cascades, de courses-poursuites parfaitement ennuyeux, sans aucune, vraiment aucune espèce d'intérêt. Même le plus mauvais Harry Potter a plus de cachet, de singularité, et les persos plus de consistance, c'est dire.
Prenez par ailleurs un bon film d'action, filmé par un mec qui sait faire ça, prenez, je sais pas, moi, les Jason Bourne de Greengrass, l'action y est au moins intéressante, et c'est ce qu'on est en droit d'attendre. Pourquoi est-elle intéressante, palpitante? Parce qu'on s'intéresse à l'enjeu, au sens de ce qu'on regarde, on est impliqué dans quelque chose qui est de l'ordre du sens, et de la narration. Ce Tintin est rempli d'actions jusqu'à la couenne, mais rien n'a jamais aucun sens: nada, l'ennui, tout y est vu, revu et rerevu mille fois, que du stéréotype. Spielberg ne sait pas raconter et n'a rien à raconter, contrairement à ce que ne cessent de nous dire ses admirateurs: c'est tout sauf un conteur. Il n'a pas de monde.
Bien sûr, c'est du Indiana Jones "survitaminé", pour qui en douterait encore. Cette vieille rengaine marketing que l'on nous vend depuis des décennies: Spielberg a "ressuscité", selon la formule hypnotique devenue méthode Coué, "l'âge d'or" du film d'aventures épique et glamoureux hollywoodien, etc etc, en s'inspirant des aventures de Tintin. Et éventuellement de Philippe de Broca, de ses "tribulations d'un chinois en chine". Dit-on. Dans les milieux cinéphiles autorisés. C'est son foyer secret de sensiblité, ça et l'inénarrable "powésie de l'enfance", bien entendu. Nuts. Indiana Jones... Allez quoi, comme on dit à Bruxelles. Pas de ça, Lisette. Ce rutabaga mou et constamment emmerdifiant, instantanément ringard dès sa sortie. Aimez-vous tant les caramels mous, par la barbe du prophète? Faut vraiment être né, comme dit Deleuze, au milieu du désert, le désert des eighties, pour vouer un culte nostalgique à cette soupasse languissante.

Donc ok, c'est Indiana Jones. Aucun esprit ne souffle ici, jamais. C'est un alignement de séquences blètes, obligatoires, au tarif syndical, après dégraissage de tout ce qui aurait pu présenter un intérêt, même minime. L'humour, par hasard et par malchance? Pitié, c'est mauvais, lourd, même et surtout quand ça se voudrait léger, en clin d’œil. On sent parfaitement que S. et sa team ne comprennent strictement rien à l'humour hergéen, aux persos de Hergé: ils transforment automatiquement tout en mauvais slapstick, dans un faux esprit "britannique" qui n'a rien à faire là.

Tintin est une sorte d'abstract pour Hergé, on le sait, mais les autres, Haddock, les Dupondt, Nestor, ou la Castafiore, etc, ont ceci de particulier qu'ils inventent leur typologie propre. Or, la grossière erreur, la première, celle dans laquelle tomberait tout faiseur sans talent, c'est, comme ici, de les accorder à des stéréotypes préexistants: je ne dis pas les stéréotypes que seraient devenus ces personnages "universellement" connus, à travers le temps et l'espace. Car stéréotypes, il ne le sont jamais devenus, pour les lecteurs qui sont entrés dans cet univers. Ils étaient et sont restés, et c'est là un des mystères de l'art hergéen, des types singuliers, inscrits dans une généalogie singulière, de l'ordre de l'intime, peut-être même du privé, tant le lecteur a investi ces personnages de ses propres agencements généalogiques personnels. D'autant que d'albums en albums, ils changent, contrairement à tintin (et encore, pour lui, ça se discute aussi), ils ne restent pas figés dans leur typologie: ils traversent des crises, des remises en question, etc. Les Dupondt, c'est bien plus que simplement deux policiers rondouillards et passablement idiots. Y a en tout personnage des aventures de tintin comme un rébus, une crypte, je ne reviens pas là-dessus, j'en avais déjà causé . Ici, que voit-on? Des stéréotypes énucléés, là encore, non seulement de toute leur généalogie (ce qui serait encore excusable, dans la logique d'un scénario "synthétique" - qui ne synthétise rien du tout), mais encore de toute forme d'intensité personnelle.
Le cheminement intérieur de Haddock est concassé menu, par l'idée scénaristique désastreuse de fondre en un seul motif des éléments du Crabe aux pinces d'or et du Secret de la licorne. Le lien à son ancêtre, à son double, ainsi qu'à ceux de Rackham, "réincarné" dans un personnage secondaire falot, Sakharine (avec les traits de Spielberg: ah cet art du clin d’œil baltringue, comme la houpette de tintin devenue aileron de requin et autres friandises pour fans gâtiques. Faut absolument réciter sa filmo, roublardise d'un fétichisme marchand. C'est L'Oreille cassée qu'il aurait dû adapter): autre trouvaille nulle de scénariste soi-disant futé, qui transpose absurdement une gigantomachie des Héroïcs US façon Batman contre le Joker, et se battant à coups de grues-queues de dinosaures sans doute, en hommage à Jurassik Park. Sinon, c'est du sous-sous Pirates des Caraïbes.

Sans oublier le speech de psychologie pour cadres commerciaux qui n'en veulent, asséné par le vieux loup de mer, un monologue admirable sur la lose et la win, face au mur on l'enfonce mon ptit gars, laisse personne dire que t'es un raté. Et pour sûr, le film n'hésite pas à enfoncer tous les murs, par crainte de ne pas divertir son public-cible de 0 à 7 ans. Dernière entourloupe: l'annonce de la poursuite d'une soif "inextinguible" (hohoho) d'aventures pleines d'explosions et de cascades en tous genres, car le véritable trésor est caché, ultime révélation, en pleine mer. Alors que le message profond des deux albums, c'était, déjà: "nous avons cherché de par le monde un trésor qui a toujours été ici, sous nos yeux". Soit une dérision, un trouble, jetés sur la possibilité même d'une aventure, et que parachèveront L'Affaire Tournesol et surtout Les Bijoux de la castafiore, dé(con)structions minutieuses du concept même de "péripétie" ou d'intrigue.
Mais c'est qu'il y a des biffetons à tirer, si possible. J'imagine la suite: L'Etoile mystérieuse, entre le remake de "the thing" et le remake de "poltergeist", quelque chose dans ce goût-là. Une purge. Réalisée par JJ Abrams, qui connaît par cœur les petits trains électriques si merveilleux de papa Noël-Spielguy, au point de les astiquer pieusement et servilement.

Milou ne sert strictement à rien. Dans les albums (où lui aussi évolue), il formait avec Tintin un binôme psychique "fusionnel". Là, voir et entendre Tintin parler à Milou comme un idiot parlerait simplement à son chien, qui de son côté couine de ci de là, c'est juste ridicule. La castafiore est catastrophiquement ratée, et l'Idée scénaristique de son intervention (le rossignol milanais, arme secrète pour briser la vitre incassable abritant la maquette), non pas "ingénieuse" mais bête à pleurer. Etc etc.



Le tout plombé, faut-il s'étonner (pardon Gertrud), par l'assommante partition musicale de John Williams, inséparable compagnon de route de Spielberg en matière de concassage d'ambiance dans d'insipides cascades d'arpèges rebattus, de motifs conditionnés entendus 50.000 fois. Williams étant au son ce que Spielberg est à l'image, et l'union des deux ce que Skinner est à la psychologie causale: synthétisant tout ce qu'il y a de plus pavlovien dans la musak de films hollywoodiens, une véritable scie. Je ne dis pas que J. Williams n'a pas fait un bon score dans sa vie. Je dis juste qu'il en a fait 90% de trop.


L'animation, alors? Même pas. Y a tous les défauts récurrents de l'usine Dreamworks. De jolis décors, ça et là, d'accord. Mais principalement: de l'esbroufe visuelle, de la pyrotechnie, aucune poésie picturale, de la vitesse, aucune densité. Les mouvements corporels des personnages sont toujours aussi bizarrement chaloupés, impuissants à peser dans l'espace. Un gros problème de gestion de la physique, toujours le même depuis les Zemeckis, qui, finalement, s'en sortaient bien mieux, avec des univers plus riches, plus habités (Beowulf). Les expressions faciales motion-capturesques sont toujours aussi limitées, réduites à quelques grimaces stéréotypées. Même le moins bon Pixar (Cars, par exemple, dont je suis pas fan), tout y existe cent fois plus.



Je n'en finirais pas d'énumérer tous les éléments qui font de cette pseudo-aventure-hommage à tintin un petit film convenu, insignifiant, livré du bout des lèvres comme on enfile des perles de verroterie, sans émotion, sans passion, sans esprit.

La seule séquence que j'ai vraiment goûtée: celle concernant le kleptomane. Le gag du portefeuille relié à la veste par l'élastique incassable, puis la visite des Dupondt dans son intérieur aux étagères remplies de portefeuilles. C'était pas mal, ça. Mais là encore, fallait plomber par un gag consternant de nullité : une dame est assommée sur le trottoir, des petits oiseaux sortent de sa tête, et voilà que se radine de derrière une boutique un mec à casquette, au sourire niais et inexpressif, avec un filet pour attraper les oiseaux. C'est censé amuser quelqu'un ? Qu'il se fasse connaître, sans mentir.

La bibliothèque était jolie, le paquebot bien modélisé. Le début était chouette, qui prenait un peu son temps, juste un peu, jusqu'à l'arrivée redoutée des pan-pan et tout le capharnaüm.


Concluons ce billet passablement désinvolte en rendant la parole au créateur (au sujet de son nouveau chef d’œuvre: War horse, sorti sur nos écrans quatre mois après Tintin) :

" Trop de films, aujourd’hui, obéissent à un rythme frénétique. Je suis soucieux de laisser de l’espace pour la perception du spectateur. Et puis, il fallait se donner le temps de filmer le cheval. "

[...]

" J'ai toujours été stupéfait que l’on s’intéresse autant aux chiens, alors que les chevaux sont si subtils "

[...]

" Avec eux comme avec les enfants, il faut savoir être patient "

Étonnant, non? Bon allez, la tisane, le suppo...