mardi 11 mai 2010

Onfray ou "je jouis partout". 2) addendum


1.

… En ces temps d'obscurantisme où les guignols médiatiques et les philosophes d'opérette syldave squattent sans désemparer les écrans noirs de nos nuits blanches, ou le contraire, l'essentiel a été dit, l'est et le sera, ou presque, à propos de la dernière livraison graphopathique du grand disciple d'Aristippe de Cyrène et de Sycophante d'Apoplexie, Michel Onfray.

L'œuvre de Freud, les postulats de la psychanalyse freudienne sont critiquables, datés, certes. C'est pas un scoop. Les écoles et collèges proto-lacaniens qui se forgèrent en déplaçant son contenu, du côté de la linguistique et de l'anthropologie structurales, puis de la formalisation "mathématique", sont critiquables, datés. Certes. Tout cela est bien connu.

Tristesse de voir, par ailleurs, un Mikkel Borch-Jacobsen défendre ici le bateleur de plateaux-télé-repas, raidir au gré des années ses positions critiques, en leur temps roboratives (avec "le sujet freudien", puis "Lacan. Le Maître absolu"), les appauvrir dans les croisades dogmatiques bien connues elles aussi, synthétisées pour de bonnes et mauvaises raisons, dans le collectif "Livre noir de la psychanalyse".
Il y avait eu, bien avant, les assauts corporatistes des "experts" en techno-comportementalisme scientifique (le pas assez oublié Van Rillaer, qui a inspiré des cliques de gangsters-ronds de cuir du stimulus-réponse salarié, dans les départements scientifiques de psychologie de l'ULg et d'ailleurs, puis Bénesteau, etc). Il y avait le courant systémique de Palo Alto, autrement plus intéressant.

Bien sûr, il y a des psychanalystes qui pioncent pendant les séances, et j'en ai connu un,  psychanalyste freudien mais aussi neuro-psy, avant de prendre mon courage à deux mains et finir par oser lui dire au-revoir. Mais ça, je pouvais comprendre, qu'il soit fatigué, le pauvre homme. Le récit de ma vie et de mes misères m'accablait tant moi-même, à la longue, tant de devoirs ennuyeux à faire, et m'angoissait plus encore son silence lorsque j'aurais préféré me taire, passer à autre chose, sortir me promener dans les bois d'la cour. Alors, oui, peut-être, c'était un bon effet "placebo". A moitié remboursé par la mutuelle, faut le préciser. Mais au fond, ça n'a rien changé à ma vie. Je suis resté avec mes problèmes sans solution et mes solutions problématiques, et j'apprends à vivre avec, cahin-caha. Je mourirai guéri, en somme, comme aurait pu dire l'autre. Puisqu'un quart d'heure avant sa mort, il ne l'avait pas encore dit. Possiblement vrai.

Bien sûr, s'embarquer en tant qu'"analysant" dans une "cure" analytique - comme de juste "interminable" -, ce n'est pas tant se mettre en tâche de "devenir un penseur de sa vie" (comme l'énonce le suave Sibony, dont les admirables rhapsodies spiraloïdes et jaculatoires égrenant inlassablement ses ouvrages nous ravissaient tant, dans les eighties), c'est plus souvent s'encourager à macérer dans ses névroses, entretenir et couver ses problèmes, les générer, se ligoter dans une cartographie de l'intime, comme Spider, s'y assujettir, s'infantiliser et s'inféoder soi-même dans une servitude volontaire, sous la férule d'un Signifiant maître et intériorisé.
Et c'est assez vrai, ce que disait Watzlawick: que la recherche de la solution crée en grande partie le problème. Et que la "pratique de l'analysant" s'apparente à bien des égards à une forme de "maladie mentale" consistant à se prendre elle-même pour son propre remède. Et Deleuze l'a très bien montré, d'une autre façon. 

Et bien sûr, faudrait nuancer tout ça. Ne pas jeter l'enfant, toujours en friche, avec l'eau du bain. Freud, c'est passionnant. Lacan, c'est passionnant. Pas mal de freudiens, pas mal de lacaniens, dit "orthodoxes", moins.

A la limite, on s'en fout un peu que les corporatismes de l'orthodoxie freudo-lacanienne en pâtissent ou à l'inverse en profitent (et la tribune de Roudinesco est affligeante elle-même). Ils sont de toute façon à l'agonie, guettés par l'aphasie promise d'un vortex glossolalique qui n'en finit plus d'aspirer des imitations de psychose langagière (cf. point 3 ci-après).

Mais Onfray n'est pas le Deleuze, pas plus que le Sartre, de nos temps féodaux.  Onfray ne profitera pas de son coup éditorial, qui devrait (oui, bon, c'est pas sûr) le ridiculiser une fois pour toutes en tant qu'oracle médiatique multicartes asphyxiant toute pensée dans l'espace public et déterminant "l'agenda médiatique" des sujets à débattre... 


Onfray est devenu, au fil des ans, une référence majeure du combat prétendument "laïque", en Belgique par exemple. On l'y invite partout. Sans compter les écoles, les cours de morale. On y lit désormais du Onfray comme du Voltaire. 

On ne peut plus quasiment parler d'athéisme sans devoir se coltiner les aficionados d'Onfray. On serait entré dans une nouvelle "guerre des religions", il faudrait choisir son camp. Les amis de la raison joyeuse et libre-penseuse contre les prêtres sinistrosants et pervers; les croisés de l'Aufklärung libératrice contre les croisés de l'obscurantisme qui menace; les féministes tonsurées, anticléricales et fourestiennes, contre les phallocrates intégristes brimant leur Fatima soumise sous le voile oppresseur; les allumés du balcon d'la loge contre les incendiaires de la terrasse.

Onfray, ce n'est pas tant la question de la médiocrité de sa pensée qui pose problème. C'est que, cheminant, son ancrage idéologique est devenu de plus en plus transparent (une version du "nietzschéisme" parmi les plus délétères, et, sans plaisanter, il se réclame  encore de Deleuze).

Onfray a largement profité de l'absence quasi absolue de voix intellectuelles sérieuses, c'est-à-dire académiquement élitaires - comme il se doit, du point de vue de son Barnum (quoique, mafieuses et œdipianisées, à n'en point douter, elles le sont. Pire qu'un Scorsese ou le cabinet de feu Guy Mathot) - dans le champ des médias, pour faire fructifier son merchandising de "contre-histoire de la philosophie" censée valoriser les "petits" maîtres occultés par la soi-disant philosophie officielle: celle qui dispense dans les Universités vaticanes la doctrine des sacro-saintes momies vermoulues, agités du bocal et autres entéléchies incorporelles, à l'exclusion des francs-tireurs isolés, des Jonathan Livingston Seagull  planant solitairement sur la mer des Sargasses. 
Ce qui est bien sûr n'importe quoi, comme vision. Mais ça permettait de sculpter la posture du rebelle Onfray qui dérangerait l'ordre établi, et tout ça.  Pour un très large public, trop longtemps biberonné à François de Clozets et Pierre Bellemare, la philosophie télévisuelle en France, c'est désormais Onfray, l'irréductible, un esprit libre, un chenapan, un sacré sacripant, comme disait Lanzmann au sujet du courageux Zénon Ligre des Lumières bis - comme on cause de "cinéma bis" - Robert Redeker.
C'est un peu le mélomane hétérodoxe de la salle Pleyel venant nous expliquer à quel point les figures de Debussy et Ravel ont occulté le génie de Maurice Le Flem, Charles Koechlin, ou Jean-Roger Ducasse, les reléguant aux rayons honnis des sabbats démoniaques. Ou le cinéphile transversal réhabilitant Jésus Franco ou Bruno Mattéi contre les cacochymes felliniens et antonioniens surcotés des messes festivalières corporatistes.

On voit aujourd'hui le résultat.

L'université "populaire" de Caen, au nom du "peuple", mais sans les "remugles" latrinaires de la masse "impuissante", "haineuse", "aigrie" et "jalouse", on n'ose imaginer à quelle altitude de rigueur, et préservée de toute "self-indulgence", ça doit voler... Avec son auditoire select de thuriféraires fervents. Raël n'est plus très loin.

Onfray, se sentant les coudées franches, courtisé par tous les salons télévisuels et radiophoniques, a pu délirer tranquillement, assuré des béni-oui-oui de la posture "anti-théologique", poussant sa petite gueulante à moulinets multidirectionnels tantôt à gauche, tantôt à droite, mais, graduellement, de plus en plus uni-dimensionnellement binaires: le diable et le bon dieu, l'obscurité et la lumière, etc. Il doit avoir désormais son portrait accroché dans toutes les arrière-cuisines de salles de kermesses des maisons de la laïcité.

Il était temps de s'occuper un peu d'Onfray, de lui tailler un chouette costard, à la dada.

Aujourd'hui, quelques philosophes dits "universitaires" prennent brièvement le temps de répondre: démystifier un faux démystificateur, déboulonner une idole misérable pour temps de misère.
Pourquoi feraient-ils leur "dégoûté", refusant d'intervenir dans l'espace dit public?
Au contraire, c'est la fonction de la philosophie, minimalement, que d'intervenir dans le champ de l'opinion. Surtout quand l'opinion, et quelle opinion, est devenue la seule pensée audible et autorisée. 

N'en doutons pas, Onfray criera à l'opération policière des clercs et des ronds-de-cuir de la pensée autorisée, officielle, normative, dominante, à l'encontre du joyeux farfadet vitaliste costumé, par provocation postanarchiste, en Don Camillo des talk-shows. Futur portrait de l'auteur en "ennemi public", victime sacrifiée sur l'autel d'une alma-mater castratrice. Apostille négociable au best-seller épistolaire Houellebecq-BHL.

Mais tout ça, c'est la faute au pensionnat de Giel. Et ça l'a tarabusté jusqu'à Sainte-Ursule. Postmaturé chez les curés, le "grand petit homme" voit de l'orgone partout et veut fonder sa propre école. On a vu ça 50.000 fois.
Comme quoi, c'est bien vrai qu'un "penseur" se déduit de sa bio-graphie; elle regarde aussi la nôtre, celle des amis de la graphie. 

Ainsi s'est-il sculpté lui-même. 
Couvé au couvent, le self made man, "récusé" dans son bocage, bâtit, au terme d'un labeur sacrificiel intense, riche en épiphanies, "hapax existentiels" et conversions, sa petite entreprise lui permettant enfin de goûter et de faire partager aux prolétaires du monde entier les privilèges de l'establishment: jouir et faire jouir. 
Claude Vorilhon, qui n'est pas la moitié d'un con, l'avait finement intuitionné, qui le reconnut aussitôt comme son pair, le consacrant prêtre honoraire "malgré lui". Mais par une fierté mal placée, par soif de respectabilité autant que par haine du miroir tendu par le frère-siamois stellaire à deux doigts de faire capoter son plan de carrière dans la jet-set, Onfray le snoba. Et avec quelle rage expiatoire! Tout l'arsenal des fioles d'eau bénite et des anathèmes sismiques pour un exorcisme purificateur. C'était immérité, autant que dommage. Ils auraient pu faire chanteur folk breton ensemble. Et Alan Stivell (que j'adore) aurait pu s'aligner...
 

Ce qui compte, donc, c'est d'enlever le masque du "nietzschéisme" frelaté d'Onfray, exhiber la dimension authentiquement réactionnaire de sa "pensée", la médiocrité omni-directionnelle de sa production démagogique et béhachélisante dans la course à l'auto-intronisation comme "philosophe-héraut de ces temps", et dont la nullité insulte constamment la rigueur de ceux dont il prétend se réclamer.

Car qui, dans l'état de régression idéologique massif de la pensée "française", sert et exploite manifestement les clivages socio-économiques, détruit l'héritage des penseurs dont il se réclame pour proclamer le "salut" dans la jouissance hédoniste et cynique du nanti, cette prérogative du privilégié, cette vulgarité du possédant, censée triompher de toutes les négativités, de la misère, des conflits sociaux, comme Saint George terrassant le dragon?

Qui, par son omni-visibilité, se distingue par sa participation plus qu'active aux montages idéologiques, sous le nom bafoué de "laïcité", des "guerres de religions" et autres problématiques de pseudo-identité "laïque" obstruant telle une super-structure mentale le temps de cerveau disponible, pour escamoter les vrais problèmes concrets?

Qui détruit les enjeux de la philosophe qu'il exploite, comme un combat de catch entre les "puissants" et les "impuissants", profitant à l'aliénation, la misère sociale qui seule rend possible la fertilisation de sa tige bulbaire étoilée?

Qui, supprimant "Freud" comme un prurit (6000 pages étudiées à la loupe sur son i-phone en quelques semaines, et révélées sous leur vrai jour, enfin: un athlète), nous promet le retour d'un joyeux paganisme de carton-pâte qui profite déjà et ne profitera qu'à ceux qui en sont les légitimes bénéficiaires?

Qu'est-ce que c'est que ce soi-disant "trublion" des tubes digestifs télévisuels qui nous explique, comme Ferry, sans rire, ou d'un rictus constipé par la bouffissure de son amour de lui-même, que la "philosophie", comme propédeutique privée, de tout un chacun, pour lui-même, détient les bonnes "réponses" aux eschatologies de tous genres, au bonheur et au malheur, en ces temps de démembrement systématique de tous les droits sociaux et économiques? Qu'il n'y a qu'à se plonger dans Aristippe de Cyrène, Synoch de Smyrne,  Deconokos de Pleintubos, Lapidaule d'Halicarnasse, ou Anarchadix de Dher? Et sécréter sa petite perle résiliente?

Qui fait son beurre personnel en exploitant de la façon la plus grotesque les notions de "passions tristes" et de "passions joyeuses"?

Qui transforme les enjeux concrets de la philosophe en pure construction mentale déréalisée, en joutes purement abstraites, dignes de séminaires jésuitiques sous cellule capitonnée?

Qui est le nouveau dieu des kermesses des "centres d'action laïque" (en Belgique) qui ne fédèrent que des mémères bagouzées à chihuahuas, des masseurs sexagénaires, des orgastologues férus de l'orgone de Wilhelm Reich, des excités de la calotte pour qui les deux problèmes le plus urgentissimes de notre époque sont l'émancipation dévoilante de la femme afghane tenue sous le joug de la phallocratie islamiste et la guerre contre les curés pédophiles dans des paroisses du Sacré-Cœur?

Etc
Etc
Etc

Onfray.

Et depuis longtemps.

Pour qui roule Onfray?

Pour lui-même, voyons.

Il est temps de dégonfler cette baudruche surexposée et confite de son importance, ce Napoléon du marketing libertaire.


A l'aportaââche, nom te tieu. 



2.

"Onfray rejoint la pensée unique anti-internet", par Philippe Cohen (17/4/ 2010).

Littératures de vespasiennes , par Michel Onfray (17/4/2010) :


 " Jadis, dans les latrines, on pouvait lire sur les murs des graffitis dans lesquels s'exprimait toute la misère sexuelle du monde. Pas besoin d'une sociologie très appuyée pour saisir ce qui travaille l'âme du quidam au moment de sacrifier aux nécessités des sphincters : on se vide, on se lâche, on éclabousse avec les remugles de son animalité et l'on grave ses cogitations dans le marbre d'une porte en bois... On a les rostres qu'on peut ! Aujourd'hui, cette fonction a quitté les toilettes publiques, désormais entretenues comme un bloc opératoire, pour rejoindre des lieux guère plus recommandables : les commentaires postés au pied des articles sur les sites Internet. C'est en effet là qu'on trouve l'équivalent des littératures de vespasiennes d'hier...
Internet offre tous les avantages de la lettre anonyme : vite fait, bien fait, caché dans la nuit du pseudonyme, posté en catimini d'un simple clic, le sycophante peut laisser libre cours à ses passions tristes, l'envie, la jalousie, la méchanceté, la haine, le ressentiment, l'amertume, la rancoeur, etc. Le cuisinier raté détruit la cuisine d'un chef qui travaille bien dix heures par jour avec son équipe ; le musicien loupé dégomme l'interprétation d'un quatuor qui aura superbement joué ; l'écrivain manqué donne des leçons sur un livre qu'il ne connaîtra que par la prestation de son auteur à la télévision ; le quidam qui se sera rêvé acteur ou cinéaste percera la poche de son fiel après avoir vu un film, etc.
L'extension des libertés d'expression s'est souvent faite du côté des mauvaisetés. Certes, le critique appointé dans un journal est mû par les mêmes ressorts, du moins le support qui l'appointe veillera à sa réputation et l'autocensure produira quelque effet en modérant (parfois) l'ardeur des fameuses passions tristes. De même la signature oblige un peu. Si l'on n'est pas étouffé par la dignité, le sens de l'honneur, la droiture, du moins, on ne peut pas totalement se vautrer dans l'ignominie, car le lecteur sait qui parle et peut, avec un minimum d'esprit sociologique, comprendre que ce qui l'anime n'est guère plus élevé : renvoi d'ascenseur, construction d'une position dominante dans un champ spécifique, droit d'entrée dans une institution, gages pour une future cooptation monnayable, etc.
L'anonymat d'Internet interdit qu'on puisse un tant soit peu espérer un gramme de morale. A quoi bon la vertu puisqu'ici plus qu'ailleurs on mesure l'effet de la dialectique sadienne des prospérités du vice et des malheurs de la vertu ?
Ces réflexions me viennent dans le train de retour vers ma campagne alors que je consulte sur mon iPhone un article concernant l'excellent livre de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham. Voilà un livre magnifique qui nous sort de l'égotisme parisien et mondain du moment, un texte pur comme un diamant qui se soucie d'un monde que la littérature refuse, récuse, exècre, méprise (les "gens de peu" pour le dire dans les mots du regretté Pierre Sansot **), un travail littéraire qui est en même temps sociologique et politique sans être pédant, universitaire ou militant, un fragment d'autobiographie sans narcissisme, un remarquable travail de psychologie à la française dans l'esprit des Caractères, de La Bruyère, un récit qui hisse le journalisme à la hauteur de l'oeuvre d'art, quand bien souvent on doit déplorer l'inverse, un texte qui mélange le style sec de Stendhal, l'information de Zola, la vitesse de Céline - et quelques nains éructent en postant leurs "commentaires" !
En substance : on reproche à Florence Aubenas d'illustrer les travers de la gauche caviar avec une compassion feinte de riche pour les pauvres ; on l'accuse de tromperie parce que, journaliste, elle se fait passer pour une demandeuse d'emploi ; on lui prête une motivation vénale en affirmant qu'elle gagne de l'argent avec la misère des autres, dès lors on veut bien la créditer de sincérité si et seulement si elle verse ses droits d'auteur à une association charitable ; on la taxe d'immoralité car elle prend le travail de gens qui en auraient vraiment besoin ; on lui dénie le droit de parler du simple fait que, fausse pauvre et vraie nantie, elle sait que son expérience n'aura qu'un temps et qu'elle pourra rentrer chez elle dans un quartier chic de Paris... Arrêtons là...
Pourquoi tant de haine ? La réponse est simple : le livre est un succès de librairie et, le mois dernier, il se trouvait en tête des ventes. Dès lors, nul besoin de le lire pour pouvoir en parler, on peut alors économiser l'usage de la raison raisonnable et raisonnante du cortex, le cerveau reptilien suffira : on l'aura entendue à la radio, vue à la télévision, lue dans des entretiens de presse, cela suffira pour porter un jugement définitif. Pas d'instruction du dossier, avec une simple lecture par exemple, mais tout de suite la juridiction d'exception et l'échafaud au plus vite.
Le commentaire anonyme sur Internet est une guillotine virtuelle. Il fait jouir les impuissants *** qui ne jubilent que du sang versé. Demain est un autre jour, il suffira de regarder un peu cette télévision qu'on prétend détester mais devant laquelle on se vautre pour trouver une nouvelle victime expiatoire à sa propre médiocrité, à sa vacuité, à sa misère mentale. En démocratie, le mal est relativement contenu.
Dans un régime totalitaire, ce cheptel permet de recruter les acteurs de l'"effroyable banalité du mal" - pour utiliser entière cette fois-ci l'expression d'Hannah Arendt. "



(**) Oui mais-z-alors, qui donc va se soucier de la littérature des "gens de peu" dans les latrines, récusée, exécrée, méprisée?

(***) Conclusion: la misère du monde n'est pas économique. Elle est sexuelle. Michel Onfray jouit sans entraves. Michel Onfray ne se cache pas pour jouir. Parce qu'il est puissant.
Et il a un "i-phone". Graffitis haineux de jalousie dans les latrines de l'université "populaire" de Caen.  




Car ce texte, c'est bien plus intéressant que tout le reste (la polémique éditoriale): ça donne envie de "philosopher".

Le mec qui crée une université "populaire" contre l'élitisme, les représentants de la norme, pour les sans-grade, les gens de "peu",  les "exécrés", les "méprisés" (ce sont ses propres termes, par lesquels il loue le noble objet de souci d'une consœur contre le parisianisme mondain), l'anarchie, la rébellion, etc, et qui se lâche sévère à propos des vespasiennes du net, pour défendre sa potine (Aubenas-Günter Walraff), qui écrit un texte "pur comme un diamant", "en tête des ventes", qui a eu le courage de se mettre dans la peau d'une chômiste pour vivre la misère de l'intérieur et la dénoncer à l'extérieur.

Elle se fait trainer dans la boue, la pauvre. On la traite comme une moins que rien. Deux fois, donc. Et le mec de vitupérer dans les colonnes du Monde sur les remugles de l'animalité, l'impuissance à jouir des quidams, la médiocrité des anonymes, la haine, la jalousie et les passions tristes, l'effroyable banalité du mal, les sources du totalitarisme, etc. 

Ça, c'est intéressant. Au sujet d'une certaine "gauche" (les Val et consort) qui squatte les médias, et qui nous met constamment en garde contre la tentation "poujadiste" de la dé-professionnalisation des élites. On connaît la rengaine: tout le monde se croit compétent, tout le monde s'intronise journaliste, philosophe, de nos jours, et gratuitement, qui plus est. Alors qu'on ne s'étonne pas que le discrédit jeté sur les professionnels de l'information, que l'insane pouvoir des masses anonymes et sans "un gramme de morale" nous précipitent à nouveau, un jour, dans les entrailles encore fumantes de la bête immonde, etc.

Oui, c'est intéressant, de méditer, un peu, sur le lien entre ce texte et le dernier pavé d'Onfray: les latrines de l'inconscient versus l'hédonisme solaire, l'usage de Nietzsche, la vraie nature de son "nietzschéisme", où sont les maitres, où sont les esclaves, où sont ceux qui "jouissent", où sont les "impuissants", la désignation des fascismes et des oppresseurs, tout ça.

Un truc marrant (enfin, si on veut), c'est qu'on ne comprend pas trop, du coup, pourquoi Onfray accuse Freud d'accointances avec "le fascisme", de glorifier la figure du "chef". 
En effet, il suffit de mettre en regard son cri de révolte supra avec ces lignes du Malaise dans la civilisation: il tient exactement le même discours. A ceci près que si le texte de Freud peut s'examiner et se contester en termes d'analyse descriptive, éventuellement de "dialectique du maître et de l'esclave", le caractère prescriptif du "coup de gueule" d'Onfray ne fait, lui, aucun doute - tout y est, et c'est un cri du "cœur" naturaliste - :

« ...on ne peut se dispenser de la domination de la masse par une minorité, car les masses sont inertes et dépourvues de discernement, elles n'aiment pas le renoncement pulsionnel, ne peuvent être convaincues par des arguments que celui-ci est inévitable, et les individus qui les composent se confortent mutuellement en donnant libre cours à leur dérèglement. Seule l'influence d'individus exemplaires, qu'ils reconnaissent comme leurs meneurs, peut les amener à des prestations de travail et à des renonciations dont dépend l'existence de la culture. »

Enfin, bien au-delà de lui-même, le "cas" est intéressant, et éminemment reproductible. Il nous dit quelque chose des mécanismes de la pensée, des ruses de la raison, des systèmes de blocage dans le processus de la "libération". 

Qui contestera que les "médias" sont un lieu décisif où "la philosophie" se joue? Le négliger, c'est à l'inverse camper dans la "pureté", l'illusion que "la philosophie" aurait son territoire délimité, clos, avec ses problématiques propres. 

En ce qu'il est aussi un miroir "réfléchissant" dans lequel une part importante du "social" se désire et se reconnaît, un modèle de réussite, une scénographie à suivre et à imiter, loin d'être simplement un "épiphénomène" médiatique, Onfray, sa vie, son œuvre, nous enjoignent de penser à l'état du monde. Ou du moins à un état de notre société, de ses valeurs, de ses productions, des directions qu'elle s'apprête à prendre, prend déjà, ou retrouve.



2 commentaires:

Anonyme a dit…

D'autres se regardent écrire...

jerzy pericolosospore a dit…

OoOh, les pauvres...